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Hommage à Desikachar

Desikachar, un professeur singulier

Article tiré du dossier sur l'enseignant référent, paru dans le numéro Automne 2014 du journal de l'IFY. Par Laurence Maman, formatrice IFY.

Dossier : l’enseignant référent

En hommage à T.K.V. Desikachar, qui nous a quittés le 8 août dernier, le comité de rédaction du journal de l’IFY a décidé de publier à nouveau une série d’articles parus dans le numéro automne 2014 du journal, dont le dossier était consacré à l’enseignant référent et bien entendu, tout particulièrement, à Desikachar.

 

J’ai eu la chance de rencontrer T.K.V. Desikachar vers l’âge de 21 ans, grâce à Claude Maréchal et François Lorin, et d’être reçue par lui en cours particuliers à Chennai, lors de séjours annuels, à partir de 1977. Les douze années qui ont suivi ont donné à ma vie une orientation décisive.

Laurence Maman et TKV Desikachar

Le témoignage que je peux donner de ma relation avec Desikachar en recoupera probablement, par certains côtés, d’autres. Mais il en différera aussi certainement de manière significative. Chacun a établit avec lui une relation singulière. Je pourrai aussi évoquer les interprétations que je fais, aujourd’hui, à propos de l’évolution qu’à prise sa vie et ses enseignements. Desikachar, me semble-t-il, tout en étant profondément ancré dans sa tradition, s’est positionné de manière assez singulière par rapport aux normes de la relation professeur-élève telle qu’elle était envisagée en Inde, dans un milieu de brahmanes du Sud, dans une famille bien particulière. Avec des conséquences diverses.

Desikachar approche de la fin de sa vie et il est malade, d’une maladie de la mémoire que ses élèves auraient eu, je crois, bien du mal à prévoir. Cette situation, qui m’attriste beaucoup, me dit d’abord que la pratique du yoga ne prémunit pas contre les accidents de la vie, les dispositions biologiques, les attaques du vieillissement et des maladies qui l’accompagnent souvent.

Desikachar, un « soignant » pour moi

La découverte du yoga et sa mise en pratique ont, dès 1969, contribué à soigner le grand désarroi dans lequel je m’étais retrouvée, avec mère et frère, à la suite du décès brutal, lorsque j’avais 15 ans, d’un père très présent jusqu’alors. D’une certaine façon, j’ai vu en Desikachar un autre père, et je pense qu’il a accepté d’endosser ce rôle. Et d’une certaine façon, cela m’a sauvée, à cette époque.

Arriver à Madras (maintenant Chennai) avec la chance de pouvoir étudier avec Desikachar impliquait que l’on se rende complètement disponible pour des cours particuliers ou des situations particulières qu’il déterminait quasiment au jour le jour. Cette règle du jeu ne me posait pas de problème. J’étais là « pour ça ».

Une confiance sans faille

Avec une qualité exceptionnelle d’attention à l’autre et de disponibilité, il a été très « soignant » pour moi, trouvant comment contourner et transformer le tourment de la peur et de l’inhibition, découvrant rapidement à quel point le chant était, dans mon cas, un moyen d’établir et d’affermir ma voix et ma parole, me donnant l’occasion d’être témoin très régulièrement de sa façon de faire avec les patients reçus au Krishnamacharya Yoga Mandiram, me mettant en position d’agir et d’enseigner, me manifestant une confiance sans faille, sans me demander des comptes à propos de la manière dont je travaillais, m’envoyant faire une conférence sur le chant à de doctes indiens de Cochin, me faisant l’honneur de me demander de le traduire lors de congrès hors d’Inde… Tous ces cadeaux, cette confiance manifestée, ont peu à peu permis le développement de ma propre confiance.

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Nous avons travaillé des heures et des heures en cours particuliers sur les bases théoriques du yoga, impliquant commentaires, échanges, questions (de moi à lui, de lui à moi), discussions. Il transmettait avec sûreté sa profonde connaissance du yoga et de son contexte, sans dogmatisme. Je lui serai reconnaissante jusqu’à la fin de ma vie.

Lorsque j’évoquais auprès de lui ce qui me tracassait, ses réponses me donnaient rapidement le sentiment fort et apaisant qu’il n’y avait en fait pas de problème. Il en a, par exemple, été ainsi le jour où je lui ai fait part, sérieusement, de mon complexe de ne pas bien savoir faire la cuisine : « Moi non plus », répondit-il en riant, et cela m’a suffit ! Avec le recul, je pense que cela m’a permis de remettre à leur juste place un certain nombre de tracas finalement mineurs, mais que, dans certains cas, les soucis évoqués auraient mérité un travail introspectif plus approfondi. Cela dit, la qualité particulière des silences – de son fait – qui s’introduisaient dans le cours de nos échanges, me laissait éprouver, dans une grande tranquillité, que ses paroles ou ses réponses qui venaient ensuite, loin d’être automatiques ou précipitées, avaient du poids.

Amitiés profondes

La proximité de Desikachar m’a aussi permis de nombreuses rencontres avec ses élèves alors présents, pour des études en commun et aussi pour l’établissement d’amitiés profondes qui perdurent.

Je me rendais bien compte que d’autres se trouvaient en situation, en sus des cours qui les concernaient personnellement, de s’impliquer avec lui dans des projets plus « politiques ». Je n’y comprenais pas grand chose. Je voyais bien que certains pouvaient, à un moment ou un autre, se trouver en conflit ou en tension avec lui. Cela ne m’arrivait pas. Je pense maintenant qu’outre l’intuition qu’il a eue d’une protection nécessaire à mon égard, une des raisons était que j’étais quasiment incapable de me concevoir impliquée dans des processus de rivalité ou de prise de pouvoir.

Sans trop me poser de question, ni analyser la relation que j’avais avec lui, je me sentais soutenue par lui ne ressentais pas vraiment le besoin de plus. Pendant de nombreuses années, j’ai été peu entreprenante et peu rebelle. De fait, ce n’est que le jour où j’ai décliné l’offre de Desikachar de rentrer au sein de la KHYF que j’ai vécu un temps de disgrâce.

Des relations qui engagent

Desikachar est d’un monde où le devoir de transmission de ce qu’on a reçu est fondamental. Une tradition doit continuer à être représentée, au plus près de sa teneur originale (dans l’Inde traditionnelle on ne croit pas au progrès de l’humanité, tout en constatant la tendance – contre laquelle il faudrait lutter – à l’affadissement des visions les plus inspirées qu’ont eues les premiers « sages »).

Cette fonction de transmission est assurée par les lignées de guru, ceux qui « ont du poids ». Ces « professeurs » ont à la fois l’autorité que leur confère leur position sociale de guide et la modestie de se percevoir comme simples maillons d’une chaîne.

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Les relations guru-disciple se prennent très au sérieux de part et d’autre, impliquant un engagement mutuel assez central dans une vie. Je me souviens des paroles adressées par Desikachar lors d’un stage à quelques élèves occidentaux, parmi lesquels je me trouvais. Il m’a semblé que c’était avec regret : « Vous ne comprendrez jamais ce qu’est un guru… » Sorte de constat réalisé après des années de fréquentation proche. Car il a particulièrement cherché à transmettre l’esprit du yoga, à des Indiens comme à des non-Indiens, au sein de sa propre famille comme auprès de personnes qui venaient de très loin.

Considérant que lui-même ne comprendrait jamais suffisamment comment enseigner le yoga aux Occidentaux, il a cherché à nous confier cette tâche. En même temps, j’ai eu le sentiment à son contact, que les personnes qu’il avait en face de lui en tant qu’élèves étaient considérées avant tout pour ce qu’elles étaient et ensuite seulement pour leur potentiel de transmission : en face de lui, je me sentais aussi avoir un certain poids.

Ecartelé entre sa tradition et son désir d’ouverture

Cette position, qu’il a pu tenir pendant un certain nombre d’années, me paraît assez particulière dans le monde indien du yoga. Mais il me semble avoir été écartelé, oscillant entre des positions fermes de maître traditionnel, le désir d’ouvrir des chemins de modernité dans le respect de sa tradition et l’intérêt authentique porté à ses élèves. Une position sans doute très difficile, d’autant plus que son environnement le tiraillait. Je ne serais pas loin d’imaginer que le trouble ainsi engendré ait pu contribuer à perturber son état de santé. D’une certaine manière, je me le représente comme quelqu’un de bien seul.

T.K.V. Desikachar est une personne d’une grande intelligence et sensibilité, attentif à ceux à qui il a accordé sa confiance, sachant alors se rendre très disponible, généreux, imprégné de la pratique et de la culture du yoga, créatif et désireux de comprendre d’autres cultures ou démarches de transformation personnelle. En ce qui me concerne, il a trouvé des moyens de m’aider à cheminer de la peur vers la confiance, de l’inhibition vers l’action, de l’isolement vers les rencontres, de l’orthodoxie pure et dure vers la créativité.

Sa singularité, en tant que professeur qui ne s’est pas contenté de transmettre de manière rigide sa tradition, mais l’a confrontée aux temps qui changent, a été un grand atout et aussi une source de conflits extérieurs et, sans doute, intérieurs. Mais le mouvement qu’il a initié, l’inspiration qu’il a donnée à ses élèves, le point auquel il les a marqués, perdurent et animent toujours l’esprit qui fédère les membres de notre Institut.

Laurence Maman

Formatrice IFY