Les aspirations du yogi et du poète par Coline Durand, élève en formation professeur.

Yoga Sūtra et poésie

Article extrait du Journal de l'IFY, numéro du Printemps 2018.

Portrait de Charles Baudelaire, Gustave Courbet, 1848.
 

Coline Durand, formée à l’enseignement du yoga par Marina Margherita, explore à travers cet article, extrait de son mémoire Yoga, poésie et langage, les liens entre deux domaines qui lui sont chers : le yoga et les mots. Sa curiosité pour la poésie, développée en parallèle à sa formation à l’enseignement du yoga, lui a permis de déceler des analogies entre les aspirations du poète et celles du yogi.
 

Les sútra-s de Patañjali développent l’idée selon laquelle la démarche du yogi trouve sa source dans la douleur causée par l’ignorance. La confusion entre l’observateur et son champ d’observation engendre une souffrance mais aussi une prise de conscience qui incite l’homme à chercher une solution pour accéder à la connaissance et se libérer de la douleur.
C’est le sens de l’aphorisme II. 23 : » La conjonction est un ressort pour la compréhension de la nature réelle des deux énergies : celle du maître/propriétaire et celle de son serviteur/propriété.
Dans l’émission de France Culture Les Racines du ciel (La poésie comme chemin spirituel, 2012) l’écrivain Christian Bobin affirme que la poésie est ce qui met de l’ordre dans ce qui est souffrance et tourment en chacun de nous. La démarche du poète semble souvent motivée par une souffrance originelle, une diffculté par rapport au fait de vivre.

 

Les interrogations existentielles

De nombreux poètes expriment des interrogations sur le sens de la vie et du monde. Baudelaire par exemple dans son recueil de fragments Mon cœur mis à nu (1887) nous invite à nous poser des questions essentielles : « Presque toute notre vie est employée à des curiosités niaises. En revanche il y a des choses qui devraient exciter la curiosité des hommes au plus haut degré, et qui à en juger par leur train de vie ordinaire, ne leur en inspirent aucune : Où sont nos amis morts ? Pourquoi sommes-nous ici ? Venons-nous de quelque part ? Qu’est-ce que la liberté ? ».

 

Le sentiment d’incomplétude et de nostalgie

Un sentiment d’incomplétude, d’exil, est souvent présent chez les poètes, comme s’il manquait une dimension à leur existence. Ils semblent nostalgiques d’un monde idéal et heureux qui peut prendre la forme de l’enfance, d’un âge d’or révolu, d’un paradis ou d’un état intérieur perdu… D’une certaine façon, cette nostalgie est celle de l’essence de l’homme que le poète aspire à retrouver – de notre être intérieur ou puruåa, si l’on se réfère au Yoga Sútra.

 

Le moyen de se libérer

Le poète attend alors de l’écriture poétique la possibilité de se libérer de son mal-être, tout comme le yogi poursuit un but libérateur au moyen des huit membres de l’aåþáòga yoga.L’écriture poétique permet d’exorciser la souffrance, de calmer les tourments existentiels, de transformer la colère en beauté, de dépasser la nostalgie en accédant à la complétude de son être. Ces mots du poète Philippe Delaveau soulignent la nécessité vitale d’écrire et de se mettre en quête : « Je reste persuadé, au départ, de la réalité d’un appel : je crois à la notion de vocation en art – au sens religieux. Chaque poète, chaque artiste, est appelé à une quête, en recevant une certaine intelligence de la langue et du monde pour découvrir les conditions de son propre langage. Il reste alors à descendre au fond de soi pour découvrir ces matériaux nécessaires, ou à être disponible aux sources qui nous traversent, qui nous apportent d’étranges et lumineux éclats du monde. (…). » (entretien dans figuresdestyle.fr, 2011).

Le poète, tout comme le yogi, vise à éradiquer les sources de souffrance et à faire émerger son être profond. Cette recherche commune nécessite une discipline, un effort persévérant, comme Patañjali l’explique dans le premier chapitre du Yoga Sútra.

 

L’accueil de ce qui est

Pratiqué durablement, le yoga nous invite à développer notre perception, à affiner notre sensibilité par rapport à nos sensations comme notre relation à ce qui nous entoure. Le poète, de façon analogue, développe un état de présence aux sensations et au monde. Il parvient, par la création poétique, à capter un instant fugitif, une émotion passagère. Son poème est le fruit d’une méditation sur un fragment de réalité. Le poète, comme le pratiquant de yoga, observe, est attentif, et se dispose à accueillir ce qui se présente à lui.

 

L’attention à l’infime

C’est souvent aux petites choses du quotidien qui peuvent sembler insignifiantes au premier regard que le poète porte attention.
Baudelaire le dit à sa façon : « Prendre à toute chose, même la plus triviale, un intérêt exagéré (…). dans le tremblement d’une feuille, – dans la couleur d’un brin d’herbe, – dans la forme d’un trèfle, – dans le bourdonnement d’une abeille, – dans l’éclat d’une goutte de rosée, – dans le soupir du vent, – dans les vagues odeurs échappées de la forêt, – se produisait tout un monde d’inspirations, une procession magnifique et bigarrée de pensées désordonnées et rhapsodiques ». (Les Paradis artificiels, 1860).
Les objets d’attention cités ici se rapportent à la nature, source d’inspiration majeure du poète. En opposition aux constructions de la société, la nature se caractérise par l’innocence et l’authenticité. Communier avec la nature par le biais de la poésie est donc peut-être pour le poète le moyen le plus direct de se rapprocher de ce dont il est nostalgique, d’accéder au soi ou au puruåa, pour reprendre un terme du Yoga Sútra.

 

L’instant présent et la permanence

L’attention au quotidien et la contemplation de la nature mettent le poète en contact avec l’instant présent :

Une bande de nuages au loin.
La moitié grise et blanche de la lune est suspendue sans fil à un azur
si seul et cristallin qu’il paraît
ne pas avoir de fin ni pressentir la nuit.
C’est la soirée parfaite.
On dirait que tout doit continuer, intact, ainsi.

Roberto Paseyro, Instant (1991)

 

Or comme l’explique le philosophe Frédéric Lenoir, l’éternité se blottit dans l’instant présent :
« L’instant nous fait toucher l’éternité, c’est à dire l’absence de temporalité linéaire, le présent éternel. Nous pouvons ainsi arriver à comprendre, en le vivant pleinement, à quoi pourrait ressembler le bonheur perpétuel dont parlent les grandes religions, et qui consiste à être fixé dans une sérénité, une harmonie, une paix, une réconciliation avec soi-même et avec le monde. C’est ce que le maître bouddhiste Thich Nhat Hanh appelle « la plénitude de l’instant », une grâce qu’il trouve jusque dans les gestes les plus anodins, ceux que nous effectuons le plus souvent en pensant à autre chose. Ainsi, dit-il, quand vous buvez votre tasse de thé, appréciez l’instant présent, oubliez le passé et le futur, souriez à votre tasse, prenez-la en pensant simplement : « Je prends la tasse ». » (Petit traité de vie intérieure, 2012).
La notion d’éternité, qui est du ressort de la continuité, de l’immuabilité, nous invite à relire le sútra II. 15 : « Le sage, discernant, voit précisément (le potentiel de) souffrance présent en toute chose, à cause de la nature douloureuse des changements, des peines, des habitudes, et aussi en raison de l’activité exubérante des « substances fondamentales de la nature ». »
Selon ce sútra, le yogi qui discerne perçoit la réalité telle qu’elle est, au-delà des changements et de l’instabilité de la vie qui sont sources de souffrance. Son discernement l’amène à entrer en relation avec l’être intérieur qui est stabilité et permanence, autrement dit éternité. En filant la métaphore entre le yogi et le poète, l’écriture d’un poème serait donc une pratique de yoga au cours de laquelle le poète contacte l’instant présent et donc son ancrage profond qui perdure au-delà des variations.

 

FLEURS_ADDA  © Photo : Dominique Adda

« Prendre à toute chose, même la plus triviale, un intérêt exagéré (…) dans l’éclat d’une goutte de rosée, dans le soupir du vent (…) »

 

L’ouverture aux sens et l’appel au cœur

Dans l’émission Les Racines du ciel (La poésie comme chemin spirituel, 2012), Christian Bobin explique comment lui vient une image, à savoir : « comme si elle était douée d’existence et du fond des temps. La vision se fait et se commente d’elle- même ». Il dit qu’il ressent les images mais ne les écrit pas : « il voit la chose qui immédiatement a son manteau de langage » , « c’est de l’ordre de l’intuition, de l’ordre du vif », qui « doit être ramené sur la page ». L’écriture poétique est une écriture spontanée, qui fait appel au cœur et non à l’intellect. Son processus rejoint celui du yoga qui vise à faire taire le mental. L’aphorisme I. 35 du Yoga Sútra propose comme l’un des moyens d’apaiser le mental « l’activité intelligente en relation aux objets des sens ». Ce sútra permet de suggérer que chez le poète, l’accueil des formes langagières et des images s’apparente à une méditation sur les objets des sens qui déjoue le filtre du mental.
Rimbaud, dans une lettre à son ami Ernest Delahaye (1872), formule explicitement ce processus d’accès direct aux sens sans le filtre du mental : « Nous avons seulement à ouvrir nos sens à la sensation, puis fixer avec des mots ce qu’ils ont reçu. Notre unique soi doit être d’entendre, de voir et de noter. Et cela, sans choix, sans intervention de l’intelligence. Le poète doit écouter et noter quoi que ce soit. » Le poète est donc celui qui observe à l’aide de toute la palette de ses sens.
L’écrivain Rilke ne dit pas autre chose lorsqu’il nomme « présence d’esprit » la communion de tous les sens en leur source: « Le poète est tenu d’utiliser les secteurs des sens dans toute leur envergure ; aussi lui faut-il désirer élargir chacun d’eux le plus amplement possible pour qu’un jour, se ramassant, son ravissement parvienne, en un seul souffle, à faire le saut à travers les cinq jardins. »
(Lettres à un jeune poète, 1929).

 

L’abandon à une force supérieure et le souffle de l’inspiration

En allant plus loin dans la description du processus d’écriture poétique, on constate qu’il s’apparente à un lâcher-prise, une notion importante dans le yoga. Dans les sútra-s, le lâcher-prise n’est autre qu’ìøvara praóidhána, traduit également par l’abandon à une force supérieure. Cela consiste à poser des actions en freinant le mental, à se départir de ses attentes sur les résultats de l’action et à se remettre à la situation, à accepter les résultats de l’action. Chez le poète, cette démarche peut symboliser l’acte d’écrire qui se réalise sous l’effet d’une connexion avec quelque chose qui le dépasse et a pour résultat le poème.
En outre, l’idée d’inspiration créatrice se réfère à celle de la respiration, l’inspiration étant dans son sens littéral l’un des mouvements du souffle qui rythme une pratique de yoga. Dans le yoga, le souffle est présent également dans l’idée de práóa, qui, selon Marina Margherita, formatrice à l’IFY, « désigne comme le latin « anima » le souffle vital, l’énergie de vie universelle qui nous habite mais qui ne nous appartient pas ». Sous l’effet de l’inspiration, le poète se remet donc à práóa comme force qui le dépasse.
Ces quelques mots du poète Pierre Dhainaut sur le processus d’écriture poétique prolongent l’analogie avec le cheminement du yogi : « L’importance du souffle : serait-ce l’engagement vers une libération ? Cette libération semble consister en un apprentissage de la respiration : (…) Il semble que se trace une parenté entre le souffle humain et celui de l’univers, entre l’haleine et l’esprit (spiritus). Le vent est de l’ordre de l’invisible comme le souffle humain ressemble au vent. Intuition d’une conscience-énergie ? » (Introduction au large, 2001).
Le souffle est décrit comme voie vers la libération, libération qui est objet de la quête du poète comme du yogi.
Pierre Dhainaut écrit également : « La poésie a vocation à accueillir le souffle de l’autre, des autres, de l’univers entier. C’est une respiration qui épouse les autres souffles. Elle suppose donc une ouverture à l’Autre, un renoncement à construire sa propre statue, à marquer ses empreintes. »
Ainsi, la poésie est une question d’universalité et d’ouverture à autrui. L’énergie de práóa nous relie les uns les autres et en l’accueillant, le pratiquant de yoga et le poète entrent en relation avec autrui. La pratique du yoga rend en effet possible une plus grande disponibilité du yogi à l’autre pendant que le poète crée une parole de portée universelle qui parle à chacun de nous.
L’expérience d’écriture poétique est ainsi comparable à une expérience de yoga. Comme dans le yoga, l’attitude poétique révèle une façon d’être au monde marquée par l’attention et la présence. L’acte d’écriture poétique suppose un lâcher- prise et un appel direct au cœur sans passer par le mental.

©Catherine_VAUTIER-PEANNE_RVB_180dpi (192)              © Photo : Catherine Vautier-Peanne

  « Il semble que se trace une parenté entre le souffle humain et celui de l’univers. »

 

 

Coline Durand

___________________________________________________________________________________________________

Retrouvez l’intégralité du mémoire « Yoga, poésie et langage » de Coline Durand dans votre espace privé.