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La joie profonde

ānanda – par Martyn Neal, formateur IFY

« La joie n’est jamais loin. »
Article paru dans le numéro Automne 2015 du journal de l'IFY.

« Ô cœur îles de joie sur fond de peine, la joie est une soie sur fond de laine » – Charles Péguy

La joie sous l’angle du yoga, de l’enseignement de T.K.V. Desikachar et de la Taittīriya Upanishad.

La joie par le prisme de la poésie.

La joie que tout être humain cherche.

 

Alors une femme dit : « Parle-nous de la Joie et de la Peine. »

Et il répondit :

Votre joie est votre tristesse sans masque.

Et ce même puits d’où jaillit votre rire fut souvent rempli de vos larmes.

Et comment en serait-il autrement ?

Plus profondément la tristesse creusera dans votre être, plus abondamment vous pourrez le combler de joie.

La coupe fraîche qui contient votre vin, n’est-elle pas celle-là qui fût brûlante dans le four du potier ?

Et le luth qui apaise votre esprit, n’est-il pas ce même bois qui fût taillé à coups de couteau ?

Quand vous éprouvez de la joie, sondez votre cœur et vous trouverez que seul ce qui dans le passé vous a causé de la peine fait à présent votre bonheur.

Dès lors que la tristesse vous envahit, sondez de nouveau votre cœur et vous verrez qu’en vérité, vous pleurez sur ce qui autrefois vous a rendu heureux.

Certains d’entre vous disent « La joie est plus grande que la tristesse », et d’autres de soutenir « Non, la tristesse est plus grande que la joie. »

Mais moi je vous dis qu’elles sont inséparables.

Elles marchent ensemble, et quand l’une vient s’attabler seule avec vous, n’oubliez pas que l’autre s’est assoupie sur votre lit.

En vérité vous êtes comme des plateaux d’une balance, oscillant entre votre joie et votre tristesse.

Il faudrait que vous soyez vide pour rester immobile et en équilibre.

Lorsque le gardien du trésor vous soulève pour peser son argent et son or, vous ne pouvez empêcher votre joie ou votre tristesse de faire pencher la balance.

Khalil Gibran, poète libanais

« Le Prophète », 1923

 

Pierre-Courtejoie-vignetteQuand j’ai rencontré Desikachar pour la première fois en 1983, j’ai été frappé par sa gentillesse, sa simplicité, son savoir faire en tant qu’enseignant, mais aussi par son autorité naturelle qui m’intimidait quelque peu, comme si je redevenais enfant. Cependant, très vite, je parle ici de la première heure ensemble, le pétillement dans son regard sous ses sourcils lourds, son sourire vibrant et ses éclats de rires ont ouvert en moi la voie royale de la joie. J’ai pris ma bicyclette et en rentrant à mon appartement, je ne pouvais pas effacer mon sourire ! Mon être était en expansion.

 

Les sentiments

Je raconte cette anecdote parce que ce qui se transmet dans la relation vivante d’un enseignant à son élève n’est pas que du savoir et de l’étude. Nous avons besoin d’une excuse pour être ensemble, et le travail en est une bonne… Au-delà du travail accompli, ce qui se distille dans l’osmose de la rencontre laisse des traces dont les plus importantes sont les sentiments. « It’s only the feeling remains », pour citer une de mes chansons. Desikachar avait un don pour susciter ce beau sentiment de joie.

 

Un plongeon

Pourtant le Yoga Sūtra, que notre mouvement chérit tant, n’emploie le mot ānanda qu’une seule fois ! Faut-il en conclure que moins il est utilisé, plus il est puissant ? Comme le mot viniyoga, qui également ne fait qu’une seule apparition dans le traité de Patañjali ! Toujours est-il que, au 17e sūtra du premier chapitre, ānanda est cité comme une étape, la troisième, dans un processus où l’on va de plus en plus profondément dans la nature et signification des choses.

Il s’agit bien d’étapes au sein d’une démarche méditative qui procure une connaissance élargie et intime de l’objet de méditation dans ses aspects évidents (première étape) et ceux plus subtils et cachés (deuxième étape). L’aboutissement est un plongeon dans les profondeurs de soi. Si les premiers paliers s’enchaînent bien, l’accès à la joie profonde et au sentiment d’exister, les deux dernières étapes, paraît inéluctable. Et la profondeur de la joie n’est pas proportionnelle au temps passé à la préparer !

 

Un émetteur de joie

Cette joie profonde d’où vient-t-elle ? Comment se manifeste-t-elle ? Dans l’histoire que j’ai racontée plus haut, il est clair que le sourire et le sentiment d’expansion sont les signes d’une émotion qui a surgi en moi grâce à l’heure passée avec celui qui allait devenir mon enseignant. Or, comme ce n’était pas la première fois que ce sentiment m’avait envahi, je ne pouvais pas dire que cela venait de Desikachar, comme un virus qu’il m’aurait inoculé ! Nous naissons tous avec un émetteur de joie en nous. Peut-être se situerait-il, de manière mystérieuse, à la jonction des deux parties de notre être, que j’appelle notre « double nationalité », entre la conscience et la matière ?

Ainsi, dans le sūtra, Patañjali indique que l’attention paisible et focalisée donne lieu à des découvertes concernant l’objet, pour ensuite donner accès à cette source de joie et enfin au sentiment de l’individualité. Ce sentiment est une sorte de pont cognitif entre la conscience et la matière qui permet d’affirmer ma subjectivité et de conjuguer l’existence d’un sujet – « je suis ». La joie profonde, serait-ce d’être au cœur de ce lien mystique entre la conscience et la matière ? Au cœur de la Vie.

 

« La joie de regarder et de comprendre est le plus beau cadeau de la nature » – Albert Einstein

 

La capacité d’accueillir cette émotion fondamentale, d’instant en instant, dépend en partie de notre environnement et en partie de notre état mental. Les pistes sont parfois brouillées par une lourdeur mentale ou, à l’inverse, de l’excitation. À d’autres moments l’environnement dans lequel nous vivons et évoluons au quotidien ne s’avère guère propice à faire apparaître cette joie. Toutefois, nous accédons bien souvent à la béatitude par toutes ces petites joies qui chaque jour ouvrent notre cœur et éclairent notre visage.

Sans voltige métaphysique, un petit-déjeuner sympathique peut jalonner le chemin. Rencontrer et discuter avec un ami. Respirer en pleine nature. Une petite lecture sous la couette. Trouver la panne de l’aspirateur. Aider un inconnu ou un ami dans la difficulté. Chaque fois que nous sommes heureux, une fenêtre s’ouvre sur la source…

 

« La plus grande joie de la vie, c’est d’être utile aux autres » – Abbé Pierre

 

Bien que le mot ānanda n’apparaisse qu’une fois dans le texte, nous pouvons dénicher son ombre planant sur plusieurs sūtra. Lorsque Patañjali définit les cinq fonctionnements du mental (I. 5 à 11), il les qualifie de tantôt affligeants, tantôt non affligeants. Autrement dit teintés ou non des klesha, les sources de souffrance qui sont expliquées en début du second chapitre (II. 3 à 9). Cela revient simplement à dire que nous vivons des moments difficiles et des moments faciles, que nous connaissons des peines et des joies.

 

« Where joy most revels, greif doth most lament » (Où la joie a le plus de rires, la douleur a le plus de larmes) – William Shakespeare, Hamlet III, 2

 

Et puis il y a le mot hlāda, qui signifie joie également, que nous trouvons dans un passage concernant l’action et ses conséquences. Au sūtra II. 14, Patañjali explique que les actions « impures », avec klesha présent à l’initiation ou dans l’exécution de l’acte, donnent des fruits amers et pénibles. Alors que les actes initiés ou mis en œuvre sans la présence de klesha, donc « purs », portent des conséquences joyeuses, hlāda.

 

Le bonheur

Nous retrouvons aussi le terme sukha, qui désigne le plaisir, le bonheur, l’agréable, employé à cinq reprises – I. 33, II. 5, 7, 42 et 46. Dans le premier chapitre, on parle des personnes heureuses (sukha) et des personnes malheureuses (duhkha) et comment il pourrait être utile d’avoir une attitude différente avec les uns et avec les autres. En début du second chapitre (5), il est expliqué que avidyâ, le parrain des klesha, nous fait confondre le bonheur (sukha) et le malheur (duhkha). Et plus loin (7), que les situations agréables (sukha) qui nous mettent dans le bonheur ont vite fait, sous l’influence de ce parrain, de nous mettre dans la dépendance (rāga). Enfin, la posture est définie, suivant la traduction de Gérard Blitz, comme « être établi dans un espace heureux (sukha) » au II. 46.

Mais c’est surtout dans le II. 42 que nous voyons un lien fondamental entre ānanda, la joie profonde, et sukha, le bonheur. Le plus grand bonheur, nous suggère Patañjali, vient de notre capacité à être satisfait avec ce que l’on a et ce que l’on n’a pas. Donc, que l’on soit enrhumé (« on l’a ») ou que l’on veuille être en vacances (« on ne l’a pas ») il convient de cultiver un contentement positif. Il s’agit d’une philosophie de vie, d’une sagesse au quotidien qui nous permet d’avoir le sourire et non une attitude de résignation. « Eh oui, c’est comme ça (soupir). », n’est pas la manifestation du contentement, santosha, qui procure ce bonheur suprême (sukha lābhah).

 

Jaillissement

La joie n’est jamais loin lorsque nous sommes dans le bonheur. Par ailleurs, Desikachar parlait souvent en termes de félicité (ānanda) et de vérité (satyam) lorsqu’il commentait le sūtra IV. 28 qui explique un magnifique état de yoga (dharmamegha samādhi) tellement chargé de ces deux aspects, que rien ne peut empêcher leur jaillissement dans le monde, comme le nuage noir qui ne peut que déverser de la pluie.

Si le bonheur, sukha, est un espace ouvert, alors la joie, ānanda, serait une vibration dans cet espace ouvert. Une vibration matérielle, mais subtile et lumineuse (sattvique) dont la source se situerait dans la connexion intime de la matière avec la conscience.

 

Le chant

Le chant est un aspect du yoga que Desikachar affectionnait particulièrement. Il utilisait souvent la pratique du chant dans les postures et bien sûr le chant védique comme une pratique en soi. Il relevait que le chant rendait heureux. On peut aussi inverser l’ordre, être heureux fait pousser la chansonnette ! Les fêtes familiales d’autrefois se terminaient souvent avec des chansons. Quand nous sommes en joie ou en train de faire une activité qui nous plaît, fredonner ou siffler quelque air connu ou inconnu vient naturellement, non ?

Le chant de textes sacrés a-t-il une autre portée ? Sans doute. Mais je ne peux m’empêcher de croire que toute expression de la joie constitue un rapprochement vers cette félicité présente dans le fond de l’être. Les chants sacrés permettent de s’y relier un peu plus nettement que les autres, mais c’est tout.

 

Mathématiques

La Taittīriya Upanishad contient un passage mémorable concernant ānanda. Il clôture, ou presque, le deuxième chapitre appelé le brahmānanda valli ou le chapitre de la félicité de brahma (ce qui s’étend sans limite, le Divin). Il s’agit du huitième et avant dernier exposé ou cours (anuvāka) où est proposée une évaluation relative de la joie.

Le texte commence par décrire des sources de joie pour l’être humain : être jeune, bien éduqué, alerte, fort, débordant d’énergie, avoir un boulot enrichissant dans tous les sens du terme, être capable de subvenir aux besoins des siens et d’aider des personnes en difficulté, avoir la communication facile, profiter de loisirs et de vacances qui ouvrent au monde, vivant dans un environnement sain et régénérant (j’ai légèrement réactualisé le texte !).

Ensuite le texte met cette joie humaine en miroir avec celle connue par d’autres entités et fait de la mathématique en affirmant que les gandharva humains, sorte de génies que l’on trouve cachés dans des lampes, style celui d’Ali Baba, connaissent une joie cent fois (shatam) supérieure à celle de l’homme. Les génies divins (devagandharva) quant à eux jouissent d’une joie encore cent fois supérieure ! Mais ce n’est pas fini, car celle-ci n’est qu’une seule mesure sur cent de ce qu’expérimentent ceux qui vivent dans un au-delà éternel (pitrnām ciralokaloka) et celle-là n’est qu’un centième de la joie que connaissent ceux qui sont nés déjà en dieux (ājānajānām deva) !

Rassurons-nous, si nous avons l’impression de ne pas jouer dans la même catégorie, l’accès est possible. Il y a des âmes qui atteignent le rang de dieux par leurs actes (karmadeva) et celles-là goûtent à une joie cent fois plus grande encore, mais néanmoins cent fois inférieure aux grands dieux (deva). Eh oui ! Nous passons maintenant aux dieux qui ont des noms. La joie d’Indra est évidemment cent fois plus importante que celle des grands dieux, mais cent fois moins que celle de Brhaspati… Il s’agit encore de multiplier par cent pour avoir une idée d’une seule mesure de celle de Prajāpati. Et la félicité du Divin (brahma) est encore de cent fois plus !

Je me suis amusé à faire le calcul : la joie du Divin est 100 000 000 000 000 000 000 fois plus grande que celle de l’homme ! Toutefois, ce texte, vertigineux au demeurant, est truffé d’une même indication précieuse qui revient, lancinante, après chaque « fois cent » de plus.

« Un sage qui a entendu pleinement (shrotra) le message des textes sacrés et qui est libre de désirs (akāma) connaît cette même joie (ānanda) » – Taittīriya Upanishad

 

Lâcher prise et conscience

À l’inverse de la loterie nationale, la chance n’a rien à voir avec ce jackpot. L’accès à la joie profonde se gagne, jour après jour, par nos efforts dans tous les domaines du yoga de Patañjali. Et plus particulièrement dans deux d’entre eux : celui du lâcher prise (vairāgya), que Desikachar aimait décrire comme un changement progressif des priorités dans la vie, et le quotidien vécu de plus en plus en conscience. Une méditation active au sein de chaque geste, de chaque partage, de chaque relation avec les autres. Le don de soi est assurément la meilleure façon de s’y rapprocher. Ānanda est connu progressivement et est aussi gradué que cette liste impressionnante de l’Upanishad.

La source de tous les bonheurs et plaisirs que l’être humain connaît, serait-elle ānanda ? Plus les joies, qui ont besoin des peines pour s’approfondir, seraient lumineuses et subtiles (sattvique) et plus nous nous rapprocherions de leur source ? Et qu’est-ce que ce « vide » dont parle Khalil Gibran pour rester « immobile et en équilibre » par rapport à la joie et la peine ? Une source qui jaillit de la Conscience éternelle ?

« La moindre joie ouvre sur l’infini » – Christian Bobin

Martyn Neal

Formateur IFY