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Hommage à Desikachar

Trois stratégies, trois approches

Article tiré du dossier sur l'enseignant référent, paru dans le numéro Automne 2014 du journal de l'IFY. Par Frans Moors - ex-formateur IFY.

Dossier : l’enseignant référent

En hommage à T.K.V. Desikachar, qui nous a quittés le 8 août dernier, le comité de rédaction du journal de l’IFY a décidé de publier à nouveau une série d’articles parus dans le numéro automne 2014 du journal, dont le dossier était consacré à l’enseignant référent et bien entendu, tout particulièrement, à Desikachar.

Estimez-vous que l’enseignement traditionnel des āsana et des prānāyāma selon les trois stratégies brimhana, langhana, samāna sont encore applicables aujourd’hui avec vos élèves ?

Oui. Selon l’enseignement que j’ai reçu, dans les āsana et les prānāyāma :

  • la stratégie brimhana vise l’expansion, la stimulation,
  • la stratégie langhana vise la contraction, l’apaisement,
  • la stratégie samāna l’équilibre entre brimhana langhana.

Ces stratégies s’appliquent non seulement dans l’enseignement des āsana et des prānāyāma mais aussi dans les méditations, visualisations, récitations, etc.

Exemple : l’approche brimhana

Dans les āsana, se traduit plutôt par des postures d’ouverture (héros, cobra…). Dans les prānāyāma, par des rétentions poumons pleins (exemple : 5 – 10 – 5 – 0) et/ou des techniques de type sūryabhedana, plāvinī, bhastrikā, etc. L’utilisation des tri-bandha dans les techniques qui le permettent. Dans la méditation par des supports de type solaire, le feu, la couleur rouge, etc. Dans le chant par des mantra qui se récitent sur une tonalité haute, de manière vive, le recours aux formules contenant de nombreux mahā prāna et faisant appel à de puissantes forces (par exemple Rudram), des chants qui se prêtent aux récitations de style jata et ghana.

Inversement pour l’approche langhana et un subtil équilibre entre brimhana et langhana pour l’approche samāna.

Ces quelques mots donnent une idée assez générale, mais dans la réalité, le besoin d’un brimhana ou langhana « pur » est rare, sinon rarissime. Plus fréquent est le besoin d’une approche brimhana ou langhana « mitigée ».

Exemples :

Faire pratiquer la prise de posture du héros ou du cobra sur l’expiration avec récitation douce du mantra « shānti« , pour un effet brimhana tempéré. Ou à l’inverse, prise de posture de la pince en chantant audiblement hrām-hrīm-hrūm.

Il faut bien sûr tenir compte de nombreux détails (tels le nombre de répétitions) en fonction des autres éléments de la séance, mais surtout en partant des besoins et capacités du pratiquant. L’esprit du yathā shakti est essentiel. Pour certains, lever les bras sur l’inspir et rester une respiration (expir – inspir) bras levés avant de les abaisser sur l’expir, c’est déjà brimhana. Ceci explique pourquoi ces approches trouvent surtout leur place dans le cours individuel. Les applications en groupe sont certes possibles, mais avec plus de prudence et limites.

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Insistons encore sur l’observation des effets à court et à long termes de ces stratégies. Une pratique ou un exercice typé brimhana sera en effet perçu comme tel par ce pratiquant, et peut-être perçu comme samāna, voire langhana par un autre !

Le principe même de ces approches n’est pas exclusif à « une tradition particulière » (qui serait « la nôtre » de surcroît). Les principes élémentaires s’imposent naturellement sans qu’il soit nécessaire d’y penser dans les termes décrits ci-dessus. Je constate que d’autres utilisent ces stratégies spontanément, par exemple en stimulant par une pratique plus tonique, en faisant appel à des postures puissantes, voire ludiques, en guidant avec une voix ferme et tonique, en recourant à plus de postures debout que d’exercices couchés, etc. Tout ceci est déjà brimhana.

Mais cela reste essentiellement individuel, car ce qui est brimhana ou langhana pour tel pratiquant ne le sera pas nécessairement pour un autre.

Et les trois types d’approches : srishti krama, sthiti krama et antya krama ?

Oui pour l’esprit du srishti (grandir, développer, épanouir), une approche du yoga qui s’adresse aux jeunes de 3/5 ans à 20/25 ans. Dans cette période, le corps est en pleine croissance et la pratique des yoga-āsana-vinyāsa convient particulièrement bien. Elle fortifie les muscles, aiguise les sens, cultive les réflexes, stimule la mémoire, développe toutes les parties du corps : physique, mentale, psychologique, émotionnelle, etc.

Oui pour l’esprit du sthiti krama. Il convient mieux aux adultes (de 20/25 ans à 75 ans), engagés dans la vie active, sociale, familiale. Lorsque la croissance et le vieillissement sont à peu près stables (sthiti), l’approche vise la protection et la préservation des acquis (santé, vitalité, équilibre, stabilité…) tout en freinant le processus du vieillissement. La pratique comprend moins de vinyāsa posturaux et moins longs. Les postures et les enchaînements sont pratiqués plus lentement, avec une respiration profonde (ujjāyī), synchronisée, rythmée et bien dirigée. L’attention aux préparations et compensations est plus minutieuse. La séance soigneusement construite comprend généralement moins de postures que dans la phase srishti. On tient évidemment compte des publics concernés, avec un dosage intelligent qui n’exclut pas un peu de l’un (srishti) dans une prépondérance de l’autre (sthiti) et inversement.

Je suis nettement plus réservé pour antya qui, en principe, s’adresse à un public ayant déjà pleinement expérimenté les deux stades précédents. Avec l’antya krama, l’intérêt principal est orienté vers la quête intérieure et spirituelle et de ce fait, ces personnes renoncent naturellement au monde. L’approche indienne traditionnelle me semble peu indiquée dans nos pays de nos jours. Cela ne me semble pas approprié à la majorité des pratiquants que je rencontre dans cette tranche d’âge.

Frans Moors

Ex-formateur IFY

Définitions

tri-bandha :

les trois ligatures, resserrer le menton vers la fourchette sternale, contracter le périnée et l’abdomen et remonter ce dernier.

mahā prāna :

« grand souffle », qui dans ce contexte désigne des lettres sanskrites (kha, gha, bha, etc.) qui se prononcent avec un -h aspiré nettement audible.

Rudram :

chant à la gloire de Rudra, dieu des tempêtes, prototype de Shiva « le terrible », personnifiant le feu brûlant du soleil.

jata et ghana :

sont des types de récitation qui combinent les mots de façon complexe, sur un rythme rapide et sur une note moyenne relativement élevée.

shāntih :

paix, douceur, stabilité…

yathā shakti :

selon l’énergie propre à chacun (énergies de force, souplesse, agilité, attention, concentration, compréhension, mémorisation, etc.).

vinyāsa posturaux :

séquences de postures accomplies en une ou plusieurs séries continues. Exemple : la salutation au soleil.