Voix du yoga

Ko vid : « Qui sait ? », « Qui comprend ?

Article extrait du Journal de l'IFY
numéro du Printemps 2021.

Colette Poggi, indianiste, sanskritiste et docteure en philosophie indienne, nous fait découvrir à travers son article la philosophie du yoga comme art de s’interroger dans la Bhagavad Gītā.

 

Les vertus du questionnement

Il est bon de se souvenir, dans ces moments de trouble, que la connaissance est un courant vivant qui, tel un fleuve, nous relie à l’océan de la réalité, au Tout, à l’Originel. C’est là notre arme véritable de « combattant », la plus efficace pour dissiper les brumes de la confusion. En plein milieu du Kaliyuga, le sens du moi (ahamkāra) exerce son emprise délétère, c’est lui la cause originelle, selon les Pourana-s, de la désagrégation de l’Ordre cosmique. De l’ego, l’orgueil individuel, de là, l’hostilité envers autrui. Tout conflit commence ainsi. C’est donc dans l’élucidation de cette pulsion non-consciente d’appropriation et d’expansion que trouve sa source la lutte contre le chaos, à tous les niveaux. Le yogin ne s’abstient pas d’agir « tout court », mais il décante son agir de telle sorte que l’acte resplendisse, libre du carcan étouffant du moi. Tel est le sens profond de la Gītā.
Seule la connaissance alliée à l’expérience permet de générer une dynamique de recherche, de lucidité accrue, de prise de conscience des liens indéchirables qui nous relient, nous tous, vivants dans tous les règnes de l’existence, animal, végétal, minéral, au-dedans comme au dehors de chaque organisme.

Cette approche devient aujourd’hui de plus en plus évidente grâce aux progrès scientifiques dans les ordres de l’infiniment grand comme de l’infiniment petit.
Les ouvrages sur l’intelligence des arbres, des végétaux en général, éveillent l’intérêt partout dans le monde. Les études dévoilant les merveilles souvent inaperçues de la Nature : la danse des abeilles, les réalisations dignes du nom d’oeuvres d’art créées par des oiseaux par exemple lors des parades nuptiales, etc. Le moindre organe de notre corps réalise des prouesses sans que nous nous en souciions… jusqu’au jour où il se montre plus rétif. L’ensemble de ces agencements forme une immense trame invisible, intangible. Une orchestration dont nous sommes appelés à jouer un court moment notre partition, dans la vie universelle. En harmonie avec le dharma. Qui sait d’où cela est né, comment cela se crée et se réinvente d’instant en instant, au coeur de milliards d’acteurs visibles et invisibles ?

Qui sait ? Ko vid ? Ces syllabes sonnent aujourd’hui à nos oreilles comme une menace, elles ont cependant en sanskrit un sens fondamental, celui de la grande question de la connaissance et du sujet de cet acte conscient qui caractérise le vivant.

 

L’herméneutique indienne, une école buissonnière du sens

En Inde ancienne, les commentateurs des textes sacrés, Veda, Upaniṣad, Tantra, ont eu souvent recours à un procédé favorisant une recherche de sens fondée sur les analogies, correspondances, des jeux de mots pour ainsi dire. Distinct d’une analyse linguistique ou grammairienne « orthodoxe », ce procédé destiné à faire jaillir un sens inattendu, demeure cependant très couramment pratiqué dans les traditions indiennes.

Que donnerait cette approche du terme ko vid ?

En sanskrit, ces deux mots signifient respectivement « qui ? » (ko) et « celui qui sait, qui comprend » (vid). Voyons de plus près ce qu’ils signifient.
kaḥ (transformé par euphonie en ko) est le pronom interrogatif, d’où dérivent quel… ?
vid : celui qui sait. Ce terme dérive de VID qui s’est scindé en deux racines verbales signifiant « connaître/voir » et « trouver ». De là dérivent en latin videre (voir), d’où video, de même que to find en anglais et finden en allemand (trouver).
Ainsi vid est-il un nom dérivé de cette racine VID au large éventail de sens : savoir, connaître, comprendre, percevoir, voir, reconnaître, découvrir, etc. Il est ainsi possible d’entendre dans le terme kovid : kaḥ vid / Qui (est) celui qui sait ? Qui sait ?

Deux remarques :
– le verbe être est la plupart du temps sous-entendu en sanskrit.
– l’euphonie du sanskrit commande des petites transformations phonétiques au sein de la phrase : du fait de la consonne sonore (v) suivant aḥ, kaḥ devient ko.

Un second clin d’oeil du lexique sanskrit vient s’ajouter à ce questionnement qui n’épargne aujourd’hui personne. Le nom kovida signifie expert, habile, compétent. En bon herméneute du dimanche, pourrions-nous entendre une allusion à la nécessité de passer par le questionnement pour atteindre la sagesse ? De ko vid « qui sait ? » à kovida « le sage, celui qui a de l’expérience » ?

 

Au coeur de l’herméneutique, l’inexprimable, le(s) sens qui repose(nt) dans le silence

Pour mieux comprendre ce qui est en jeu dans cette pratique, il est intéressant de s’interroger sur la manière de comprendre le(s) sens de l’« interprétation » en sanskrit. Il existe en effet de nombreuses expressions pour suggérer cette pratique profondément enracinée dans les traditions indiennes.
Concernant le sens philosophique ou linguistique les termes suivants sont utilisés :
yojanā : (mettre au jour les) connexions (même racine que yoga)
vyākhyā : explication détaillée
artha-bodhanam : mise en lumière du sens.

Cependant, les termes les plus importants sont nirukta ou nirvacana qui font allusion à une étude créative, fondée sur l’étymologie, qui s’intéresse au(x) sens voilé(s), et donc de valeur fondamentale. Selon un adage hindou, en effet : « Les dieux aiment à cacher ce qu’il y a de plus précieux ».

Les deux termes nirukta et nirvacana, formés sur la racine verbale VAC parler, dire, suggèrent un inexprimé/ inexprimable.
niruktaukta au participe passé (dit), est préfixé par nir– (devant sonores) / niḥ (négation, intensif).
Nirukta : « ce qui n’est pas dit », ce qui est dit en excès (mais non exprimé) » (excès de sens implicite, non-dit).
Nirukta « explication », est le titre d’un ouvrage attribué au grammairien Yāska (Ve s. av. notre ère ?) ou peut-être à un groupe de 17 auteurs, dans ce cas il est
encore plus ancien.
nirvacana : qui ne dit rien, silencieux (car tel sens est inexprimable).

Ce jeu de parole, intentionnel, se déroule ainsi dans un contexte de transmission, il est de l’ordre d’une herméneutique, c’est-à-dire d’une interprétation de la parole. Il n’a rien de scientifique, mais il est néanmoins ordonné à une dynamique de connaissance jñānagatiḥ.
gati– fém. (dérive de GAM aller, être en mouvement) : marche, allure, mouvement, dynamique, voie, cours, destination, accès, issue, succès, ressource, origine, source.

Le sanskrit, comme d’autres langues sacrées, se prête à cette pratique multimillénaire qu’est l’herméneutique comprise comme une jñāna-gatiḥ « dynamique de connaissance ». Elle se réalise en isolant certaines syllabes et en jouant sur leurs couleurs phoniques afin d’en extraire un sens nouveau, pertinent, qui puisse éclairer différemment tel énoncé.

Le philosophe shivaïte cachemirien Abhinavagupta (Xe-XIe s.) tient en haute estime cette pratique qu’il définit comme prakriyā : « accomplissement, parachèvement » du processus herméneutique. Il cite à ce propos ce vers extrait d’un Tantra de son école :

« Aucune connaissance n’est supérieure à prakriyā (élucidation). »
Svacchanda-Tantra

Cette brève réflexion sur ko vid est sans aucun doute une entreprise bien hasardeuse, mais elle permettra de se familiariser avec cette antique pratique, à la fois ludique et profonde. En cette période d’incertitude, toute occasion est bonne pour ouvrir et stimuler l’esprit.

 

De manas à mati, du mental à l’intelligence intuitive

Nous sommes aux premières loges d’un effondrement annoncé, depuis le sort inhumain des migrants aux catastrophes écologiques en devenir. Que pouvonsnous
faire, et surtout comment ? La Bhagavad Gītā, comme d’autres paroles, peut faire lever la pâte de cette réflexion vitale car nous avons en nous une aspiration innée à comprendre : telle est la véritable nature de notre pensée, de notre organe mental, manas, quand il n’est pas parasité par le petit ego.

Manas, souvent déprécié pour ses égarements, est célébré lorsqu’elle manifeste une puissance d’intelligence, vecteur d’harmonie.
En voici pour exemple quelques vers du très bel hymne védique intitulé Hymne à la Pensée :

« La divine qui se déploie au loin dès que l’on s’éveille
Et se reploie sitôt que l’on s’endort,
Celle qui se meut au loin, clarté de toutes les lumières,
Telle est la Pensée, puisse tout ce qu’elle suscite m’être favorable !
C’est grâce à elle que les sages comme les artisans adroits
Accomplissent leurs oeuvres lors des rites et des sacrifices.
Merveille indicible, innée, présente en tous les êtres…
Elle est connaissance, conscience, volonté,
Immortelle clarté présente en tous les êtres.
Sans elle aucune oeuvre ne s’accomplit jamais
C’est en elle que prend place le tissage des réflexions pour tous les êtres
Telle est la Pensée, puisse tout ce qu’elle suscite m’être favorable !
Comme un cocher habile dirige à l’aide des rênes son attelage de coursiers
C’est elle qui mène les êtres humains
Bien établie dans le coeur, et pourtant mouvante et rapide
Telle est la Pensée, puisse tout ce qu’elle suscite m’être favorable ! »

Vajasaneyì Saíhitá 34
(d’après la traduction de J. Varenne 1)

La Bhagavad Gītā met en scène le dialogue tissé entre le divin cocher Krishna et le vaillant héros Arjuna qui vient de s’effondrer en plein milieu du champ de bataille, alors que le combat est sur le point de commencer. Tout se passe dans l’espace médian, « entre » deux moments, deux clans, deux êtres, dans l’abandon des armures et des je dois, je sais… C’est précisément le seul espace-temps où peut fulgurer mati, l’intelligence intuitive, vive, alerte, branchée sur l’universel, pleine de dynamisme subtil. Que l’on soit sur lechamp de bataille ou sur son tapis de yoga, Krishna invoque cette dimension innée en chacun :

L’intelligence qui sait intuitivement quand agir et ne pas agir, ce qui est à accomplir et ce qui ne l’est pas, ce qu’il faut craindre ou ne pas craindre, ce qui lie et ce qui délie, cette intelligence lumineuse est pleine de sattva (qualité de vérité).
XIII.30

 

Être vrai, agir juste

Pour la Bhagavad Gītā, l’existence humaine idéale consiste à accomplir toute action, physique, verbale ou mentale avec un coeur détaché, sans désir personnel, avec fluidité et fermeté. Agir comme si l’on ne faisait rien, comme si cela se faisait tout seul. Agir comme si l’on était porté par une autre force que la minuscule individualité qui s’affirme distincte d’autrui et du monde. Dans le détachement intérieur, accomplir à la perfection son action (IV.17).

De tous les versets de la Gītā, les plus mémorables sont certainement les suivants. On imagine sans peine combien de personnes engagées pour défendre les plus faibles, pour leur idéal, leur vocation, furent inspirées par ces versets. Tout le sens du yoga comme art d’être et d’agir, se trouve résumé en ces versets. Le yoga est détachement, sans cet espace vacant entre le monde et le soi, pas de yoga.

Bhagavan parla ainsi :

Quand tu agis, sois seulement attentif à l’acte que tu accomplis,
Ne pense pas aux fruits qu’il portera.
Et ne crois surtout pas que l’inaction soit meilleure que l’action.
Il faut agir, bien relié à son essence, établi en cette jonction suprême, délié de tout attachement, sans souci du succès comme de l’échec.
Car le yoga est, plus que tout, égalité d’âme.
II.47-48

Arjuna, piqué au vif, ne demande qu’une chose, devenir ce yogin, artisan de la jonction parfaite avec le Soi. Krishna ne demande qu’à faire écho à sa motivation :Arjuna demanda :

« Celui-ci a atteint la sagesse », « cet autre est parvenu à la contemplation », quand dit-on cela d’une personne ? Quand sait-on que l’on est parvenu à l’illumination ? Et cet être infus de lumière, comment parle-t-il ? Comment s’assied-il ? Comment marche-t-il ?

Bhagavan répondit :

Une fois libéré des désirs qui troublent l’esprit, la paix établie en son âme, conscient de la félicité intime, il l’éprouve sans cesse, en soi-même et par soi-même.
Celui-ci est un sage. La souffrance ni le plaisir ne le troublent, ni la colère, ni le désir, ni la peur. Ce sage est infus de lumière. Il ne s’attache ni au bien ni au mal, il ne verse ni dans l’excitation de la joie, ni dans celle de la révolte. Celui-ci est un sage…
II.54-5

 

 

Pratiquer sans cesse

Les pratiquants de yoga le savent bien, jamais ne devraient s’interrompre la recherche de l’être vrai, la pratique de l’agir juste. À travers son expérience millénaire, en effet, l’Inde a montré les ressources et les bienfaits inépuisables de cet art de la jonction intérieure appelé yoga.
Au fil d’un dialogue noué entre un cocher et un archer, la Bhagavad Gītā met en lumière un nouvel idéal de la réalisation dans la vie quotidienne : faire de tout acte un accomplissement en agissant dans un esprit désintéressé, inspiré par le dharma, l’Harmonie universelle. Ainsi, ni la pensée, ni l’action ne sont reniées.

En retrouvant l’accord du souffle et de la pensée avec la vie cosmique, le yogin découvre un contact profond avec le réel. De cette conscience nouvelle jaillit
spontanément une action sereine, en osmose vibrante, avec la vie universelle. Cette recherche existerait-elle sans les situations de crise qui permettent souvent de découvrir d’autres ressources de vie en posant des questions fondamentales ? Telle est l’intention de la Bhagavad Gītā.

Gandhi, Martin Luther King, Nelson Mandela, ainsi que la militante écologiste indienne Vandana Shiva, en sont de vivants témoignages. Agir avec passion et détachement pour un idéal, qui dépasse sa propre existence individuelle, c’est cela le yoga de l’action. Il est magnifiquement incarné par Vimala Thakar qui s’est toute sa vie investie dans les projets sociaux et n’a cessé de transmettre l’esprit de recherche, au sein du monde. Son credo en parfaite consonance avec la Gītā s’exprimait en ces termes : « Accomplir, c’est s’accomplir ».

 

Colette Poggi
Indianiste

Le Veda, Les Deux Océans, Paris, 1984, p.340