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Yoga et āsana

Āsana, chemin de liberté

Article extrait du Journal de l'IFY,
numéro du Printemps 2019

(© Photo : Catherine Vautier-Peanne)

Denis Faïck est maître de conférences en philosophie, romancier, professeur de yoga et formateur pour l’EFPPY. Diplômé de l’Institut Français de Yoga, il a étudié des voies différentes pour élargir sa connaissance. Le zen, le tao et le yoga sont des sujets sur lesquels il intervient régulièrement dans diverses institutions. Il a notamment écrit Ne cherche pas et tu trouveras. L’art de vivre inspiré du zen, du tao et du yoga (Paris, Eyrolles, 2013).

 

Quelle est la place de l’ásana dans la notion de libération, concept fondamental dans la pensée indienne ? Quelle est cette libération ? La question est d’importance car le yoga a pu, çà et là, perdre son sens. On le considère trop souvent comme une méthode de relaxation, comme un moyen thérapeutique, comme une technique pour soulager le mal de dos. Il peut certes être cela, mais subsidiairement. Le yoga est bien plus profond. Notons sa définition dans le Yoga Sútra (I. 2) : le yoga est la cessation, la fin, la suppression, de toutes les activités psycho-mentales. Ou autrement dit la cessation de toutes les activités conceptuelles, linguistiques, imaginatives, anticipatrices, mémorielles, psychiques, etc. Ainsi, l’être, dans le silence du mental en ce sens très complet, dans la fin du tourbillon, s’établit dans la stabilité pleine et entière de la conscience unie à la réalité telle qu’elle est et non telle que nous la pensons être. Le yogi se libère ainsi de l’illusion pour s’unir en une fusion totale au monde. Ce qui émerge alors, le puruåa, est la pleine conscience observatrice qui voit la réalité et non qui l’interprète ou l’imagine.

La libération est tout d’abord le détachement de tous les liens qui perturbent, de toutes les chaînes qui asservissent, de toutes les agitations multiples qui agissent comme des ordres sur lesquels l’être humain n’a aucune prise. La libération peut être considérée selon deux grands axes, l’un immanent, l’autre transcendant.
 

La posture et le corps

La libération peut se penser à plusieurs niveaux. D’abord pour ce qui est du corps. La définition de l’ásana dans le Yoga Sútra est assez concise. L’ásana est une assise ferme, stable, présente et souple, libérée des tensions et autres perturbations physiques. Il n’est rien dit de plus sur le corps dans sa posture. Il convient de souligner l’importance de l’immobilité dans le yoga, car elle est essentiellement liée à la libération.

La libération du corps, dans l’ásana, qu’il s’agisse de la posture de stabilité, dont on parle pour ce qui est de la méditation assise, ou de la diversité des postures dans le haþha-yoga, tend vers l’immobilité du corps. Le premier sens de la libération est le passage des mouvements multiples au corps immobile. Le corps bouge, il s’agite et nous sommes emportés par les circonvolutions corporelles. Toujours ce besoin de bouger. Se libérer, c’est être le guide de son corps, non l’inverse. C’est poser son corps avec calme et douceur en l’apaisant. C’est l’établir dans une fixité mais sans effort. Elle se place en douceur, d’elle-même, comme une évidence.

La libération consiste à se délier des troubles du corps, des tensions, des douleurs, des malaises qui dispersent l’esprit. Le corps le plus détendu possible afin, non seulement de libérer l’esprit trop accaparé par les contractions multiples, mais aussi afin de sentir l’unité du corps, sa globalité dans la stabilité immobile de l’ásana. On remarque alors, dans ce sens de la libération, l’idée de l’unité. La dispersion de l’esprit face aux multiples mouvements du corps, l’agitation devant les tensions et douleurs, font place à la con-centration sur l’unité stable.

La posture favorise l’intériorisation qui est un voyage à l’intérieur de soi. La conscience concentrée en soi est une découverte de notre être profond. La posture, à un moment, est le « silence du corps » grâce auquel émergent nos profondeurs. L’ásana permet ainsi la connaissance de soi afin de se libérer des obstacles psychologiques, dans le sens large du terme, qui nous empêchent de vivre pleinement.
 

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« L’être humain dans le monde est asservi à une multiplicité de maux, par un tourbillon éclaté en une multitude de perditions mentales qui génèrent la souffrance »

 

La posture et le souffle

L’ásana est essentiellement lié au práóáyáma. Pas de posture de yoga sans la présence consciente du souffle. Une autre unité : le corps fusionne avec la respiration.

Notre souffle s’emporte selon les événements et situations de la vie. Le stress, l’anxiété, l’existence quotidienne agitent le souffle de manière désordonnée. Nous ne sommes plus le guide de notre respiration, mais le « prisonnier » d’un quotidien. Alors le mouvement respiratoire est saccadé, ou incomplet, ou tendu, ou agité et, pris par le stress, notre souffle désordonné agit négativement sur, entre autres, notre système nerveux emporté par l’agitation des émotions.

La respiration dans l’ásana revient vers l’harmonie entre le corps et l’énergie rythmée, fluide, unifiée. Là encore, la libération est celle d’un corps apaisé, stable, celle d’un souffle régulier, profond qui vit dans le corps en fusionnant avec lui. Les chaînes de l’agitation se délient. Alors les liens d’émotions, de peur, de crainte, trop fortes, nous relâchent.

 

La posture et le retrait des sens

Et plus encore. L’ásana est inséparable de pratyáhára, traduit par le retrait des sens. Notre attention est constamment attirée par le monde. Nous recevons une infinité d’informations et de sollicitations qui déconcentre, qui nous fait perdre le sens de l’unité. Nous sommes passifs devant ces distractions et, ainsi, « enchaînés » à elles. Le retrait des sens consiste à ne plus être perturbé et sollicité par ces appels de l’extérieur. On s’en détache afin de favoriser l’expérience intérieure. Les sens s’unissent, intérieurement, au corps, au souffle. On passe alors encore et toujours de la multiplicité à l’unité, de la décentration vers le foisonnement mobile à la concentration vers l’Un immobile. On n’est plus distrait, happé, emporté par les sollicitations sensitives.

 

                            © Photo : Nicolas Roucou
« Le retrait des sens consiste à ne plus être perturbé et sollicité par ces appels de l’extérieur»

 

Et plus encore. Quand le corps est immobile, unifié en lui-même ; quand les sens ne sont plus perturbés par le monde extérieur, mais « écoutent » en profondeur l’intériorité, le souffle lui-même ralentit, quasi immobile. Puis il se suspend avec le kumbhaka par lequel le va-et-vient fluide et régulier du souffle cesse. Alors l’être est libéré de l’agitation, posé dans une unité libre.

Or le yogi, ici, s’est libéré, finalement, au moins un instant, des exigences physiologiques multiples, des besoins variés, du fonctionnement commun du mental.

Dans l’unité corps-souffle-sens où s’achève le flux psycho-mental, l’être est établi dans la conscience unifiée où, en une essence fusionnelle, le regard et le regardé, le sujet et l’objet, l’être et le monde, deviennent indistincts. À présent le yogi « voit clair » et n’est plus trompé par les apparences et là, la méditation a déjà commencé.

 

La posture et le samádhi

Le mental est enserré dans un monde multiple, hétérogène, en mouvement, immergé dans l’impermanence. C’est dans ce monde phénoménal que la souffrance sévit. La libération consiste à échapper précisément à ce monde pluriel et mouvant afin que la conscience pure (puruåa) se décharge de l’agitation pour se fondre dans l’union corps-souffle-conscience. Selon le Yoga Sútra, l’être humain dans le monde est asservi à une multiplicité de maux, par un tourbillon éclaté en une multitude de perditions mentales qui génèrent la souffrance. L’être humain est pris dans le monde, dans son dynamisme trop souvent désordonné. L’ásana, par le corps qui se centre sur le tapis, espace qui symbolise la sortie du monde du mouvement, de la mobilité, de la multiplicité, de l’agitation, est la libération de tout ce qui affecte, de l’impuissance à empêcher la secousse des événements.

L’arrêt de l’activité incessante du mental, du flux psycho-mental ininterrompu, finalité du yoga, est une libération des conditionnements, ce qui est le propre de la méditation, mais cela commence déjà avec la présence du corps dans les ásana-s et s’accomplit traditionnellement
dans les ásana-s nommés « postures
de stabilité ». Mais un yogi pourra tout aussi bien dire que la méditation est déjà dans l’accomplissement de la posture, et qu’ásana, práóáyáma, pratyáhára, dháraná, dhyána et samádhi ne font
qu’un. Ici le yogi est totalement libéré des perturbations physiologiques, psychologiques, conceptuelles, linguistiques, imaginaires, du passé et de l’avenir, des désirs, des craintes, etc.
Il est dans un état stable d’unité absolue, uni en lui-même et uni au monde tel qu’il est.

La libération, ici, est celle du yogi en ce monde. Mais il existe encore une autre façon d’évoquer la libération.

 

La posture, la libération et l’âme
(átman)
Le yoga, selon la racine sanskrite yuj, signifie « unité ». C’est ce que nous avons vu jusqu’à présent. Pour la pensée indienne, et tout au long de son histoire jusqu’à nos jours, l’unité est un concept fondamental. Elle a, en effet, un lien organique avec la délivrance.

Il existe une autre conception de la libération, mais il faut, ici, entrer dans une approche religieuse. Le yoga est l’un des six darøana-s (points de vue) de la pensée indienne brahmanique. En ce sens, le yoga est pensé, selon cette conception, comme une voie de libération considérée ici comme la fin de l’existence corporelle de l’átman (l’âme), la cessation des cycles de vies grâce à laquelle l’âme s’unifie parfaitement au principe originel : Brahman. Ce sont les notions de samsára, de karma et d’identification átman-Brahman qui sont impliquées dans cet aspect brahmanique.

Brahman est le principe absolu, l’origine de tout, le pouvoir sacré, transcendant et en même temps immanent, à la fois au-delà du monde phénoménal et dans ce monde. Il anime tout. Il est l’essence de tout ce qui est. Il est la Réalité suprême, le substrat qui rend possible le monde, la nécessité absolue, autrement dit le Réel immuable. Il est en ce sens Unité, homogénéité, permanence absolue, perfection immobile.

L’átman est l’âme, le soi identique au Brahman, sans qualification, sans ego, sans caractère psychologique, sans intellection, sans mémoire. C’est une pure conscience observante (c’est le draåþar du Yoga Sútra). Il est témoin des pensées mais n’est pas pris dans leur cours. L’átman n’a aucune fonction psychique et cognitive. Ainsi, hors des souvenirs, des pensées, des anticipations, des prévisions, de l’imagination, il est aussi Unité, homogénéité, stabilité et immobilité.

           © Photo : Catherine Vautier-Peanne
« L’âme, alors, se libère des chaînes du monde en s’unissant à l’Absolu. »

 

L’identité entre átman et Brahman est exprimée dans la Chándogya Upaniåad : «Tat tvam asi », cela aussi tu l’es. Alors la libération par le yoga et donc par l’ásana, consiste à épuiser le karma afin de sortir du cycle de vies nommé samsára, afin de ne plus se réincarner. L’âme, alors, se libère des chaînes du monde en s’unissant à l’Absolu. Pour le bouddhisme, s’il n’existe pas d’átman, la libération consiste également à ne plus se réincarner pour échapper définitivement à la souffrance du monde.

Voilà le dernier niveau de la libération.

Il faut cependant ajouter que le yoga ne nécessite pas ce niveau-là.
Pour une personne athée, loin de toute considération religieuse, le yoga est quand même une libération. Il n’est nullement obligatoire d’adhérer à la libération dans son sens religieux, qu’il s’agisse, d’ailleurs, du christianisme, de l’hindouisme ou autre. Il n’est nullement nécessaire d’intégrer la notion de la délivrance de l’âme.

On constate, ainsi, que, malgré tout, le yoga est bien plus qu’une méthode pour se relaxer, pour se débarrasser du stress ou pour combattre ses maux corporels. Il est aussi cela, mais bien plus puisqu’il tend à se libérer des obstacles qui nous privent de notre liberté, celle de vivre une conscience profonde, celle de nous unir autant qu’il est possible à la réalité telle qu’elle est afin de mieux vivre, celle de la connaissance de soi. Là, il y a bien une libération où l’ásana a une place fondamentale.

 

 

Denis Faïck
www.philotude.fr