Partage d'expérience

Retour sur expérience de la pratique en Yogadô

Article extrait du Journal de l'IFY
numéro de l'Automne 2020.

Merryl Liegl, professeure de yoga IFY, partage ses découvertes et ressentis sur une nouvelle exploration du yoga, suite à la formation en Yogadô (le yoga qui utilise l’eau comme point d’appui) qu’elle a suivie avec Frédérique Grange en 2019. Cette approche est telle une « révélation » lui permettant d’amener entre autres des ajustements dans sa pratique quotidienne au sol.

Ostéopathe de profession et formée au professorat de yoga par Annick Liegl, le yoga a toujours été une évidence et un grand soutien dans mon existence.
J’ai toujours eu beaucoup d’aisance dans l’eau, ce qui m’a conduite à devenir « sauveteur aquatique », et à conduire mon exploration du yoga vers la découverte du Yogadô. Par l’intermédiaire de cet article, je souhaite vous faire partager mon expérience et mon évolution personnelle au travers de la pratique du Yogadô, dont j’ai suivi la formation avec Frédérique Grange en 2019.

Cela a été une découverte importante, et une belle rencontre avec elle, mais aussi avec moi-même. Ce lien s’est prolongé au delà de la formation par la
rédaction de cet article dans laquelle elle m’a encouragée et accompagnée.

Au fur et à mesure que la formation se déroulait, j’ai pu observer de nombreuses modifications, sur le plan mental, postural, et respiratoire.
Mon axe s’est redressé, comme ajusté, ma respiration s’est allongée et affinée, ma capacité à me concentrer et à méditer s’est améliorée. Tout ceci s’observe bien entendu avec une pratique au sol personnelle régulière et bien adaptée en fonction de ce qu’un individu traverse tout au long de sa vie.

Ce que j’ai vécu me donne le sentiment d’avoir pu arriver à un stade de conscience holistique, mentale, respiratoire et corporelle, beaucoup plus rapidement avec le Yogadô que si j’avais effectué une pratique au sol exclusive.
J’ai l’impression que l’eau est ce support sur lequel le corps peut tout « abandonner » : pensées, tensions musculaires, vivacité et célérité… Comme si l’être se mettait en suspension dans le temps, dans l’eau et dans son corps, dans une sorte d’immatérialité, comme en apesanteur.

 

Généralités définissant l’enseignement et la pratique du yoga

Dans le yoga aux huit membres de Patañjali (YS II. 28-29), on retrouve :
• Yama (YS II. 30) : principes relationnels, attitude envers l’environnement et vis-àvisdes autres.
• Niyama (YS II. 32) : principes personnels et attitudes vis-à-vis de soi-même.
• Ásana (YS II. 46-47) : pratique posturale dans un juste effort. Celle-ci prépare le détassement de l’axe pour une assise, stable et confortable permettant :
• La rétraction des sens Pratyáhára (YS II. 54) par les bénéfices de la pratique du :
• Práóáyáma (YS II. 49-50-51) c’est-à-dire la conduite consciente du souffle par les nombreux exercices respiratoires. De cela découlera :
• Dhárána (YS II. 53) : aptitude à la concentration par la focalisation du mental orienté de manière prolongée dans une relation exclusive avec un
objet, un support, dont il s’imprègne pour le faire se révéler en lui. Ensuite peut émerger l’état de :
• Dhyána (YS III. 2) : cette manière infaillible d’entrer en interaction avec ce qui est recherché à saisir.
• Samádhi (YS III. 3) : adviendra en une expérience intérieure très forte et bien rare, en toute humilité, découlant de tout ce qui précède lorsque l’objet resplendit
pleinement dans le mental du méditant, ce dernier étant comme extrait de son identité propre.

Il ne fait pas de doute qu’une pratique de yoga au sol régulière et appropriée amène des modifications posturales, ainsi qu’une transformation de la conscience chez tout un chacun. Nous pouvons l’observer à travers notre progression personnelle, mais également vis-à-vis de celle de nos élèves.

Il n’est pas rare que des personnes m’aient relaté une diminution de leurs algies chroniques liées à une arthrose, une scoliose, ou encore une maladie rhumatismale depuis leur pratique régulière de yoga. Cette pratique est même devenue pour la majorité une nécessité sans laquelle le corps risque de se rétracter.

Sur le plan personnel, j’ai pu constater à travers le choix de mes propres postures, qu’elles agissaient comme un entretien des différents rouages de mon corps, éloignant ainsi certains désagréments. Néanmoins, ma scoliose (déformation vertébrale à l’origine de tensions) était comme compensée par ma pratique, sans vraiment arriver à se faire oublier même si cette dernière en atténuait les nuisances.

 

Action du Yogadô sur la posture

Au fur et à mesure de ma pratique dans l’eau, j’ai pu constater que mon corps retrouvait un alignement, se rééquilibrait, et je voyais progressivement mes
asymétries se gommer. En effet, comme par une forme de magie, ma scoliose a complètement disparu de façon inattendue.

C’est comme si on avait permis à mon corps de trentenaire de revenir à l’âge de sept ans (âge auquel j’ai commencé une pratique musicale très soutenue de
harpiste), par l’élimination des noeuds qui s’y étaient établis et surajoutés en se multipliant au fil des années.

Mes douleurs chroniques ont disparu durablement et ma posture assise est devenue confortable, stable, ce qui n’était pas le cas jusqu’à présent malgré une pratique au sol rigoureuse et assidue.

J’ai eu le sentiment que le Yogadô avait été un réel cadeau de la vie, comme s’il avait accordé à mon corps la grâce d’un retour en arrière dans l’espace temps
pour lui permettre une libération de ses conditionnements liés à cette scoliose de l’adolescence.
Sur cette nouvelle base mieux ancrée et plus solide, il m’a été permis d’accéder plus aisément à l’assise méditative.

Je pense pouvoir expliquer ce réajustement postural par l’existence des différents fascias qui composent notre corps. Le fait de mettre en place une pratique dans l’eau, dans la recherche d’un équilibre constant sur ce support, permet une réinitialisation des tensions et déséquilibres installés avec le temps.

Le fascia est un tissu qui entoure l’ensemble des systèmes corporels : os, muscles, tendons, poumons, système digestif, coeur…
Ainsi chaque système possède son propre fascia qui assure un maintien des différents tissus. Tous les fascias sont reliés entre eux car rien n’est indépendant
dans le corps : de la tête aux pieds, de l’intérieur à l’extérieur, nos différentes structures sont interconnectées et sont ainsi dépendantes les unes des autres.

Chaque fascia joue un rôle différent au sein de l’organisme :
– D’abord celui de maintien et de soutien des structures et des systèmes (les organes et les muscles ne tiendraient pas sans eux).
– Ensuite celui de rôle protecteur, autorisant une meilleure circulation des cellules du système immunitaire au sein de l’organisme.
– Enfin celui d’une fonction proprioceptive en raison de l’intégration de nombreux récepteurs nerveux.

C’est cette spécificité du fascia qui me semble primordiale pour l’étude conduite dans cet article, car il a un rôle fondamental dans la sensation de
l’horizontalité perçue dans l’eau en vue d’une verticalisation plus juste de la posture au sol.
Comment pouvons-nous prendre soin de nos fascias ?
Buvez de l’eau, car un fascia déshydraté est un fascia en mauvaise santé : il va se rétracter et comprimer ainsiq que les structures qu’il entoure.

Les automassages sont aussi conseillés, ils permettent de les assouplir et de prévenir d’éventuelles rigidités. Une pratique régulière du yoga va également y participer. Le mouvement et les étirements actifs permettent de réorganiser les fibres de collagène et d’élastine dans le corps, modelant ainsi la posture.

 

Comment le Yogadô m’a conduite vers une pratique du yoga au sol plus juste

La pratique du Yogadô m’a permis de goûter à un état d’abandon complet, ce qui a fait évoluer ma pratique au sol sans la forcer. Quand je suis installée
dans la posture sur les temps de pause ou de rétentions poumons pleins et poumons vides, je me surprends à retrouver cet état d’abandon, de lâcher-prise intérieur. Pendant toute la durée de l’inspiration et de l’expiration j’observe une mise en place très progressive, presque millimétrée, du placement de mon corps, comme si pendant ce temps-là je pouvais l’activer, quasiment cellule par cellule, afin d’atteindre le placement juste : sthira-sukham-ásanam.
La posture doit être à la fois stable et confortable, ce qui induit un relâchement des muscles superficiels non concernés par la posture mise en place.

Dans le positionnement de mon dos, la prise de conscience de la zone muette (D6 à D12, sixième à douzième vertèbre dorsale) a été très importante en ce qui
me concerne. La sentir se mobiliser, bouger est devenu une quête dans la plupart de mes ásana-s me permettant d’approcher une certaine justesse dans ma pratique.

Son activation permet d’avoir une influence directe sur le diaphragme car c’est à la base de la zone muette que celui-ci prend ses attaches postérieures (D11-D12).

Dans le Yogadô, on utilise la respiration diaphragmatique avec un manubrium élevé (zone supérieure du sternum). La cage thoracique est alors élargie sans
exagération, en utilisant principalement les côtes dites « flottantes » (K10, K11, K12) pour inspirer et expirer très subtilement sans aller aux extrêmes afin que le flotteur (siège du manubrium) ne perde pas de son efficacité.
La quille, par un bassin légèrement rétroversé sera dilatée en même temps que le flotteur sera élevé, induisant une colonne lombaire délordosée sans
actionner aucun muscle abdominal.

Le mot quille représente l’ensemble de la ceinture pelvienne, tout le pourtour du bassin, du plancher pelvien au nombril englobant bien sûr les lombaires. Et le
flotteur désigne l’ensemble de la ceinture scapulaire, principalement la partie haute du sternum appelée manubrium, le pourtour de la cage thoracique au
niveau des côtes flottantes n’étant pas concerné.
Les côtes flottantes doivent rester souples et mobiles, bercées par la respiration diaphragmatique la plus fine et subtile possible.

Le Le diaphragme sert alors de passage et de relation entre haut et bas du corps.
Ceci a développé en moi une conscience accrue au cours de toutes les postures expérimentées au sol dans la conduitedu souffle, par une respiration adaptée,
comme si je pouvais, avec un « effet loupe », ajuster simultanément et globalement le placement de mes muscles et de mes os (vertèbres, articulations…).

Je l’ai éprouvé en introduisant respiration diaphragmatique, flotteur actif car élevé, quille dilatée par une détente lombaire. Celle-ci va permettre au diaphragme de faire la relation entre haut et bas du corps, dans un ajustement permanent de la respiration grâce à l’ouverture d’un passage.

Placer ce genre de respiration dans une posture maintenue statique, c’est comme retrouver cet état de flottaison dans l’eau, le corps venant s’ajuster pour pouvoir se placer, sans force, sans douleur, nous permettant ainsi d’aller vers sukha et vers un état d’intériorité profonde tout naturellement.
Il semblerait intéressant de faire participer également les respirations abdominale et scapulaire dans la pratique au sol.

La respiration abdominale en relation avec la quille pourrait jouer en faveur des flexions avant (paøcimatánásana, uttánásana).
La respiration scapulaire en relation avec le flotteur pourrait jouer dans les extensions de la colonne (bhujangásana, øalabhásana) et dans les inversions
(matsyásana, dvipáda pìþham, adhomukha øvánásana).
La respiration complète, yogique pourrait jouer dans les rotations/torsions pour un essorage avec nettoyage plus complet de l’axe en le libérant par son
détassement. Chacun pourra alors, en fonction des résistances de son corps, appliquer la respiration adéquate permettant au souffle de venir en onguent libérer les tensions, délier les noeuds, soigner en quelque sorte, et prévenir que : la souffrance à venir est à éviter (YS II. 16), comme y participe également l’ostéopathie.

Le Yogadô m’a permis d’aborder un certain état d’intériorité, me conduisant naturellement vers l’état méditatif.
Dans l’eau, nous sommes dans un état de pratyáhára naturel, comme siles sens se rétractaient d’eux-mêmes à la façon d’une tortue qui rentre ses
membres dans sa carapace (YS II. 54). Les écoutilles sont fermées, les yeux demeurent clos comme recentrés vers l’intérieur afin de participer à l’équilibre
nécessaire au maintien de la flottaison.

Le contact avec l’eau devient osmose au-delà de la sensation de toucher, et par là même un retour à la vie aquatique « intra-utérine ». Goût, odorat, et autres systèmes internes sont en total retrait.
Parler et flotter sont incompatibles, et de ce fait, manas (l’esprit) s’en trouve apaisé.
Dhárána (la concentration) advient quasi instantanément, dans le maintien d’une vigilance préservant naturellement cet équilibre constant sur l’eau, en laissant
le champ libre à dhyána dans une présence toute en attention.

Dans la pratique de l’assise méditative, retrouver l’état de concentration et de réelle présence m’est désormais apparu plus aisé suite au ressenti de la flottaison.

Quant à ma pratique au sol, le retrait des indrya-s (YS II. 18 vers YS II. 43, les dix fonctions sensorielles), perçu en milieu aquatique, m’a autorisée à vivre une
assise intérieure plus profonde.

À travers la formation suivie, l’approche du yoga vécu en milieu aquatique m’a permis de me reconnecter à mon âme d’enfant au sens du merveilleux.

Les suites posturales peuvent être ainsi vécues comme un jeu. Ces dernières font appel à un ressenti révélateur d’une créativité. En découlent spontanément
des rires, faisant de ces moments de pratiques collectives et personnelles une source de joie.

Quel plaisir de créer ces suites comme les perles d’un joli collier, tout en veillant à leur logique pour qu’advienne l’harmonie.
Le fait de les répéter permet de se les approprier, de prendre confiance en ses capacités, et de là grandira l’estime de soi.

Je pense que cette joie et cette confiance retrouvées permettent de se défaire de ses conditionnements, et de gommer progressivement les traces d’expériences existentielles. C’est ainsi que peut émerger cette spontanéité de l’enfance, toujours prête à ressurgir si les freins en sont lâchés.

À partir de mon expérience personnelle, je m’autorise à témoigner du fait que la première hypothèse révélée et abordée au cours des recherches faites par
Loredana Hamoniaux (philosophe et professeure de yoga, auteure du livre Le bébé, le yoga et la tortue, initiatrice du Yogadô), est bien réelle pour l’avoir
personnellement vécue :
« Le Yoga c’est la possibilité d’être là, dans le recueillement, dans la présence, dans un sentiment d’Unité et de Paix, en deçà de la parole, dans un état pré-verbal ou post-verbal, dans une présence aimante à ce qui est.
Cet état est l’état spontané, l’état originel dans la tradition yogique. Ce spontané est considéré comme étant là dès le début de notre incarnation, comme une
sorte de fondement disponible à tout moment. Mais ce spontané est aussi progressivement recouvert des traces d’expériences existentielles, c’est à dire les conditionnements, les réductions, la souffrance à travers laquelle l’enfant passe pour devenir un adulte.
Je crois que c’est inévitable, c’est peut-être nécessaire en tout cas, mais ça laisse des traces, ces traces ayant tendance à recouvrir cette spontanéité. »
(première hypothèse, Loredana Hamoniaux, issue du livre Le bébé, le yoga et la tortue).

 

Merryl Liegl
Professeur IFY