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Invitation à penser - Laurence Maman

La production de pensée peut aussi être un remède…

Article publié dans le dossier thématique consacré à l'éthique et à la déontologie, numéro Printemps 2016 du journal de l'IFY. Auteur : Laurence MAMAN - Formatrice IFY

On  dit  parfois  dans  les  cours  de yoga  qu’il  faut  se  méfier  du  mental, obstacle  vis-à-vis  de  l’accès  à  un état  de conscience  purifié  et  à  la paix  intérieure.  Entendons  vraiment cette  formulation.  Comme  d’autres phrases  répétées,  elle peut  devenir automatique  et  figer,  voire  fausser,  la réflexion.  Car  les  paroles  produisent leur effet propre et leur enchaînement peut s’auto-entretenir en un discours intérieur.  La  pensée,  obstacle  ou instrument de clarté ?

La  Taittirīya  Upanishad  décrit  le corps de l’homme à l’image de celui d’un oiseau : il volera très loin si une bonne  synergie s’établit  entre  ses différentes  parties.  Cinq  corps  s’y entrelacent  :  chair,  énergie,  mental, personnalité,  joie  profonde (ānanda). Plaçons  la  pensée  entre  la  troisième et  la  quatrième.  Nous  pensons,  car nous  parlons,  d’où  des  réalisations incontestables, des réflexions subtiles. Pour  analyser  nos  expériences, prendre  du  recul,  tenir  compte  du contexte,  il  est indispensable  de réfléchir. D’autant que – tâche difficile – nous faisons passer dans l’Occident du  XXI e   siècle  la  discipline indienne antique du yoga. Alors  réfléchissons,  avec  l’espoir d’un  gain  de  clarté  sur  ce  que  nous pratiquons.

Deux exemples

Qu’est-ce qui se joue inconsciemment dans  la  relation  entre  un  professeur et un élève ? Il est bon d’y réfléchir pour  ne  pas être  pris  au  piège  de projections  ou  d’identifications inconscientes.  Et  quid  du  secret professionnel, protection pour chacun et pour le travail commun ?

Dans quel but, quel contexte, chanter des  textes  védiques  ?  Desikachar avait  choisi  d’y  consacrer  un  lieu autre  que  celui des  cours  de  yoga. Car  leur  contexte  symbolique  est fort.  Quelle  valeur  attribuons-nous au chant des textes indiens, au choix de  mantra  ?  Magie  du  sanskrit ?  Signification  ?  Effet  des  sonorités  ? Distance  avec  une  langue  trop familière  ?  Mais quelle place dans une réunion administrative ?

Réduire les klesha par la réflexion

Il  est  vrai  que  les  élaborations/élucubrations  de  la  pensée  peuvent avoir un effet d’amplification des affects, des  klesha  « fauteurs  de  trouble  » (ignorance,  identification,  compulsion, répulsion,  peur).  Mais  c’est  à  la  « réflexion profonde » (dhyāna) que nous invite Patañjali pour en réduire l’emprise (YS  II.  11).  Et  les  affects  manifestés donnent aussi une chance de mieux voir et d’ajuster les actions.

Que  voulons-nous  atteindre,  au  fond ? La  béatitude  ?  Jacques  Lacan,  dans Télévision  (1973),  en  parle  comme d’une « idée qui va assez loin pour que le sujet s’en sente exilé ». Trouver une paix dans  les  moments  d’intervalles  entre les  pensées  ? Desikachar  présentait ānanda  comme  «  l’essence  des émotions » ; Lacan invite au « gai savoir, docte ignorance qui est la confrontation au réel des affects »  : aller au-delà de ce  qui,  par  la  pensée  et  le  discours intérieur, voile ce réel. La clarté ? Voir les mécanismes de la pensée pour ne plus croire qu’on en sait tant que ça ?

Laurence Maman – Formatrice IFY