Voix du yoga

Prendre soin de sa vue : yoga des yeux

Article extrait du Journal de l'IFY
numéro de l'Automne 2020.

Michel Lyonnet du Moutier est ingénieur de formation et enseignant-chercheur. Après une formation en yoga des yeux (2004), il est devenu professeur IFY (B. Bouanchaud, 2008), s’est formé à la yogathérapie (Dr N. C. et B. Bouanchaud, 2011) et en Yoga et santé (A. Poirier et Dr M. Steinbrecher,
2020), à la traduction et l’approfondissement de textes sanskrits, et aussi à l’āyurveda, au massage et au yoga nidrā. Il enseigne yoga et yoga des yeux, dans le cadre d’ateliers, de cours et de stages. Il est l’auteur du Guide Pratique de yoga des yeux (2020).

 

Rôle du yoga des yeux

Depuis quelques décennies, notre société sollicite de plus en plus la vision. Il est habituel de passer des heures entières devant un écran d’ordinateur au travail… mais aussi chez soi devant des écrans personnels (smartphones, tablettes, consoles de jeu, téléviseur, etc).
A contrario, il est loin le temps où l’homme observait à l’horizon sa future proie ou son potentiel prédateur. L’homme vit maintenant en majorité dans des villes et son champ d’observation est limité par les bâtiments. Les muscles de l’oeil travaillent moins pour la vision de loin. Notre oeil est donc trop et mal utilisé. Ceci peut entraîner des maux de têtes, des migraines, des yeux secs, une dégradation de la vue, etc.
Le yoga des yeux donne la possibilité de prendre soin de sa vue. Il s’agit d’une démarche originale et peu connue qui associe le yoga (au sens des huit membres de Patañjali), des techniques connexes (āyurveda, yoga nidrā, etc.) et des habitudes de vie.

 

Fonctionnement de l’oeil

Les rayons lumineux provenant de l’objet observé rencontrent successivement quatre « lentilles » constituant le système optique de l’oeil : la cornée, l’iris, le
cristallin et la rétine.
La rétine constitue la tête du nerf optique. C’est la seule partie du cerveau située à l’extérieur de la boîte crânienne. L’oeil n’est pas un capteur très efficace, contrairement à ceux des appareils photo. En revanche, le cerveau réalise un traitement de l’image performant en recalculant en permanence les informations qu’il reçoit, en vue de compenser les imperfections de l’oeil.
Selon la médecine occidentale, le cristallin joue un rôle essentiel dans l’accommodation (passage de la vision de près à la vision de loin et vice versa).
Cette « lentille » change de forme pourque l’image se forme toujours sur la rétine. Dans l’approche de l’āyurveda, les six muscles oculo-moteurs (permettant de mouvoir l’oeil dans toutes les directions) interviennent également. Leur contraction ou leur dilatation permet de modifier la « longueur focale de l’oeil » et de contribuer à l’accommodation, offrant ainsi la possibilité d’améliorer la vision.

 

Exercices du Dr Agarwal

Le Dr R.S. Agarwal est un médecin ophtalmologique indien formé à l’occidentale. Il a transcrit dans l’áyurveda les travaux de son collègue américain le Dr Bates.
Il a fondé la School of Perfect Eyesight à Pondichéry où ses techniques sont encore mises enpratique.
Pour Bates, l’ajustement visuel varie en permanence tout au long de la journée.
Le port de lunettes ou de verres de contact « oblige » les muscles oculomoteurs à agir à chaque instant pour que l’oeil s’adapte aux défauts correspondant à la correction des verres optiques. Il pensait donc que les verres correcteurs constituent des « béquilles » et que leur port permanent n’est pas souhaitable.
Pour lui, les problèmes de vision sont dus à des tensions anormales dans les muscles oculo-moteurs.
Les exercices qu’il propose favorisent le mouvement de ces muscles, mais surtout leur relaxation.
Il existe de très nombreux exercices ludiques pour mobiliser et relaxer les yeux. Certains ont une visée de prévention générale des problèmes de vision, d’autres s’adressent à des affections spécifiques (myopie, hypermétropie, astigmatisme, presbytie).

 

Pratiques de yoga

T.K.V. Desikachar enseignait que l’oeil fonctionne comme l’optique d’une caméra fixée sur un pied. Pour que la vision soit bonne, il faut que le pied soit bien ancré dans le sol, la caméra bien articulée sur le pied et l’optique en bon état de fonctionnement.
Pour améliorer la stabilité du « trépied », on prévoit des āsana-s renforçant le bas du corps, en particulier des postures debout.
Par ailleurs, le travail prolongé devant un écran d’ordinateur a tendance à bloquer la zone des épaules et des cervicales.
En yogathérapie, cette zone de la colonne vertébrale correspond notamment aux yeux et à la sortie des nerfs pilotant ceux-ci. Les postures suivantes, principalement des variantes asymétriques, vont détendre la zone cervicale et améliorer la qualité de la « jonction » entre trépied et caméra.
Plus tard, d’autres postures réaligneront la colonne, puis renforceront la musculature.
Pour travailler sur la « caméra » et la « solidariser » avec le pied, il faut travailler les yeux ouverts, par exemple en suivant des yeux le pouce de la main dans un lever de bras. Pour travailler sur l’« optique », on peut faire les mêmes mouvements avec les yeux fermés en effectuant réellement le mouvement, puis en l’imaginant, sans l’effectuer.
Au début, on travaillera surtout sur les aspects posturaux, avec quelques mouvements les yeux ouverts et très peu de mouvements les yeux fermés.
Progressivement, on augmentera la proportion de postures les yeux fermés.

 

Regard extérieur, regard intérieur

Le titre de l’ouvrage principal du Dr Agarwal est Mind and Vision (Mental et vision). L’ordre des mots n’est pas neutre : pour lui, dans l’acte de voir, le
mental est primordial. Mais comment fonctionne-t-il ?

La parabole du char : les différentes entités du mental
Dans la Kaṭha Upaniṣad, notre corps est comparé à un char. Nos sens (indriya-s) sont représentés par les chevaux. Leurs sabots captent les informations provenant des objets situés sur la route. Ces données sont relayées à différentes aires du cerveau qui les identifient, par automatisme, au moyen de manas (les
rênes). Quand il ne trouve pas ce qu’est l’objet, manas en réfère à notre intellect, le cocher (buddhi), qui décide.
Généralement, nous nous identifions avec notre intellect, cette partie de nous-même qui nous est la plus familière. Nous avons l’impression que celui-ci constitue notre Moi. Or, notre vrai Moi est en réalité le passager, le Témoin (sākṣī), la conscience, celui qui donne la direction au cocher.
Fonctionnement de la vision
Śankara, philosophe indien du VIIème siècle ap. J.-C., explicite dans une upaniṣad intitulée drg-drśya-viveka (distinction entre l’observateur et ce qui est vu) le rôle du mental dans la vision.  D’après lui, la vision fait intervenir les différentes entités du mental par couples : l’une, immobile, qui est l’observateur et l’autre est ce qui est vu :
1. En regardant une fleur rose, l’oeil est immobile : il ne devient pas rose en l’observant ! Il est l’observateur et la fleur est l’objet observé.
2. Si l’oeil est surutilisé, il fatigue et la vision est perturbée. Il ne peut plus être l’observateur, car il n’est plus immobile ; il devient l’objet observé. Manas est son observateur et détermine – sous le contrôle de buddhi – le problème de l’oeil.
3. Si, à partir de ce qu’elle perçoit, la personne qui regarde est envahie par une émotion, alors manas et buddhi  sont agités et ne sont plus immobiles.
Ils deviennent les objets observés. Leur observateur est le Témoin. Celui-ci perçoit les états du mental, mais ne peut être observé. L’oeil n’est donc pas l’observateur final : pour détendre réellement cet organe, il faut aussi prendre en compte les autres entités du mental.

 

Une forme de retrait des sens : le yoga nidrā

Yoga nidrā signifie « sommeil du yogi ». Cette technique permet de relâcher progressivement le stress, en éliminant les tensions physiques, en tranquillisant la structure émotionnelle de l’esprit et en libérant et apaisant le mental. Cette méthode de relaxation est initiée par une « rotation systématique de la conscience dans les différentes parties du corps » et par un travail sur la respiration. On peut insérer dans le protocole des images rapides et une histoire suivie pour stimuler calme de l’esprit et amélioration de la vision. À la fin d’une relaxation profonde de cette nature, certains pratiquants peuvent améliorer sensiblement leur
vue.

 

Concentration et méditation

La respiration, permet de baisser le niveau de stress et de calmer l’agitation permanente de l’intellect. On utilise en particulier ujjāyi, anuloma ujjāyi, śitalī et śìtkārī, voire nādī śodhana. Dans la concentration, le pratiquant dirige toute son attention vers une seule chose et s’éloigne de toutes sollicitations extérieures. Un exercice bien connu consiste à faire glisser lentement et progressivement le regard sur la syllabe « oṃ». On constate que les parties directement observées sont plus sombres, car elles sont projetées en permanence sur la fovea, zone de quelques millimètres au centre de la rétine où la perception est la plus précise.
La méditation permet d’améliorer la vision externe et interne. Une technique souvent utilisée est la concentration sur une bougie, puis la méditation sur celle-ci.
La flamme d’une bougie est en effet la seule source lumineuse qui ne « brûle » pas les yeux.

 

Application aux yeux de l’āyurveda

L’āyurveda, la médecine indienne traditionnelle, attache une grande importance à l’oeil et l’étudie de manière assez originale.
Anatomiquement, par exemple, notre organe de la vision est décomposé en mandalas (cils, paupières, blanc de l’oeil, etc.). Les différentes parties de l’oeil sont
également analysées en fonction des trois dosha-s : vāta, pitta et kapha. Un sous-dosha spécifique de pitta régit lefonctionnement de l’oeil.
Parmi les principales indications de l‘āyurveda, il y a l’alimentation et les bonnes habitudes de vie. Il propose également d’autres techniques comme les massages. Le plus classique est celui du pied avec un bol constitué en métal enduit de beurre clarifié (ghee). Le pied est en effet l’organe d’action correspondant à l’organe de perception qu’est l’oeil : « Bon pied, bon oeil ! »

 

Michel Lyonnet du Moutier
Professeur IFY