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Hommage à Desikachar

De la tradition à l’autonomie

Article tiré du dossier sur l'enseignant référent, paru dans le numéro Automne 2014 du journal de l'IFY. Interview de Peter Hersnack - formateur IFY qui s'est éteint en mars 2016, par Colette Ecuer.

Dossier : l’enseignant référent

En hommage à T.K.V. Desikachar, qui nous a quittés le 8 août dernier, le comité de rédaction du journal de l’IFY a décidé de publier à nouveau une série d’articles parus dans le numéro automne 2014 du journal, dont le dossier était consacré à l’enseignant référent et bien entendu, tout particulièrement, à Desikachar.

Peter, tu as été très jeune l’élève de T.K.V. Desikachar. Etais-tu prêt à suivre son enseignement ?

Peter Hersnack : Deux choses me viennent à l’esprit. La première, c’est que j’ai connu Desikachar alors que j’étais étudiant, par le biais de J. Krishnamurti ; lorsque j’ai commencé à lire Krishnamurti, à assister à ses conférences, j’étais prêt, prêt à lire, à écouter son enseignement, comme si j’attendais quelque chose.

La seconde, c’est un sentiment ressenti à deux reprises. Un jour, dans une librairie, je suis tombé sur un livre sur le yoga et le mot m’a touché ; j’ai été pris par une émotion extrêmement forte, inconnue jusqu’alors, comme si une voix me disait : « Il faut que tu t’intéresses à ça maintenant, il y a quelque chose pour toi. » Je suis sorti de la librairie presque en tremblant, touché par cette urgence. Cet appel était-il une fuite, une illusion ? J’ai retourné la question des jours durant. Était-il raisonnable de quitter mes études pour aller vers l’inconnu ? Évidemment, ça ne l’était pas. Deux mois après, dans une autre librairie, j’ai pris un autre livre de yoga sur une étagère et l’émotion forte était là, ce sentiment de grande urgence qui me disait : « Si tu ne t’intéresses pas à ça, si tu ne cherches pas à en connaître davantage, tu rates quelque chose d’important pour toi. » Et cette sensation d’urgence est restée.

Krishnamurti, à cette époque, prenait des cours de yoga avec un jeune enseignant indien, T.K.V. Desikachar. Je me suis rendu l’été 1969 à Saanen en Suisse pour rencontrer cet enseignant qui était invité. Par hasard, le jour de mon arrivée, Desikachar venait de repartir, rappelé en Inde pour des raisons familiales. Mais j’ai rencontré un de ses élèves, François Lorin, et m’a décision fut prise : j’irai à Madras.

Oui, j’étais plus que prêt. La rencontre avec Desikachar était non seulement le début d’une étude, mais aussi une continuité. Desikachar lui-même, à cette époque, était en recherche, plein de questionnements ; je le trouvais très créatif, très doué pour poser, sans trop de mots, les questions essentielles et nous avions le temps ! Je ne cherchais pas à accumuler des connaissances, mais je voulais explorer, comprendre et je n’étais pas pressé d’obtenir des réponses complètes et précises. Je me sentais prêt et j’ai vraiment eu l’impression que Desikachar l’appréciait.

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Desikachar, quel type de maître était-il ?

Peter Hersnack : Sur le plan humain, il avait une très grande bienveillance à mon égard, comme s’il appréciait quelque chose de mon parcours, comme s’il était touché par quelque chose de mon enfance, jusqu’à vouloir me protéger. Il cherchait à m’aider dans toute sorte de situation, il passait beaucoup de temps avec moi en dehors de nos cours (il m’a donné des leçons de conduite automobile sur la plage) avec une grande générosité.

Comme maître, il pouvait être très ferme, strict, très exigeant aussi, et il lui arrivait d’être dur et tranchant si quelqu’un semblait manquer de respect pour son rôle ou pour l’étude. J’admirais en lui la grande capacité à formuler des questions, des théories, des concepts et à faire le lien avec les situations de la vie quotidienne. J’appréciais aussi sa manière de mettre l’élève en situation.

Aurais-tu le souvenir d’un moment marquant dans votre relation ?

Peter Hersnack : Une anecdote amusante… Je suis arrivé en retard pour un cours, une seule fois en quatre ans, un retard de vingt minutes. Desikachar m’a accueilli avec un grand sourire et m’a invité à m’installer. Il s’est alors dirigé vers son bureau où il a vaqué à ses occupations pendant vingt minutes, puis il est revenu vers moi et nous avons commencé. Aucun commentaire, pas une critique !

Un autre moment m’a beaucoup marqué. Un jour, il me dit : « Viens, je te montre une chose. » Il m’a mené dans une petite pièce dans laquelle je n’étais jamais rentré ; il m’a fait asseoir, s’est assis à son tour et m’a demandé d’écouter. Il a chanté longtemps. C’était très beau, je ne connaissais pas, je ne comprenais pas, mais cela m’a profondément touché. « C’est un chant – m’a-t-il dit ensuite, qu’un professeur chante parfois en face d’un élève pour voir comment il est touché, pour sentir quelque chose de la profondeur de son engagement. » Venait-il d’étudier ce chant avec son père ? En tout cas, j’ai été touché. J’ai toujours eu la conviction de travailler avec quelque chose qui allait plus loin que ce qu’on pouvait dire.

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Peux-tu, aujourd’hui, mesurer l’impact de ta relation avec Desikachar sur ton enseignement, sur ta manière de présenter le yoga ?

Peter Hersnack : Très économe de mots et d’explications, il présentait souvent les nouveaux concepts comme un constat. Je ne demandais pas d’explication ; j’étais prêt à entendre ce qu’il disait, et j’avais toute latitude pour m’en emparer, chercher par moi-même, quitte à revenir avec une solution ou une question plus tard. On approfondissait les notions encore et encore. J’étais dans une sorte d’immersion totale dans le yoga, je formulais des choses, je lui présentais et il écoutait.

Je suis riche d’une base de données bien présente ; cependant, j’appréhende très différemment de nombreux principes : pas une différence de formulation, mais une différence de regard.

Ce que je propose aujourd’hui est le résultat de nos années de travail ensemble, de quarante années de recherche et d’enseignement, et aussi d’un long processus à l’œuvre avant que je commence le yoga et qui était là pendant que j’étudiais avec lui. Ce que je découvre ne m’appartient pas et l’autonomie dans ma relation avec ce qu’il m’a enseigné devient de plus en plus forte ; quelque chose est là, de plus en plus clair, de plus en plus fort, et je n’hésite plus à aller loin avec ça.

Assumes-tu cette autonomie ?

Peter Hersnack : Me sentant très libre avec Desikachar, menant ma barque, j’avais l’impression d’être autonome. Il m’est arrivé cependant de me sentir gêné, troublé, par certains aspects de son comportement, par des décisions prises par lui : ma prétendue autonomie était-elle un leurre ? Pourquoi étais-je troublé alors que c’est lui qui commettait cette erreur ? Regarder ma gêne, rester avec, m’a aidé à la dépasser : je rends à César ce qui est à César et je reconnais en moi la richesse de ce qu’il m’a donné.

Comment vois-tu aujourd’hui le parcours de Desikachar ?

Peter Hersnack : Pour moi, Desikachar s’est retiré deux fois. La première, alors que son enseignement et sa pratique étaient extrêmement créatifs, personnels, alors qu’il insistait sur l’indépendance et l’autorité propre du professeur, il s’est retiré devant son père : « je suis le facteur » disait-il et il s’est tourné vers la tradition. Sa créativité s’est estompée, comme si se jouait là un autre enjeu. Le second retrait, c’était pour laisser la place à son fils, un peu comme s’il n’assumait pas sa propre place. À mes yeux, ce parcours de vie a quelque chose de tragique.

Et toi, quel type de maître es-tu ? Es-tu prêt à enseigner ?

Peter Hersnack : Je vois deux manières d’être prêt. Être prêt comme être « prêt à … », au sens où l’on est intéressé à la personne, à ses questionnements, ses possibles et dans cette optique, j’ai toujours été prêt, j’ai toujours été enthousiaste par rapport au yoga et par rapport à l’enseignement.

Depuis ces dernières années, je me sens prêt différemment, en l’absence de pensés, dans le silence, je suis prêt à observer malgré mes limites, je suis prêt à proposer… Comment décrire sans paraître un peu bizarre ? Pendant longtemps, un cours était pour moi comme une sorte de rendez-vous inscrit dans le temps pour faire ensemble un travail. Aujourd’hui, j’ai souvent l’impression que l’élève et moi étions là avant, avant qu’on se rencontre, dans un hors-temps et que quelque chose de l’espace nécessaire pour enseigner, pour s’écouter, pour pratiquer, nous précédait. Cet espace est là, et il ne dépend pas de moi. C’est une autre manière d’être prêt, une sorte de « d’engagement désengagé » : pas de pensées, pas de bagages, ils éloignent.

Être prêt, être près, être proche sans se confondre. Être là, quelque chose de l’ordre du silence. Oui, je suis prêt à enseigner, j’enseigne le yoga.

Entretien réalisé le 21 septembre 2014

par Colette Ecuer