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Journal de l'IFY - Printemps 2017

Karma – l’action comme reflet de soi

Article tiré du dossier consacré à la santé, paru dans le numéro Printemps 2017 du journal de l'IFY. Par Laurence Maman - Formatrice IFY.

La notion de karma est généralement comprise comme l’effet en retour des actes sur la personne même qui les a commis. Mais est-ce bien ce dont il est question ?

 

Le mot « karma » s’est largement répandu dans notre monde contemporain, que l’on soit ou non adepte de disciplines orientales telles que le yoga ou le bouddhisme.

« C’est mon karma, c’est ton karma » : ce type d’expression passe dans le langage courant, au sens de destinée, ainsi que les Inconnus chantaient, en 1991, une parodie de rap « C’est ton destin ! ». Mais la notion – éventuellement avec une bonne dose de naïveté voire de superstition – de l’effet en retour des actes sur la personne même qui les a commis a un caractère universel. Le paradis, l’enfer, le purgatoire, en fonction des mérites ou démérites acquis par nos actions : « Il ne l’emportera pas au paradis », dit-on. Ou encore : « Mais comment ai-je pu être touché par cette grave maladie, alors que je fais du yoga et ai une très bonne hygiène de vie ? » Qu’en penser ?

 

L’acte de « faire »

La racine sanskrite kṛ, à l’origine de nombre de mots sanskrits, désigne l’acte de « faire », au sens le plus large. Nous la retrouvons dans le français « créer ». Le nom même de la langue sanskrite est construit sur cette racine, désignant « la langue parfaite, complète, parachevée (parfaitement et complètement faite) ». Citons dans le Yoga Sūtra, entre autres : le kriyā yoga (1) – noyau actif quotidien de la pratique ; les saṃskāra (2) – sillons, tracés dans nos différents corps par les évènements qui nous ont marqués, engendrant une forme de répétition du même type de fonctionnement ; le mot même de karma employé au 4e chapitre et sur lequel nous reviendrons.

Influence du passé

À propos du mot karma (3), commençons par un sens qui n’est pas le premier mais qui, utilisé dès les textes védiques, concerne l’influence de notre passé sur notre vie actuelle : maturation (vipāka) des actes antérieurs, d’où leur rétribution ; accumulation de mérites et de fautes (y compris au cours des existences passées, si l’on croit à la réincarnation) ; reliquat des conséquences bonnes ou
mauvaises à subir pour les actes passés. Selon Tara Michael (4) à propos du jñāna yoga : « De même que la flèche décochée par un chasseur, même s’il s’aperçoit une seconde trop tard d’une erreur de tir, ne peut plus être arrêtée dans sa course et doit fatalement atteindre la cible visée, le karman qui a déjà commencé à fructifier (prārabdha) doit inéluctablement produire ses résultats jusqu’au bout. »

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« Les actions du yogi ne sont « ni blanches, ni noires, ni grises ».
[…] il s’est suffisamment transformé pour pouvoir poser des actes dont les
conséquences sur autrui seront d’un ordre différent »

 

Accent sur les traces

On peut dire que ce point de vue met l’accent sur les traces, les saṃskāra évoqués ci-dessus. Pour Patañjali, l’auteur du Yoga Sūtra, la méditation sur celles-ci est en effet un moyen d’acquérir un savoir sur le passé personnel, de se rapprocher de l’origine de ce qui se répète en nous – YS III. 18 (5) : orientation pour l’investigation qui, dans le texte du Yoga Sūtra, est proposée tout en ne semblant pas plus valorisée que celles qui permettraient, par exemple, un nouveau savoir concernant l’organisation du corps, ou celle du système des étoiles, ou la possibilité de s’élever dans les airs, ou bien d’autres domaines encore… Cette conception du karma comme effet des actes passés comporte aussi l’idée que certains actes sont bons et d’autres mauvais. Or, dans le sūtra IV. 7 (6), Patañjali évoque la situation particulière du yogi à cet égard : ses actions ne sont « ni blanches, ni noires, ni grises ». Il est sous-entendu qu’il s’est suffisamment transformé pour savoir poser des actes dont les conséquences sur autrui seront d’un ordre différent. D’une certaine manière, il échappe à la bipolarité entre Bien et Mal (dont l’évaluation comporte une grande part subjective).

Que disent de nous nos actes ?

Alors revenons maintenant aux traductions essentielles de ce terme : acte rituel ; tout acte, action, œuvre ; travail, activité. L’action, l’acte. C’est à chaque instant que nos actions disent quelque chose de nous et il y a là quelque chose à observer sans relâche. Nos paroles aussi peuvent être des actes au sens où elles viennent faire de l’effet autour de nous. Que nous disent, sur nous-mêmes, nos actions qui réussissent, celles qui ratent, celles qui dévient du projet initial, qui sont freinées, bloquées, les préméditées et celles qui échappent à toute préméditation consciente ?

Desikachar savait bien que les actions peuvent rater, d’où sa traduction particulière – « Soyez préparés » – à propos du sūtra II. 16 (heyam duhkham anāgatam), le plus souvent rendu par : « La souffrance à venir peut et doit être évitée. »

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« Les saṃskāra – sillons, tracés dans nos
différents corps par les évènements qui
nous ont marqués. »

 

Coupure

Jacques Lacan distinguait radicalement l’action et l’acte. La première peut être connotée par les critères du bon ou du mauvais, elle peut être automatique, utilitaire… Seul l’acte fait coupure : en conséquence après qu’il ait été posé, ce n’est plus comme avant (tel le passage décisif du Rubicon par Jules César). Ses conséquences sont irréversibles et le sujet ne peut pas s’en défausser ; c’est la question de la responsabilité et de l’éthique. C’est par l’acte que le yogi est censé être concerné. Ainsi, particulièrement, le professeur de yoga, vis-à-vis de son élève, dont il vise à « catalyser » la transformation – cf. nimitta karaṇa, YS IV. 3 (7).

Les qualités de l’acte

D’ailleurs la traduction de karma comme « acte rituel » apporte une réflexion sur le soin accordé aux actions avec, à défaut de « faire le bien », une recherche du « bien faire », en trouvant le bon processus. Acte rituel en ce sens, non pas avec l’attente de récompenses comme dans les sacrifices védiques mais avec un détachement par rapport à ses fruits, comme dans la Bhagavad Gītā. Ce dernier texte affirme d’ailleurs qu’on ne peut pas ne pas agir, mais qu’il y a des qualités à trouver à l’acte ; et il nous invite à agir conformément à notre singularité (svadharma). L’acte a toujours des conséquences, à assumer, prévisibles ou imprévisibles, au-delà du bien et du mal. Cherchons à le poser en étant au plus juste de ce qui peut être perçu, soupesé avec et sans l’intellect, avec le ressenti du corps, du souffle, des mouvements intérieurs. Nous nous sommes ainsi éloignés de la notion de destin, pour passer à celle de l’action reflet de soi, et de l’action responsable, que nous pouvons toujours approcher davantage.

Ne jamais savoir

Et puisque cette interrogation sur la notion de karma trouve place dans ce numéro consacré particulièrement au concept de santé, proposons-en l’application suivante : Les actes que nous posons dans notre vie peuvent certes avoir une incidence sur notre santé : nous y avons une part de responsabilité et il est indéniable que nous nous donnons plus de chances de trouver un équilibre satisfaisant en prenant au sérieux les facteurs réputés être à contrôler (cf. āgama) et nos ressentis propres (cf. pratyakṣa), en réfléchissant aussi sur nos réactions (cf. anumāna), en agissant en conséquence. Mais nous ne pourrons jamais savoir, au fond, à quel point les hasards (de la génétique, des évènements vécus, des rencontres environnementales et personnelles, des affects traversés du fait des circonstances…) jouent sur notre santé. En quelque sorte, nous sommes « responsables mais pas coupables ». Ici aussi, un détachement est nécessaire.

 

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Laurence Maman
Formatrice IFY

(1) Yoga Sūtra de Patañjali, II. 1, traduction Laurence Maman : tapas-svādhyāya-īśvarapraṇidhānāni kriyāyogaḥ : « Le travail du yoga (a comme composantes) une discipline ardente, l’étude (« de soi et du Soi ») et l’abandon du fruit des actes (à ce qui nous dépasse) ». C’est l’établissement de cette pratique, dont la première composante est une action sans tiédeur, qui ouvre la voie à tout le processus de transformation du yoga.

(2) de saṃ-kṛ : préparation ; fait de faire subir un traitement ; sacrement ; éducation ; impression ; prédisposition. Dans ce terme (notons sa proximité avec le terme « sanskrit ») est présente une connotation d’action s’étant complètement (saṃ-) développée. Les rituels – y compris ceux qui rythment la journée des hindous – sont des saṃskāra, de même que le sont, en yoga, les habitudes voire automatismes générés par les expériences passées.

(3) Dictionnaire sanskrit-français en ligne : Gérard Huet, Héritage du sanskrit. Site : sanskrit.inria.fr

(4) Tara Michael, Introduction aux voies de yoga, éditions du Rocher, 1987, 237 pages.

(5) YS III. 18, traduction François Lorin : saṃskāra sākṣāt karaṇāt pūrva jāti jñānam : « Lorsqu’on voit ses habitudes directement, on connaît ses naissances passées ». Pas nécessairement les vies passées : il peut aussi s’agir d’évènements vécus à une période antérieure de notre vie.

(6) YS IV. 7, traduction François Lorin : karmāśuklākṛṣṇam yoginaḥ trividhamitareṣām : « Pour les yogis, les actes ne sont ni bons ni mauvais ; pour les autres ils sont de trois sortes. »

(7) YS IV. 3, traduction François Lorin : nimittam aprayojakam prakṛtīnāṃ varaṇabhedastu tataḥ kṣetrikavat : « La cause instrumentale (est) sans effet sur les potentialités de l’énergie et de la matière, mais (elle entraîne) une destruction des obstacles comme un paysan (rompt la digue qui retient l’eau). » L’acte du guide en yoga est de creuser un trou au bon endroit pour que les potentialités de l’élève se fraient un chemin.