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Journal de l'IFY - Printemps 2018

Le Mahābhārata, le yoga et la notion de ‘dharma’

Article tiré de la rubrique Voix du yoga, paru dans le numéro Printemps 2018 du journal de l'IFY. Par Sandra Ermeneux - Formatrice IFY.

Le Mahābhārata est un des textes fondateurs de la pensée indienne. C’est la grande épopée de l’hindouisme avec le Rāmāyana. Ce poème comporte 200 000 vers rédigés en sanskrit et répartis en dix-huit livres. La date de cet écrit se situe après l’arrivée du Bouddha, vers le IVe siècle avant notre ère et fonde – avec d’autres textes -, les bases de l’hindouisme tel que nous le connaissons encore aujourd’hui.

 

Son émergence correspond à un moment de crise où une société védique ancienne, rigidifiée dans ses codes sacerdotaux et incapable d’innovation, voit l’émergence d’une pensée libératrice, au succès croissant, véhiculée par le bouddhisme qui apporte un véritable nouveau souffle.

Le Mahābhārata reflète cette confrontation féconde entre deux systèmes de pensée. L’un, le védisme ancien, riche d’enseignements fondamentaux mais sclérosé dans ses rituels et étouffé par le pouvoir absolu qu’exerce la classe sacerdotale et l’autre, décapant, qui fait voler en éclats la camisole de force qui s’est resserrée depuis des siècles autour du corps social indien.

 

L’histoire de l’humanité

Selon son auteur, le sage Vyāsa, le Mahābhārata est le plus « grand poème du monde ». Le mot mahā se traduit par « grand » et bhārata peut signifier soit « Inde » soit « ancêtre ». On peut donc entendre le titre de l’ouvrage comme la grande histoire de nos ancêtres et par extension, de l’humanité toute entière.

L’épopée est racontée par Vyāsa à Janamejaya, arrière-petit-fils d’Arjuna, le grand guerrier, héros de la Bhagavad-Gītā. Cette dernière, beaucoup plus connue que le Mahābhārata dont elle est issue, est le cœur du poème. Elle est constituée, elle aussi, de dix-huit sections ou chants.

La Bhagavad-Gītā peut se traduire par « le chant du seigneur ». C’est un dialogue entre deux héros : Arjuna, le valeureux guerrier et Krishna, son cocher, qui est aussi son maître spirituel. Leur conversation est l’occasion d’un enseignement sur le yoga. Cet épisode se déroule juste avant le combat qui durera lui-même dix-huit jours, entre deux armées de cousins et de proches parents.

Le nombre ‘dix-huit’ est symbolique de « tout » dans la littérature védique. Une Upaniṣad, la Mundaka, fait référence aux dix-huit formes du sacrifice et bien qu’admettant la valeur des rituels védiques, affirme qu’ils ne sont pas suffisants pour assurer la libération définitive du cycle des renaissances. Cette Upaniṣad est attribuée aux ascètes itinérants, anachorètes, qui, dépouillés de tout, vivent d’aumônes. « En vérité ce sont de frêles esquifs que ces dix-huit formes du sacrifice en lesquelles est formulée l’œuvre inférieure. Les fous qui le saluent comme étant le meilleur, entrent à nouveau dans la vieillesse et dans la mort. » (MU  I. 2. 7)

 

Guerre fratricide

Le Mahābhārata raconte l’histoire d’une guerre fratricide qui oppose deux clans rivaux : les cinq frères Pāndava et les cent frères Kaurava. L’intrigue se déroule dans le Nord-Est de l’Inde, il y a environ 2000 ans, au royaume des Bhārata. Les cinq frères Pāndava, issus de l’union entre humains et dieux, considérés comme vertueux, ne le sont pas toujours.

Les cent frères Kaurava, issus de l’union entre un roi aveugle et son épouse aux yeux bandés (pour partager le dharma de son mari), considérés comme démoniaques, ont su faire régner la paix et la prospérité dans le royaume lorsqu’ils étaient au pouvoir pendant douze ans.

À la fin de la treizième année, pour respecter la parole donnée, ces derniers auraient dû rendre la couronne à Yudishthira, au terme de son exil. L’aîné des Pāndava a été conçu, grâce à un mantra magique, par Kunti et le dieu Dharma (invoqué en premier car il n’y a rien au-dessus de lui).

 
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Intervention du dieu Krishna

Duryodhana, l’aîné des Kaurava, fils du règne de l’obscurité ne s’y résout pas. Il demeure assoiffé de pouvoir et empli de colère. Toutes les négociations pour sauvegarder la paix ont été épuisées malgré l’intervention du dieu Krishna jouant le rôle d’un puissant roi voisin, ambassadeur au profil ambigu. C’est un avatar de Vishnu, dieu préservateur de l’équilibre du monde dans la trinité hindoue. Ses messages apparemment contradictoires le parent de mystère.

La guerre devient la seule issue possible et chacun doit se positionner. Krishna propose, aux uns, sa personne qui ne prendra pas part au combat, aux autres, toutes ses armées, nombreuses et bien équipées. Au grand bonheur de Duryodhana, Arjuna, le valeureux guerrier des Pāndava, choisit Krishna.

Sur le champ de la guerre, le Kurukshetra, les armées se font face. Elles sont constituées de part et d’autre de parents et d’amis très chers. Le carnage est inévitable. C’est alors qu’Arjuna faiblit, se laisse envahir par le doute et l’anxiété et refuse de combattre.

 

Magistral enseignement

La Bhagavad-Gītā commence ici et, après le magistral enseignement sur le yoga que va lui donner Krishna, Arjuna va accepter son dharma, celui du guerrier, celui de l’action. Les Pāndava gagneront la guerre mais le monde sera détruit. Ils régneront sur le néant et finiront en ascètes, avant de rejoindre le paradis où ils retrouveront tous les leurs.

À la fin, une dernière épreuve attend Yudishthira, le fils du dieu Dharma. Un chien fidèle l’accompagne depuis ces sombres années qui ont suivi la guerre, un chien qui ne l’a jamais quitté. À l’entrée du paradis, on lui demande de laisser son chien à la porte, celui-ci n’étant pas admis. Yudishthira choisit de renoncer au paradis et de rester auprès de son chien. C’est alors que ce dernier se montre sous sa véritable forme, celle du dieu Dharma, son propre père. L’aîné des Pāndava entre alors, le dernier, au paradis.

 

Message moral

Le Mahābhārata a été largement utilisé par les hommes politiques indiens, avant et après l’indépendance du pays, pour contribuer à façonner un sentiment nationaliste. Chaque indien, encore aujourd’hui, connaît l’intrigue principale du Mahābhārata, ses personnages et surtout son message moral merveilleusement résumé dans le chant 35 du chapitre III de la Bhagavad-Gītā : « Mieux vaut (pour chacun) sa propre loi d’action, svadharma, même imparfaite, que la loi d’autrui, même bien appliquée. Mieux vaut périr dans sa propre loi ; il est périlleux de suivre la loi d’autrui. » (traduction de Srī Aurobindo)

 

 

Transmission orale

L’ancrage de ce texte dans la civilisation du sous-continent indien est dû à sa diffusion par la voie de la transmission orale et la force impressionnante des images qu’il véhicule. Les grands-parents racontent ces histoires à leurs petits-enfants depuis des générations. Les conteurs et les marionnettistes se déplacent de village en village et colportent les intrigues, donnent vie aux personnages colorés et flamboyants du récit.

Les différents épisodes mythiques tiennent l’auditeur ou le spectateur en haleine tant le suspense est grand. Les musiciens chantent ces vers sans lassitude. Les acteurs et les danseurs les mettent en scène à chaque occasion dans une profusion de costumes et de décors qui expriment leur passion pour cette histoire. La bande dessinée, sous la forme de « comics » et les feuilletons radiophoniques ou télévisuels relaient la parole des anciens.

En occident, Peter Brook, réalisateur anglais, en a fait un film après l’avoir adapté pour le théâtre avec le scénariste Jean-Claude Carrière. Il n’y a pas un seul magasin de souvenirs en Inde, qui ne propose un tableau ou un objet représentant Krishna et Arjuna dialoguant ensemble sur leur char.

 

Notion de ‘dharma’

Mais si ce texte est largement représenté dans l’inconscient collectif, sa lecture, ainsi que l’étude de la totalité de l’œuvre (colossale) sont laissées aux érudits spécialistes et sanskritistes. Cela n’empêche en rien l’indien analphabète de porter l’histoire dans son cœur et de se pencher, avec les personnages du récit, sur la notion de dharma. Celle-ci est au centre de l’œuvre, elle en constitue l’armature.

Le mot dharma, basé sur la racine DHṚ, signifie « porter ». Le dharma d’une chose ou d’une personne, c’est ce qui la soutient dans son être et réciproquement, ce qu’elle doit porter. Le dharma est personnel et dépend souvent des circonstances de nos vies et des qualités inhérentes à notre personnalité profonde (asmitā rūpa). Lorsque celle-ci est voilée par les sources d’affliction (asmitā kleśa), notre dharma ne nous apparaît pas clairement et nous sommes enclins à suivre la loi d’autrui.

Notre dharma est changeant, comme l’est la Nature (prakṛti). Il s’inscrit dans une interdépendance avec ce qui existe autour de nous. Fruit des actions passées, des engagements ou des choix qui ont été pris par nous-mêmes ou ceux qui nous ont précédés, il nous faut en assumer les conséquences dans le présent en agissant au plus près de notre Nature profonde et en s’approchant du projet singulier que l’Être (puruṣa) souffle en nous.

 

En chacun de nous

Ce dialogue entre Arjuna et Krishna sur le champ de bataille c’est en chacun de nous qu’il se déroule. Le char où se tiennent les deux héros représente notre corps et la route qu’il emprunte notre chemin de vie. Le dharma est mystérieux et subtil, difficile à connaître et c’est tout au long de notre existence que nous en découvrons les multiples aspects et le sens caché. La relation entre la conscience (puruṣa) et l’instrument de conscience (citta) est la base même du yoga.

 

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Par Sandra Ermeneux
Formatrice IFY