Voix du yoga

La santé du yogi : se confiner ou courir ?

Article extrait du Journal de l'IFY
numéro de l'Automne 2020.

La récente période de confinement a été vécue de manières très différentes. Situation totalement inédite, associée à la peur suscitée par tout ce que nous avons entendu et appris au fil du temps, à propos d’un danger potentiellement mortel. De plus, je suppose que beaucoup, parmi nous, ont eu dans leur entourage plus ou moins proche quelqu’un que la maladie a touché à tel ou tel degré. Peut-être avez-vous personnellement été contaminé ?

 

Bien évidemment, les conditions du confinement ont joué : il a pu êtretrès difficile de se trouver dans un petit espace, les uns sur les autres, ou seuls,
« s’ennuyant » ou devant cumuler télétravail, tâches domestiques intensifiées, prise en charge des enfants… Certains se sont clairement trouvés très démunis.
Pourtant, dans ma petite statistique personnelle, les personnes engagées dans le yoga – pratiquants assidus, professeurs, élèves en formation… –, en tout cas celles qui n’ont pas été gravement touchées, ont plutôt aimé rester chez elles. Du coup, je me suis posé la question suivante : si des circonstances autres (pas la Covid-19, qu’on ne peut fuir nulle part au monde, mais par exemple une guerre…) avaient fait qu’elles doivent choisir de rester, ou de rapidement s’enfuir, qu’auraient-elles choisi ? La « santé du yogi » va-t-elle mieux avec certains modes de vie, vers lesquels irait son désir ? Nous espérons rester, le plus longtemps possible, le plus en équilibre possible ; mais il nous faudra bien mourir un jour. Et dans l’intervalle, nous aurons tous cherché, peut-être trouvé, des solutions personnelles pour « bien vivre ». Et l’on a vu des moines préférer rester jusqu’au bout dans des monastères dans lesquels ils se savaient en danger. Qu’est-ce donc que bien vivre ? Indépendamment même de notre état de santé clinique ?

Ces questions sont sous-tendues pour moi par une autre, qui m’est plus fondamentale : pendant des années, j’ai insisté pour parler de « Yoga et santé » plutôt que de « Yogathérapie », considérant qu’il est dommage que le yoga soit assimilé à un système thérapeutique alors que le projet qu’il propose est bien plus vaste. Maintenant, je questionne même une certaine idée de la santé. On peut être touché par des problèmes de santé sans pour autant en être, outre mesure, affecté, sans qu’ils constituent des « obstacles ». Le yoga est un moyen de viser une liberté qui dépasse les concepts de santé et de maladie. Et dans ce texte-ci, je compte
prendre la question à partir des « paires d’opposés », celle-ci et bien d’autres.

 

Omniprésence de la souffrance

Souvenons-nous du point de départ du Bouddha : la prise de conscience de la maladie, de la vieillesse et de la mort. Et pour le yoga : l’omniprésence de duḥkha, la souffrance, qui peut se décliner sous différentes formes : inconfort plus ou moins discret, douleur intense, désespoir, angoisse… Pour Patañjali, plus on voit les choses avec discernement, plus on la constate. Mais, ajoute-t-il immédiatement, le projet du yogi, sa responsabilité, est tout au moins d’y « être préparé » (une
interprétation par T.K.V. Desikachar du sūtra II.16, heyaṁ duḥkham anāgatam) et, autant qu’on le peut, de réaliser, par un travail sur soi, des conditions favorables pour « ne pas en rajouter », rompre des chaînes, mener des actions qui entretiennent moins le trouble… dans la mesure de nos moyens propres. On peut tenter de se préparer, au mieux, à agir de manière appropriée en cas de catastrophes naturelles, d’épidémies, de guerres, du mal que peut faire autrui ; mais on peut surtout trouver en soi-même comment prendre une certaine distance, ne pas se laisser submerger, comment être moins sous l’emprise de la peur, des passions, des identifications, des erreurs d’appréciation. La pratique la plus quotidienne du yoga y aide : se mettre tous les jours sur le tapis pour, lentement et consciemment, bouger, rester dans des postures, respirer et méditer (tapas) ; tenter de repérer avec plus d’objectivité ce que l’on ressent et comment on « fonctionne » (svādhyāya) ; repérer tout ce qu’on ne sait pas, tout ce qu’on ne comprend pas, tout ce qu’on ne peut pas, tout en reconnaissant les bonnes rencontres, les bons hasards, les moments de chance (īśvara praṇidhāna).

 

Savoir y faire avec les « paires d’opposés »

Alors une référence me paraît centrale : l’effet attribué par Patañjali au fait d’avoir intégré, incorporé, les qualités de la posture de yoga : dvaṅdva anabhighāta,
que l’on traduit souvent par « maîtrise sur les paires d’opposés ». Lorsqu’on a trouvé, par l’intermédiaire de la pratique des postures, comment, dans la vie, être dans une position à la fois stable et détendue (sthirasukhamāsanam), on est moins susceptible d’être gravement déstabilisé, voire détruit, par ce qui est vécu comme dualité au sens de conflit des contraires (contraires qui ne sont que les deux faces d’une même pièce) : le chaud et le froid, le succès et l’échec, l’agréable et le désagréable, le facile et le difficile, le changement et la stagnation, le connu et l’inconnu, la jeunesse et la vieillesse, la santé et la maladie… Je vous invite à considérer toutes les paires d’opposés que vous rencontrez. D’un monde à un autre, d’un âge à un autre, d’un état à un autre… une certaine stabilité.

Cette stabilité commence dans le corps. Il est clair que si, du point de vue physiologique, nous sommes en meilleur équilibre, notre corps nous soutiendra mieux dans les moments de trouble. Même s’il préfère rester dans son « ermitage » et méditer, un yogi devrait pouvoir courir si nécessaire.
Bon équilibre de la structure osseuse et musculaire, bon équilibre des grandes fonctions de l’organisme, largement favorisés par les effets de la pratique
régulière du yoga et de modes de vie et d’alimentation raisonnablement sains.
Etayée par cette stabilité physiologique – donc préparée par les justes effets des postures, dans un juste effort –, et en interaction avec elle, la stabilité psychique peut se déployer. Le prāṇāyāma, la méditation, y jouent un rôle essentiel. Du coup, quels que soient les hauts et bas traversés, quelque chose, dans l’expérience vécue, reste constant.
Une stabilité dynamique : image d’un culbuto et non pas d’un objet stable mais inerte. Je m’arrêterai sur quelques opposés particuliers :
– Le prévu, l’imprévu : l’époque récente a donné à tous l’occasion de faire l’expérience du surgissement d’un fléau particulièrement imprévu dans nos vies, et il a pris la suite d’un certain nombre de remous survenus ces dernières années : attentats, crise des gilets jaunes, grèves durables et maintenant Covid-19.
La manière dont chacune ou chacun parvient à poursuivre le cours de sa vie dans ces circonstances dépend de sa résilience. En même temps, ces situations nouvelles peuvent avoir un certain effet de réveil, de sortie d’une routine dans laquelle on s’était installé, de prise de conscience de ce qui ne va pas dans le monde, d’ouverture à d’autres façons de vivre.
– Le changement (pariṇāma) et la stagnation (saṁskāra) : ces opposés, selon le yoga, sont réels et fondamentaux. Le jeu entre prévu et imprévu en est une des manifestations. Il peut être douloureux de voir changer une situation qu’on voudrait stable ou d’en voir une autre résister au changement alors qu’elle ne convient
pas. Nous n’avons que partiellement la main sur cela. Nous pouvons cependant trouver le moyen d’équilibrer au mieux ces forces, ce qui implique, en nous,
de ne laisser ni la force d’activation, de passion, d’agitation, d’impatience, d’instabilité (rajas), ni au contraire celle d’inertie, de lourdeur, d’entêtement, d’habitudes (tamas) prendre le dessus.
S’adapter sans instabilité et tenir bon ans rigidité : souplement, ne pas céder sur ce qui est essentiel. Pour cela, il faut de l’énergie et du discernement, nous y
reviendrons.
– Un autre type de paires d’opposés, rarement évoqué dans le yoga, me semble cependant important. Il a à voir avec les enjeux relationnels (yama). Il est sous-tendu par le goût et le dégoût, le choix et le rejet, l’amour ou la haine (rāga/dveṣa). Il se rencontre de plus en plus en ces temps de grandes migrations d’hommes, de femmes et d’enfants issus de pays en guerre ou en grande difficulté économique. Il s’agirait de se mettre le plus au clair possible sur la manière dont nous considérons l’Autre, celui qui n’est pas de notre camp, de notre pays, de notre groupe : celui que nous voyons comme étranger, différent, par rapport à nous-même et à ceux que nous voyons comme nos semblables.
Quelle relation avec la santé ? Pourquoi est-ce important ? Parce que ce typede projection est le germe de tous les conflits et de toutes les violences exercées sur autrui – et qui peuvent nous revenir en boomerang. Non seulement à l’échelle d’une nation mais aussi à celle d’une entreprise, d’un groupe social, d’une famille… Alors même que si nous observons, nous constatons à quel point l’étranger est en nous-même, à quel point nous ne nous connaissons pas et pourrons toujours, à un moment ou un autre, être surpris, sidérés, arrêtés, désolés par nos propres réactions. Il ne s’agit que partiellement d’aimer ou de haïr, s’identifiant ou non à la manière dont l’autre fonctionne, a goût à la vie : il s’agit d’accepter que nous ne nous comprenons pas vraiment plus nous-même, que nous ne comprenons autrui.
L’idéal de faire le bien ne résiste pas  aux pulsions violentes qui peuvent se dévoiler en nous en cas de difficulté.
Comme l’énonce Pataṣjali (YS IV. 7), les actions du yogi sortent des catégories « blanches » (visant le bien) et « noires » (visant à nuire) ; car il n’est plus dupe : tout en cherchant à s’ajuster au mieux à ce qu’appelle une situation, il reste conscient de la part d’inconscience qu’il porte en lui.

 

Qui suis-je ?

Je proposerai qu’une personne en bonne santé est une personne qui  bonne santé est une personne qui s’est libérée d’un certain nombre d’identifications.
Dans le Yoga Sūtra, cela correspond aux deux statuts de l’instance dénommée asmitā. Lorsque, dans une phrase, nous disons « Je », ce sujet peut tout simplement représenter ce qui en nous est conscient et parle à la première personne du singulier. Dans ce cas, pas de problème. Si en revanche nous disons « Je suis (comme) ceci, je suis (comme) cela », c’est tout à fait différent : cette identification à quelque chose qui a des caractéristiques pouvant être décrites devient une façon de nous décrire nous-même… alors que rien n’est figé et que, comme nous l’avons évoqué, nous ne pourrons jamais nous définir complètement.
N’empêche : nous pouvons y croire dur comme fer. Absence de souplesse dans la manière dont nous nous voyons : on retrouve une source de la résistance au changement, facteur de bien des malheurs.

Je ne déclinerai pas ici en détail les autres facteurs d’affliction, déjà évoqués et, pour certains, présentés au fil du texte : la peur, en particulier
de la mort ; les compulsions ; les répulsions ; la méconnaissance sous toutes ses formes. On peut prétendre réduire cette dernière, à la dissiper par moments, mais qui peut se croire apte à la détruire ? Quant au désir sous sa forme compulsive, ayant pour opposé la répulsion, je proposerai qu’il n’est pas à confondre avec le désir fondamental qui meut chacun de nous.

 

Discerner notre désir profond

Ce désir-là a plus à voir avec le goût de la vie ; avec la petite étincelle obscure qui, en relation avec l’histoire de chacun, nous dirige en filigrane vers ce qui a, pour chacun de nous de manière singulière, le plus d’importance et d’attrait, nous donne vie… à condition de ne pas nous laisser embrouiller et en particulier de ne pas confondre notre désir avec le désir d’autrui. Ce désir-là a les qualités de la foi, de cette confiance de fond qui permet d’avancer si elle n’est pas entravée. Et il faut du discernement pour le découvrir peu à peu.
Patañjali propose les huit membres de son yoga comme moyen de développer cet essentiel discernement. Considérant successivement nos interactions sociales, nos disciplines personnelles, notre fréquentation du corps à travers les postures (āsana-s), du souffle à travers le prāṇāyāma, nous faisons chemin vers une intériorisation qui permet la méditation et nous fait accéder à plus de clarté. Mieux choisir les chemins de notre désir, c’est la condition d’un meilleur équilibre intérieur.

Un yogi a des chances d’être en bonne santé, durablement, plus que la moyenne, ce qui lui permet de mener à bien le projet essentiel qu’il s’est fixé : approcher d’un peu plus près sa nature de sujet, témoin, détaché et clairement conscient. Un yogi méditant devrait pouvoir courir si nécessaire mais il peut aimer ne pas le faire ; ou bien danser, ou passer des heures à étudier, être célibataire, ou fonder une grande famille, être conciliant, ou tranchant…
Chacun de nous est singulier, la maladie de fond est de ne pas le reconnaître. Si nous suivons notre désir propre, nous pourrons en assumer au mieux les chemins et les conséquences. Disposition ardue, par rapport à laquelle nous ne saurons qu’à la toute fin où elle nous a amenés.
Qui peut dire comment il se sentira et se conduira dans les moments les plus difficiles ? Certes nous cherchons à moins souffrir (voire moins faire souffrir, mais c’est encore une autre histoire). À quel point y arriverons-nous ? Acceptons aussi la possibilité d’être dépassés par les évènements : ce que Patañjali nomme ìśvara praṇidhāna.

 

Laurence Maman
Formatrice IFY