KAPILA 2
Japa, nāda, mantra.

La vibration sonore dans le Yoga Sūtra.

Article extrait du Journal de l'IFY,
numéro du Printemps 2020

François Lorin a effectué son premier séjour à Madras auprès de T.K.V. Desikachar à l’automne 1966 ; il a perfectionné avec lui les techniques posturales et respiratoires et le Yoga Sūtra de Patañjali jusqu’en 1988. Il participe depuis les débuts à la vie de l’IFY et des organismes qui l’ont précédé (FFYV et VIA).

 

Patañjali formule la « parole » (vācaka) permettant de se relier à cela, celui ou celle qui possède le pouvoir ultime (ìøvara) comme étant l’émission d’un souffle(prāóavah), (Yoga Sūtra chapitre 1, sūtra 27).
On sait de par la tradition que cette émission du souffle c’est le OM.
Glosé comme le commencement (A), la continuation (U) et la fin (M) de tout ce qui existe et de l’au-delà des formes (la nasalisation prolongée du M), Om est vénéré en Inde depuis des temps immémoriaux, par les hindous, comme par les bouddhistes et passe pour la vibration originelle qui a donné naissance à tous les mondes.
Voilà qui doit faire réfléchir les enseignants souhaitant transmettre le yoga aujourd’hui car les notions impliquées interpellent, pour dire le moins !

 

Tout d’abord ïśvara
C’est un être (puruṣa) spécial en ce sens qu’il n’est pas assujetti aux limites qui nous caractérisent, nous les puruṣa- ordinaires…
Intouché par les « afflictions » (kleṣa) ; non lié par ses actions (karma) et pas plus par leurs conséquences (vipāka), il n’accumule
aucun conditionnement (aśayih), (Yoga Sūtra chapitre 1, sútra 24).
Voilà une hiérarchisation des êtres difficile à avaler sauf à considérer que cet être spécial serait cela que dans les religions du livre nous appelons Yahvé, Dieu ou Allah.
Ce qui questionne l’affirmation souvent avancée que le yoga n’est pas religieux et n’entre donc pas en conflit avec les croyances locales ! En particulier avec la laïcité…
De surcroît cet « être particulier » est présenté comme omniscient (sarvajna bìjam) et sans égal (niratiśayam) (chapitre 1, sūtra 25). Difficile à admettre aujourd’hui lorsque la science elle-même reconnaît chaque jour que l’étendue de son savoir confrontée à ce qu’elle ignore est microscopique…
Enfin, cet être incomparable aurait été le Maître des Anciens (pūrveṣam api guruh) parce que le temps n’a pas d’emprise sur lui (kālena anavaccheddāt), (chapitre 1, sūtra 26).
Transmettre ce passage pourtant fondamental du Yoga Sūtra est une gageure car elle touche aux croyances et aux convictions intimes des humains et
tous les codes éthiques de la profession invitent à ne pas interférer avec ces dernières, religieuses, politiques, de genre, etc.
Il nous faudra donc réfléchir et inviter les élèves à réfléchir à ce qui, ultimement, détient le pouvoir sur les êtres et donc sur chacun d’entre nous, même si, en toute probabilité, nous ne parviendrons sans doute pas facilement à nous mettre d’accord là-dessus…

 

 

photo 1Kapila muni

 

 

Revenons à vācaka et à japa
Beaucoup de yogis se sont fait appeler sages silencieux (muni) pour souligner la primauté du silence sur la parole. Un Maître contemporain très apprécié en Occident, Chandrasvāmi, est un de ces «muni-s» ayant fait voeu de silence et ne dialoguant que par écrits interposés.
Au début du XXème siècle, le sage de Tiruvanamalaï, Ramana Maharshi a prononcé très peu de paroles pour transmettre son enseignement : son regard, d’une réelle intensité, parlait pour lui.
Un texte du Samkhyā : la Yukti-dìpikā fournit une information capitale à propos du souffle de la transcendance (udāna prāna).
Cette force tente de s’élever jusqu’au cerveau mais, en raison d’obstacles, se voit contrainte de produire des lettres, des mots, des phrases par la bouche, ce qui constitue sa fonction « interne », inférieure il s’en va de soi vis-à-vis de sa fonction première : nous conduire hors du verbiage et de la nature illusoire des pensées.
La sagesse populaire : « la parole est d’argent, le silence est d’or » rejoint donc la sagesse orientale sur les limites du discours…
Et pourtant Patañjali nous incite à utiliser la parole, sous la forme d’une répétition du même : c’est le sens de japa en insistant sur l’importance de la répétition incessante (tad japah) mais en « méditant » sa signification ou mieux encore : en faisant advenir son sens (bhāvanam) (chapitre 1, sūtra 28).
Cette répétition consciente devant nous conduire à un résultat hautement improbable : la conversion (ou retournement) de la conscience (pratyak cetana) ; le monde et ses contraintes, très tôt après notre naissance, nous a surtout sollicité à travers nos sens à nous intéresser, à donner la priorité à ce qui se passait à « l’extérieur », attitude certainement indispensable à la survie de l’individu et de l’espèce mais déplorable en terme de connaissance de soi…

Par ailleurs l’autre conséquence, capitale elle aussi serait la disparition des obstacles (antaraya), (chapitre 1, sūtra 29). Ce terme est construit sur le verbe ì et le substantif : intérieur (antara) et nous informe donc que les obstacles dans la voie yogique sont des « invasions » contre lesquelles
nous n’avons pas su ou pas voulu nous opposer…

Mais revenons à japa et, en parallèle à deux autres « pratiques » fondamentales, l’une issue du Hatha Yoga : l’écoute du son interne (nada anusandhāna) : « Il faut centrer son attention sur le son entendu en obturant les oreilles avec les mains jusqu’à atteindre l’état de silence alerte » (Haþha yoga pradìpikā, chapitre 4, strophe 82).
« Lorsque la pensée est menottée par l’écoute du son interne, elle cesse de s’agiter et se tient parfaitement immobile comme un oiseau à qui on a coupé le bout des ailes » (Haþha yoga pradìpiká, chapitre 4, strophe 92).
L’autre issue des Veda-s mais aussi des āgama-s tantriques : le mantra.
T. Krishnamacharya glosait le terme mantra ainsi : « manas tarayati » ce qui traverse (ou fait traverser) la pensée. Le silence est la « gestalt » du bruit, des mots, des sons, des langues ; il en est la mère, en quelque sorte. La pensée s’est construite en images en relation avec des mots et, comme le répétait constamment J. Krishnamurti (voir Le temps aboli ), la pensée c’est toujours du « passé », du conditionnement, de la mémoire.
Ce passé dans le présent nous interdit l’accès à l’immédiateté de la vie, de l’être, qui se déroule dans l’éternité du moment présent, comme le souligne si justement Eckhart Tolle (voir Le pouvoir du moment présent).

Ce qui nous protège du caractère invasif de la pensée c’est soit le son par sa nature vibratoire (confère les mantra-s tantriques, hindous ou bouddhistes), soit la « Parole sacrée », le logos, dans le cas des mantra-s
védiques, lesquels exigent de leurs phonateurs une parfaite connaissance de la langue sanskrite et de sa prononciation.
T. Krishnamacharya et son fils, T.K.V. Desikachar, mon professeur, se trouvent à l’intersection des deux puisqu’ils ont enseigné les chants védiques à des occidentaux, y compris des femmes, ce qui est contraire à la tradition brahmanique, sachant que leur connaissance du sanskrit
était pour le moins plutôt rudimentaire !

J’avance deux hypothèses pour expliquer cette « incartade » :
1. Dans ces temps agités du « Kali Yuga » mieux vaut transmettre imparfaitement que de laisser tout disparaître. Ce qui aurait été aussi la raison de l’écriture d’un texte « imparfait » comme la Haþha yoga pradìpikā (selon T.K.V. Desikachar), de manière à ce que cette science du Hatha yoga ne soit pas complètement perdue du fait de l’invasion islamique du Bengale au Moyen Âge.
2. C’est mon hypothèse préférée : parce que, même imparfaitement scandées les formules védiques, même si leur signification est ignorée, ont un pouvoir de transformation inhérent à leur qualité vibratoire.

 

2          Les 5 corps ou koṣa-s

 

Conclusion
Si donc c’est le pouvoir de la vibration qui compte, les traditionnels « OM » de fin de pratique (quasiment à chaque fois dans les cours de yoga auxquels j’ai assisté au Maroc), comme l’introduction de mantra-s védiques ou tantriques se trouvent justifiés par leur impact vibratoire.
À haute voix, murmurés ou mentalisés, ces sons affectent notre champ vibratoire, nos courants d’énergie.
Les shivaïstes du Cachemire ont théorisé cet impact avec la notion de vibration fondamentale (spanda) qui fait lien avec les théories physiques contemporaines dites des « cordes ».

Abordons donc les sons en s’appuyant sur ces deux pôles complémentaires : l’écoute attentive qui fixe la pensée sans la
contraindre et la sensation que chaque son et ses résonances produisent dans notre quintuple corps :
– le corps de nourriture (anna maya koṣa)
– le corps d’énergie vitale (prāna maya koṣa)
– le corps de pensées (mano maya koṣa)
– le corps d’intelligence (vijnāna maya koṣa)
– le corps émotionnel (ānanda maya koṣa).

Que votre écoute soit profonde et que votre paix soit sincère !

 

François Lorin
Formateur IFY