Yama & niyama, notre façon d’être au monde.

L’article ci-dessous est extrait de la revue « Pas à pas » éditée par l’association régionale IFY Poitou-Charentes et reproduit avec l’aimable autorisation de celle-ci.

« Le 2e chapitre du Yoga Sūtra traite de notre façon « d’être au monde ».

La première moitié du chapitre nous apprend que notre façon de voir le monde et nous-mêmes est à l’origine de relations confuses multiples et diverses à l’œuvre dans nos vies. Ces relations confuses (saṃyoga) conduisent inévitablement vers la souffrance parce
qu’elles empêchent un regard neuf, parce qu’elles font obstacle à la possibilité d’interagir directement avec ce qui est. Alors, nous sommes coupés de l’espace en nous pour un renouvellement de notre perception et de notre « être au monde ».

La seconde partie du 2e chapitre et le début du 3e présentent les moyens de réduire cette confusion pour favoriser des relations fondées sur la liberté. Ces moyens sont les 8 membres (aṅga) de la pratique du yoga. Chaque aṅga tente de dissocier et de clarifier les éléments en interaction dans telle ou telle relation : avec une autre personne, avec nous-même, notre corps, notre souffle, et ainsi de suite, jusqu’à l’interaction même entre notre perception et notre être, explorée par le moyen de la méditation.

Yama, une invitation à explorer la liberté dans nos relations

Le premier aṅga, yama, l’observance vis-à-vis d’autrui, concerne notre relation avec une autre personne et cette relation est explorée selon 5 aspects. Il me semble très important d’examiner ces aspects, non pas chez l’une ou l’autre des personnes impliquées dans la relation, mais de l’intérieur de la relation même. Les 5 yama ne sont ni des objectifs à réaliser, ni des commandements à respecter, mais plutôt des points de vue nous aidant à approfondir et clarifier ce qui se passe entre nous et l’autre personne, sans confondre l’une ou l’autre, en sachant qui est qui.

Les deux premiers points de vue, ahimsā et satya, forment une paire et interrogent les fondements même de la relation.

Satya (la véracité) : quel espace suis-je prêt à occuper moi-même dans la relation ? Suis-je apte, tout en restant moi-même, à prendre part et appui sur cette relation ?

Ahimsā ouvre un espace protégé pour la relation, alors que satya permet la simplicité et l’interaction directe.
Ayant exploré ces fondements de la relation que sont ahimsā et satya, les deux yama suivants prennent toute leur importance et le jeu des questions se poursuit.

Asteya permet le dévoilement de ce qui est précieux dans la vie, alors que brahmacarya préserve et ranime notre énergie vitale dans le courant de ce qui est essentiel. C’est un approfondissement de la relation qui permet à chaque personne d’être elle-même.

Le 5e yama, aparigraha, pointe au-delà de cette relation spécifique.

Aparigraha, c’est accepter la différence entre la Vie et les formes qui la manifestent. C’est pourquoi le sūtra dit que vivre aparigraha permet une compréhension profonde « du pourquoi et du comment » de la vie.

Niyama, un questionnement sur l’image de soi-même

Chacun des 8 membres du yoga a pour objectif viveka, la possibilité de « voir des deux côtés » et de rendre toute relation libre.
En ce qui concerne yama, les deux côtés sont évidents : l’autre personne et moi.
Pour les niyama, l’approche semble plus délicate : quels sont les deux côtés dans ma relation à moi-même ? Je propose de distinguer :

Une ouverture dans ma relation à moi-même implique la possibilité, dans la vie quotidienne, de vivre – et laisser vivre – les différences entre puruṣa et prakṛti, de permettre la réflexion du puruṣa sur prakṛti, en d’autres mots, de permettre la libre circulation de Prāna.
Niyama (l’observance vis-à-vis de soi-même), comporte 5 aspects et, tout comme pour yama, les deux premiers,
śauca et saṃtoṣa forment une paire établissant les fondements de la relation.

Śauca, c’est chercher à donner un support à ce qui m’habite profondément, alors que saṃtoṣa, c’est faire confiance à ce qui m’anime de l’intérieur même. Ces deux bases de la relation à soi-même vont de pair : śauca sans saṃtoṣa m’inciterait à me tourner vers moi-même en développant culpabilité ou orgueil ; saṃtoṣa sans śauca rendrait difficile pour moi d’être vraiment dans le monde.

Les deux autres points de vue, tapas et svādhyāya, approfondissent la relation, l’ouvrent davantage. Tapas et svādhyāya en interaction me conduisent dans une exploration de « qui je suis ».

Alors que tapas peut changer et purifier ce qui supporte la vie en moi, svādhyāya révèle et confirme, de l’intérieur, la direction de mon tapas.
Tapas sans svādhyāya pourrait être néfaste et je pourrais me tromper, alors que svādhyāya sans tapas pourrait me garder dans un monde de rêverie.

Le 5e niyama, īśvara-praṇidhānā, ouvre au-delà de la relation à soi-même, tout comme le 5e yama, aparigraha, ouvre au-delà de la relation avec l’autre personne.

Īśvara-praṇidhānā (l’abandon) : c’est faire confiance à ce qui porte toute relation, qu’il s’agisse de la relation entre ma vie et la vie d’un autre, entre ma vie et la vie de l’univers.
Īśvara-praṇidhānā n’amène pas à l’extérieur de ma relation avec moi-même, mais il l’approfondit en y amenant la dimension d’une relation avec l’univers.
C’est pourquoi le sūtra dit que īśvara-praṇidhānā ouvre les portes de la perception.

« Le yoga nous cherche dans notre propre nature, notre solitude et notre humanité partagée. »

Peter HERSNACK, formateur IFY – 2010