JULLIEN_FRANCOIS
Conférence - Rencontres nationales 2019

Rencontre avec François Jullien

Article extrait du Journal de l'IFY,
numéro de l'automne 2019

François Jullien, est philosophe, helléniste et sinologue. Il a déployé son travail à partir des pensées de la Chine et de l’Europe. Il en a tiré, plutôt qu’une comparaison, une nouvelle problématisation qui, déconstruisant du dehors les partis-pris de l’ontologie européenne, permet de reconsidérer, d’un autre biais, les champs de la stratégie, de l’éthique ou de l’esthétique.
 

L’entre-deux de la pensée

D’emblée, François Jullien annonce le yoga comme la lacune organisatrice de son propos. Il propose d’aborder le sujet de l’action dans le yoga par obliquité, par détour : en passant par la pensée… chinoise. François Jullien parle de la pensée « en » grec et « en » chinois. En quittant la langue dans laquelle les questions se sont articulées, il ouvre de nouvelles perspectives depuis un « dehors » qui permet d’éclairer l’« impensé de notre pensée », ce à quoi inconsciemment notre pensée européenne s’adosse. Il ne s’agit pas de comparer des identités culturelles, mais plutôt d’explorer les écarts entre les pensées chinoise et européenne : la différence range et laisse tomber l’autre, tandis que l’écart dérange et maintient l’autre en regard, révélant un entre-deux, un « entre en tension » pour essayer à partir de là de promouvoir un commun de la pensée qui s’articule en fonction de la structure du langage. Comment le yoga peut-il s’implémenter dans ce vis-à- vis dérangeant de la pensée chinoise et européenne ? Ce que nous vivons tous aujourd’hui, c’est le recouvrement de notre pensée par une pseudo-pensée qui s’articule autour du « bien-être » qui envahit notre espace intellectuel et philosophique…
 

La pensée de l’action chez les Grecs

La stratégie est l e champ de développement de la pensée grecque… et européenne. Pour répondre à une situation donnée, on établit une conduite à tenir, une manière d’agir pour atteindre un idéal que l’on s’est fixé. L’action vise l’efficacité, elle a une cause, un début et une fin, et chaque action peut être isolée de celles qui la précèdent et de celles qui la suivront. Cette démarche de pensée nous semble aller de soi : il existe une évidence de l’action dans la pensée grecque, elle pose qu’il existe une unité constitutive de la conduite, ce qui permet au sujet de segmenter le cours de sa vie, de sa conduite. L’action est la plus petite unité constitutive de la conduite du cours de la vie, comme la lettre est l’unité première à partir de laquelle se composent les mots.
 

Les chutes d’eau de Kirifuri sur le Mont Kurokami dans la province de Shimotsuke, Katsushika Hokusai, 1833.

 

La stratégie de la bonne action

Cela est bien illustré par le théâtre grec que nous avons reçu en héritage, et qui nous montre des hommes, des sujets, en tant qu’ils agissent, posent et commettent des actes, et en vertu de ce qui les meut, et avec une visée précise : dans une unité de l’action par un investissement tendu car porté par une finalité, un idéal. Il y a éthique de l’efficacité de l’action ; les Grecs ont réfléchi à ce que seraient une bonne et une mauvaise action, il y a une stratégie de la bonne action ; ils se sont également interrogés sur ce qui motive l’action, sur les raisons et la manière dont le sujet s’engage dans l’action – la volonté et la liberté du sujet occupent ici une place primordiale.
 

La pensée chinoise

La pensée chinoise et la structure de la langue chinoise mettent en question l’idée d’une unité valable possible de l’action ; il n’y pas de mot pour dire « action », et de plus le chinois classique n’a pas de morphologie : il ne conjugue ni ne décline. L’utilisation des idéogrammes, qui relèvent plus du tracé que de l’écriture, défait cette figure première qu’est le sujet de l’action dans notre pensée : les trois idéogrammes « soir – montagne – marche » seront littéralement « traduits » par « le soir dans la montagne je marche » faisant apparaître le sujet et le verbe ; conjuguer, c’est invoquer un sujet. Or la pensée chinoise n’est pas pensée en termes d’ « être », je ne peux pas dire « je suis ». Cela éclaire, pourquoi la Chine n’a pas pensé les choses à partir d’un sujet qui aurait la liberté d’entreprendre une action, avec un début et une fin, une causalité…
 

Faire mûrir la situation

En effet, on ne parle pas d’ « action », mais on évoque le cours des choses et la « conduite ». La Chine pense la stratégie en termes de potentiel d’une situation : il s’agit d’observer ce qui est porteur dans une situation, de détecter les points favorables et défavorables à son évolution dans le sens « de la pente »… pour la faire mûrir. Tout ne vient pas du sujet, qui ne fera qu’accompagner une évolution dans le sens le plus favorable avec l’idée du moindre effort : pouvoir réaliser sans peiner, faire en sorte que la situation s’infléchisse comme une pente par laquelle les effets vont dévaler.

La notion de finalité et celle d’idéal sont des notions absentes de la pensée chinoise. La morale chinoise est une morale de la propension : on est porté à faire les choses, par exemple le bien, non pas par action mais par propension. Tout n’est que transition, il n’y a pas de début ni de fin du monde.
 

Sauterelle et kaki, Katsushika Hokusai, 1807

 

 

La stratégie du non-agir

 Pour penser la stratégie militaire, en Chine on dit : « Un bon général manie ses troupes comme de l’eau dans une pente. » Il n’y a pas d’idéal posé comme but, la guerre ne se passe jamais comme on l’a modélisée. Il n’y a rien à louer des grands généraux. Il leur faut pouvoir dire « Ah, c’était facile ! », peu d’effort pour beaucoup d’effet : on a su faire mûrir la situation. Là est la grande stratégie, la stratégie du « non-agir » : ce n’est pas un désengagement du monde, mais une conscience que tout ne vient pas du sujet isolé et qu’il s’agit de trouver le bon biais, la voie par laquelle cela résiste le moins ; il s’agit de « ne rien faire, mais que rien ne soit pas fait », d’une sorte de non-action qui va à l’encontre de la notion d’héroïsme. Il n’y a pas une série d’actions isolables, mais une certaine « conduite » dans le cadre d’une transformation silencieuse continue.
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Le Chi, souffle continu

La situation produit le résultat dans le sens d’une propension spontanément présente, d’une inclination aboutissant à quelque chose qui est de l’ordre du résultat et non du but : on parle du cours des choses, de la conduite comme du ciel, il n’y a que de la continuité, de l’en- cours, pas de segmentation. On touche ici à un point de non-séparation entre le statique et le dynamique. Les notions de modification et de continuation sont inséparables. Tout n’est que transition, quelque chose ne cesse de s’écrire à travers ce qu’il faut d’altération pour que la continuité puisse continuer… En Chine on parlera de « Chi », du souffle, de l’animation, de l’énergie en gestation traversée par la polarité yin/yang.
 

Penser l’influence

C’est dans ce stade de la transition, du préambule, de l’esquisse, où quelque chose en gestation commence à se former, à  se configurer, à  s’amorcer –  stade que les Chinois appellent le « subtil » – que quelque chose est encore malléable et que se situe la stratégie où l’on peut induire sans forcer, sans appuyer… Il s’agit de penser non pas l’action, mais l’influence. François Jullien parle du terme « amorcer », qui défait l’opposition du théorique et du pratique : « ça mord », et ça peut s’amorcer ou s’avorter, donner un résultat ou non, quand ça commence à peine…

Ce qu’il faut, c’est décoincer et canaliser : pour les Chinois, instruire en parlant n’est pas efficace, la pédagogie est une pédagogie de l’incitation.

 

Cette conférence a été retranscrite par Catherine Turpyn, enseignante IFY.
Le compte-rendu n’a pas été relu par le conférencier.