Viniyoga…, à l’origine de l’IFY

Cet article est extrait du « Journal de l’IFY », revue éditée par la fédération.

« Même si notre fédération ne porte plus ce nom – nous y reviendrons –, notre mouvement reste placé implicitement sous cette bannière. Pourquoi Viniyoga a-t-il défini notre yoga et pourquoi a-t-il été abandonné ? Petit rappel historique.

Dans le mot « viniyoga », deux préfixes sont associés au terme yoga – ce qui relie, fait jonction, crée une cohésion : vi– convoie l’idée de repérer les différences, ni– évoque à la fois un mouvement vers le bas et une notion d’intensité ;
viniyoga, c’est donc une relation de transmission du yoga impliquant un discernement, avec intensité et modestie.
L’histoire raconte que c’est lors d’un trajet en voiture avec quelques-uns de ses élèves vers L’Arbresle, en région
lyonnaise, où allait se dérouler un stage qui nous rassembla, que T.K.V. Desikachar a adopté ce nom : il s’agissait de
désigner la fédération internationale, et ses déclinaisons nationales, qui allaient voir le jour en 1983 dans plusieurs
pays d’Europe, à commencer par la France, et aussi aux U.S.A, constituées par ses élèves. Le lancement de la revue
Viniyoga date du même moment. Desikachar y présente le concept, dans le numéro 0.

Avant de le citer, voyons d’où vient ce terme : du bref aphorisme 6 du troisième chapitre du Yoga-sūtra : tasya
bhūmiṣu viniyogaḥ
, traduit par : « On applique cela par étapes. » « Cela » fait référence à ce qui a été évoqué au début du chapitre : le développement successif des trois derniers « membres » du yoga – concentration (dhāraṇā), méditation (dhyāna) et « rassemblement » (samādhi) – dont l’ensemble constitue le samyama. Bhūmi, ici traduit par « étapes », est aussi un nom de la terre, de ce sur quoi on prend support.
Si l’on se tient au plus près de ce texte, ce qui est évoqué ici est l’existence incontournable d’étapes, de marches, dans le processus central au yoga, par lequel se transforme la qualité de concentration, d’attention, de présence à toute situation vécue. On peut aussi bien s’y appliquer lors des pratiques de yoga et des assises méditatives, avec un « objet » précis dans son champ d’attention, que dans, par exemple, la manière dont on s’installe progressivement
dans un travail, une activité, une relation…

On sait que T. Krishnamacharya, dans les années 1980, a repris cette notion pour l’appliquer à l’enseignement, en
fonction de différents paramètres rendant nécessaire une progressivité dans la pratique des postures et du prāṇāyāma. Et le facteur individuel, la prise en compte de la singularité de chacun, est ainsi apparu au premier plan, devenant une grande caractéristique de cette lignée d’enseignement : « Ce n’est pas la personne qui doit s’adapter au yoga, mais le yoga qui doit être soigneusement adapté à chaque personne », disait-il, citant Nāthamuni.

Voici donc ce que dit son fils, Desikachar : « Toutes nos intentions et toutes nos actions devraient tenir compte à la fois du possible et de l’idéal. […] On ne peut construire une maison qu’après avoir nettoyé le site de tous débris, marqué l’emplacement exact, creusé les fondations et construit brique après brique, panneau après panneau.
Il n’y a pas de magie. […] Il faudra […] tenir compte plus ou moins de la réalité. […] Le projet dépend de l’intelligence de l’architecte mais demande du propriétaire qu’il accepte les données de départ. […] (En yoga aussi), il est souhaitable de tenir compte du point de départ et de la direction à suivre. […] Malheureusement, la plus grande partie de ce qu’on peut trouver de bon a été si rigidement normalisé que l’individu n’a plus le droit à une existence autonome. […] L’esprit de Viniyoga, c’est de partir de là où l’on se trouve. Puisque chacun est différent et change de temps à autre, il ne peut y avoir de point de départ commun et les réponses toutes faites ne serviront à rien. Il est nécessaire d’examiner la situation actuelle et de remettre en cause le statut habituellement admis. […] »

Glissement de sens ?

J’ai tenu à revenir à de longs extraits de ce texte, pour que nous puissions réfléchir à ce qu’il exprime avant tout et,
peut-être, à un certain glissement dans ce que nous en mettons en avant. Il insiste avant tout sur le caractère réaliste
et graduel de la mise en œuvre d’un projet – en Inde, on aborde aussi avec progressivité, par exemple, une activité
musicale, ou la pratique de la danse, on prend le temps de s’y installer avant d’introduire des moments plus exigeants. Il s’agit de tenir compte, entre autres mais pas seulement, des différences de départ entre chaque situation et chaque individu et des différences dans leur progression.
Mais, me semble-t-il, dans la manière que nous avons eue de présenter (et peut-être nous représenter) par la suite le concept de Viniyoga, c’est essentiellement l’idée d’adaptation qui a prévalu, ce qui n’est pas tout à fait la même chose. Il pourrait même arriver que, nous focalisant sur la responsabilité et l’action du professeur de yoga, nous
concevions de manière un peu trop théorique les étapes permettant une progression ; et de manière un peu trop
protectrice l’idée d’un yoga « adapté ». Il n’y a pas de rapport direct et univoque entre le projet planifié que peut établir un professeur, aussi subtil soit-il, et la manière dont un être humain donné va y répondre : tout dépend de sa propre structure, de ses résistances, de la régularité de sa pratique, de la manière dont il en tire des enseignements pour lui-même, des contingences de sa vie… : les étapes sont aussi celles, pas toujours prévisibles, du voyage propre à chacun. Et même si une évolution linéaire est invoquée, il peut y avoir des discontinuités dans ce processus. Et cela prend du temps.

Je proposerais volontiers qu’on revienne d’abord à la traduction de Viniyoga par « progression graduelle » (impliquant forcément l’idée d’une boussole, d’un objectif vers lequel on tend mais qui pourra éventuellement
être reconsidéré), impliquant de manière équilibrée le professeur et l’élève. La notion d’adaptation viendrait plutôt
en complément. Celle d’ajustement à chaque situation est peut-être plus appropriée.

Brève histoire de notre mouvement

Depuis sa fondation en 1983, le mouvement Viniyoga a traversé différentes époques. D’abord animé par celles et
ceux qui avaient rencontré T.K.V. Desikachar en Inde à partir des années 1960, il a tout de suite été représenté par des organismes nationaux, telle la Fédération Viniyoga France (FVF), à laquelle a été adossée dès le départ la revue Viniyoga créée par Claude Maréchal, dans laquelle beaucoup d’entre nous ont écrit, mais aussi, les premières années, par une instance internationale, Viniyoga International Association (VIA). Au fil des années et de diverses circonstances, VIA s’est arrêté, FVF est devenue Fédération Française de Yoga Viniyoga (FFYV) puis, à partir de 2006, l’Institut Français de Yoga (IFY), nom que nous portons à ce jour. Ce dernier changement, qui nous a fait quitter le nom Viniyoga, s’est fait en réponse à une demande de Desikachar qui considérait que ce terme devenait trop restrictif pour définir le yoga (d’autant plus qu’il prenait surtout le sens d’adaptation ?) au regard de l’ampleur de ce que permet ce chemin de vie en termes de transformation personnelle impliquant le corps, le souffle, la pensée, la capacité à se relier, à être présent à sa vie… Et qu’en définitive, il s’agissait du yoga au sens large.

Si ce changement a été fructueux, il a aussi entraîné une certaine difficulté à définir, pour « communiquer », les
caractéristiques du yoga de l’IFY. Or nous restons animés par les spécificités du Viniyoga : c’est dans le cadre d’une
relation de personne à personne, et à partir d’un état des lieux différent pour chacun et en chaque circonstance, que se détermine le choix des outils à mettre en pratique, différemment pour chacun et en chaque circonstance ; en
prenant appui, pas à pas, sur les supports fournis par les transformations installées.

Que notre Institut inclue ou non dans sa dénomination le terme Viniyoga, restons conscients du fait que c’est toujours cet esprit qui nous anime. »

Laurence MAMAN, formatrice IFY – 2025