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Yoga ans la cité - Handicap

Le rôle du yoga auprès d’un public handicapé.

Article extrait du Journal de l'IFY,
numéro du Printemps 2020

Jean-Yves Deffobis, professeur de yoga depuis 1981 à Nantes et formateur IFY depuis 1992, a enseigné dans différentes structures. Il a introduit le yoga dans les foyers et centres d’aide par le travail (CAT, CARSAT, ADAPEI) sur 15 ans, sous formes de sessions et de stages. Il organise pour la 28ème année une session de formation pour transmettre le yoga aux enfants.

 

Le yoga est un chemin de vie dans le développement et le devenir de l’Être. Vivre est un art délicat consistant pour chacun à louvoyer entre les circonstances de la vie afin de trouver sa place, une place des plus confortables. Pour une personne dite « handicapée » cela est encore plus signifiant, le handicap affecte toute la personnalité et cause d’énormes troubles émotionnels envahissant sa propre vie et aussi celle de l’entourage affectivement impliqué dans cette relation humaine.

Le terme de « handicap » désigne l’incapacité d’une personne à vivre et à réagir dans son environnent en raison de différences physiques, mentales ou sensorielles qui se traduisent habituellement par des difficultés de déplacement, d’expression, d’attention.

La philosophie du yoga énonce que chaque âme contient et est contenue dans le grand tout de la vie, et que chacun est né avec un potentiel sans limites… Nous devons également composer avec l’héritage humain des six ennemis de l’esprit et de la matière (avishadvargas) que sont kāma la luxure et convoitise, krodha la colère, lobha l’avidité ou cupidité, moha l’attachement émotionnel délirant, mada être possédé par des idées fixes, et matsharya l’envie jalousie. Ces tendances nous rendent esclaves et dépendants de comportements émotionnels instables, produisant à leur tour des troubles à différents plans de la personnalité. Pour celles et ceux qui montrent une plus grande instabilité et vulnérabilité, les familles doivent gérer une problématique supplémentaire au cours de leur chemin de vie : le handicap.

 

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Sans énumérer les différents aspects du handicap, j’ai rencontré, au cours de quinze années d’interventions et cours particuliers, des personnes joyeuses, joueuses, pleines de vie, aimantes, débordant d’amour, curieuses et intéressées dans la très grande majorité. Mais ce qui caractérise primordialement le yoga dans ce cadre est l’immense sensibilité qui règne dans les relations, même les plus simples. Ce qui pourrait paraître futile à nos yeux extérieurs, peut à tout moment, « sans savoir pourquoi », être création d’angoisses, de mal-être, de malaises…

 

Comment le yoga peut-il être une aide ? Et pour qui ?
Mon expérience en tant que professeur de yoga s’est déroulée sur plusieurs années, commençant par des accompagnements individuels et privés (demande venant de la personne elle-même et reprise par le référent institutionnel ou familial), puis par des accompagnements en groupes à la demande de directeurs de CAT ou de résidences, désirant introduire une pratique du yoga auprès des travailleurs.
Pour illustrer la rencontre du professeur de yoga et du pratiquant, je prendrais l’exemple de cours particuliers et de cours collectifs.

 

Cours particulier
J. a à peu près mon âge. C’est lui qui désire faire du yoga. Rendez-vous pris, il est venu la première fois accompagné de son référent. Nous avons commencé par faire connaissance et après quelques mouvements simples de flexion debout, et de mouvements de bras allongés… oh !… J. s’est vite endormi… Puis nous avons échangé et l’heure venait de se passer.
Nous nous sommes revus en moyenne tous les quinze jours, souvent après sa journée de travail, ou celle de repos, cela sur plus de dix ans.
je reste debout
Chaque séance débutait par l’expression de ses vécus. J. anxieux à l’extrême, traversait au cours de ses journées les pires cauchemars, ceux de ne pas être compris, ceux de ne pas comprendre.
J. ne trouvait ni les humains assez attentifs à ce qu’il avait à dire, ni un collègue pour partager ces aventures. Balloté entre la maison familiale, la chambre dans un foyer, un appartement, J. devait s’adapter au monde du travail et gérer sa vie domestique. Bien sûr, il rencontrait toutes sortes de problèmes comme des énigmes à résoudre : le robinet qui fuit, l’étagère qui tombe d’elle-même (???), les comportements surprenants des agents de l’administration…

Après ce partage, nous pratiquions la séance précédente, suivie de quelques modifications. Certains enchaînements devenaient plus fluides et surtout, étant mémorisés, pouvaient être repris seul de manière plus autonome. Les sons, certains sūtra-s ont été appris et chantés. Au cours de ces années, nous avons abordé et traversé différents thèmes qui pouvaient être utiles comme celui de la patience, de l’organisation avec la création de mandala, l’expression avec le chant, la mémoire « optimiste », la famille, la solitude, la perte et bien d’autres sujets. La peur aussi a ponctué nos échanges avec son film fétiche Belphégor. L’écriture de son livre, la peinture, la danse, les visites ont aussi été des outils.

La séance se terminait par une reformulation du contenu du cours de sa part et une prise de notes afin de continuer la pratique les jours suivants. Le yoga fait partie de la vie de J. comme support et véhicule de traversée.

 

Intervention en foyer
La pratique de J. et son implication dans le yoga ont intéressé les résidents du foyer qu’il fréquentait et sa directrice. Une session de dix ateliers a été mise en place. L’expérience a été reconduite trois ans. Afin de suivre au plus près les participants aux ateliers (2h tous les quinze jours), j’ai en premier lieu, accueilli chaque participant individuellement, en leur présentant les ateliers puis en leur demandant de se dessiner sur une feuille accompagnée de leur dédicace. Puis chaque samedi d’atelier, j’ai suivi une trame d’un programme de découverte et de personnalisation postural. Un yoga joyeux et ludique a pris forme.

En commençant par une phase d’accueil, le coeur de la pratique s’est composé de vinyasa krama de postures debout, à genoux, d’appuis, couché, sur le ventre et assis, de manière classique.

Afin de rester en phase, des chants sur trois ou quatre notes ont été associés aux postures réalisées en dynamique et en statique. Outre les consignes, j’ai introduit des objets afin de placer des repères spatiaux, comme par exemple des balles de couleurs pour associer droite, gauche, devant, derrière…, des cales sous les talons ou les orteils…, des jeux de cartes – postures afin de reconnaître les concepts, des tableaux et dessins dans le commentaire d’une histoire, les chaises et leurs utilisations multiples pour les équilibres, assises et appuis.

Ensemble, par deux ou par équipes, postures, chants, récitations, maintiens posturaux se sont succèdés de manière à ce que chacun puisse prendre sa place, selon ses capacités, son humeur et son désir de manifester ou non ce qu’il était à ce moment-là.

À la dernière séance, il a été proposé de se dessiner sur une feuille avec son nom avant de partager un petit pot de l’amitié. La fin du module consiste à partager un bilan sur l’action menée dans le foyer : un compte-rendu est commenté devant la direction et les référents convoqués. C’est un temps pour valoriser les implications de chaque participant. C’est aussi reconnaître les techniques de yoga utiles qui ont été proposées et reconnues comme bonnes et pratiquées en dehors des sessions.

 

Intervention en CAT
Il s’agit d’une session de sept rencontres, le mercredi matin de 9h à 12h dans la salle polyvalente attribuée à cet effet pour un ensemble de douze travailleurs.

Voici les éléments qui me sont apparus nécessaires à prendre en compte afin de bâtir mes interventions :
• le lieu, celui d’une institution avec la direction et sa demande,
• les professeurs encadrants les ateliers de travail,
• les responsables sociaux éducatifs : lien entre le travailleur et la famille,
• le médecin,
• le psychologue,
• les collègues intervenants dans d’autres disciplines d’éveil et d’accompagnement.

Pendant sept ans, j’ai eu la chance dans ce cadre de renouveler le yoga que je pouvais proposer, accompagnant les mêmes travailleurs trois ans de suite, puis de nouveaux participants, chacun avec
son handicap.

Mon projet personnel sur une période donnée, a été de nourrir le respect, l’écoute et l’entraide de chaque participant en suivant une structure d’intervention permettant à chacun de s’exprimer dans un cadre donné, avec sa particularité :
• accueillir et écouter l’état interne et besoins de chacun,
• trouver un mode ritualisant signifiant l’ouverture de la pratique de yoga,
• le corps de la pratique, prāṇāyāma – āsana – prṇāṇāyāma – sons et récitations,
• introduire des reprises et additifs aux techniques d’āsana, gestes plus spécifiques des doigts, mains, pieds, visage,
• partages et évocations autour de āsana,
• trouver un mode de clôture et d’invitation et créer un lien entre nos rencontres.

Chaque session a été notée et m’a servi de support sous forme de cahiers. À la fin des sept sessions, chaque travailleur a reçu son cahier avec ses travaux et créations permettant de faire lien avec leur famille ou leur référent attitré.

Les cahiers ont été aussi les supports au cours des réunions plénières composées de la direction, des professeurs, du médecin et du psychologue afin de montrer l’apport de la pratique du yoga pour chaque travailleur dans la vie de l’atelier.

 

Parmi les outils : upaya
Le fondement de la pratique est de constituer un langage commun entre les participants, compréhensible et applicable afin de créer l’expérience humaine de « yoga », dans la meilleure
ambiance de paix, afin que chacun puisse se mettre en lien avec ce qu’il est, ici, maintenant, dans la relation corps, esprit, lui, moi, soi.
séance1-2

 

Exemples d’outils et supports

Noter sa pratique
Voici une séance qui a été recopiée par deux résidents après la même séance.
>>> À vous : reconstituez la séance ou retraduisez-la. Elle a duré 45 min.

Jeux de cartes
Jeu introduit dès la troisième séance d’une session de dix rencontres de 2h, dans l’objectif d’expérimenter la reconnaissance de la forme du schéma corporel, son nom, d’où l’on part, la
direction vers laquelle on va, comment y aller et en revenir.
>>> À vous : Construisez un chemin fluide en regroupant les postures de même famille que vous reconnaissez.

 

 

cartes-rec

 

Pour une séance à thème
Voici des éléments d’une cinquième séance ayant pour thème « le pour et le contre », dans l’objectif de créer des expérimentations d’appuis, de force et résistance, et donner de la matière aux
schémas corporels, sensitifs, équilibres, durée de l’effort, anticiper l’espace et l’objet, ce qui reste après la posture.
Sources d’échange et de partenariat les participants ont été invités à traduire ce qu’ils ont vécu dans la période de dessin libre dans un climat « yoga » (photo de groupe dans le moment de détente en fin de séance).

 

Pour et contre-rec
Certains cours se sont poursuivis autour de mandalas improvisés seul ou ensemble. Que de créativité !

 

Fiche d’étude
Voici une fiche d’étude et de suivi concernant la pratique de yoga, c’est la quatrième rencontre de 3h. Les colonnes permettent d’ajuster ce qui est prévu et ce qui est réellement réalisé, ainsi que le thème, les présents et le climat du cours. Au professeur de yoga de reconnaître ses ambiances et de s’ajuster en tenant le fil de son climat intérieur de détente et de dynamique respectueuse.

 

pratiqueCommentaires de la pratique ci-dessus :
1. Comme un rituel pouvant s’associer à un son, un mot, les prénoms, le souffle, et répété à différents rythmes selon les ambiances et l’évolution de la pratique.
2. Un triangle (trikonāsana) au ralenti, avec un geste progressif, là encore selon chaque participant, chacun à son tour, ensemble, avec un objet pour différencier droite et gauche.
3. Un enchaînement vers un nouveau concept à étudier, précisions des gestes, récitations à chaque geste, chacun son tour, l’un d’entre eux peut guider.
4. et 5. Étapes allongées au sol, temps d’approche personnelle, consignes individuelles, suivi spécifique.
6. Ensemble avec différents supports selon les assises de chacun, temps d’autonomie pour que chacun puisse prendre en charge un élément de sa pratique et s’y entraîne.
7. Temps d’approche de l’instant, en présence des autres suivant des consignes préparées tout au long de la pratique des postures, øitali possible avec ou sans comptage, sons,récitations…

 

Un support sur mesure
Toute ma gratitude à tous ces élèves qui m’ont tant appris la différence et l’humilité. Ils m’ont aidé à voir les six poisons qui n’attendent qu’à se répandre à la moindre occasion. Ils m’ont appris à rester vigilant une à trois heures durant, prêt à ajuster le ton et le son de ma voix, choisir les mots les plus simples et significatifs sans intention, afin de laisser l’autre se placer. Tous m’ont permis
de puiser dans l’immense arsenal des moyens que propose les yogas, les outils qui donnent un appui cohérent comme objet de réalisation personnalisée.

 

L’enseignement inspirant de TKV Desikachar m’a donné la confiance nécessaire dans cette aventure. Ce que j’ai perçu de son influence reste encore le sentiment d’offrir un support sur mesure et de voir ce que l’autre peut en faire. Merci à lui.

 

Jean-Yves Deffobis,
Formateur IFY.