Cet article est extrait du « Journal de l’Institut » édité par l’IFY.
« Il n’y a qu’un yoga. pourtant les définitions comme les dénominations sont multiples. Nous tentons ici de préciser quelques notions et d’éclairer une dizaine d’appellations.
Qu’est-ce que le yoga ?
Il n’y a qu’un seul yoga : celui qui favorise l’harmonie et l’épanouissement de l’être. Cet équilibre implique une évolution des différents aspects de la personne (santé et équilibre physique, énergétique, psychique, spirituel…), de ses activités, relations au monde, à la nature et aux gends qui l’entourent. Tout ceci n’est possible pour celle ou celui qui a réalisé une paix suffisante avec le passé, la stabilité dans le présent et une certaine sérénité par rapport au futur.
Concrètement, le yoga est à la fois une démarche, un moyen, un état d’être, mais aussi un aboutissement.
Le yoga est une démarche dans le sens où il vise une évolution de la personne au cours d’un cheminement progressif. Cette entreprise se construit par le biais d’un entrainement spécifique, une pratique constante, une préparation aux changements, l’entretien et la consolidation des bénéfices obtenus. Tout cela prend nécessairement du temps, de la patience et de la constance.
Le yoga est un moyen grâce aux nombreuses techniques qu’il met au service de cette démarche. Nous reviendrons plus tard et en détail sur ces outils du yoga, mais citons déjà la discipline personnelle (style de vie, alimentation, exercices physiques, concentration…) l’éthique, le travail énergétique, etc. une partie de ces procédés méthodiques apparait dans la description des différentes formes de yogas exposés ci-dessous.
Le yoga est une façon d’être dans le sens où ces moyens et techniques ne sont rien sans le bon état d’esprit. Certains sont capables de faire des postures extraordinaires, mais sans l’état d’esprit, cela n’est jamais qu’une performance physique. D’autres, moins souples, voire raides, sont bien plus « en yoga » que les précédents parce qu’ils ne se leurrent pas sur les tenants et les aboutissants de cette voie royale. La preuve apparait dans la qualité de leurs comportements quotidiens. Dans ce sens, on peut être un vrai « yogi » sans atteindre la perfection physique des postures, et passer complètement à côté du yoga, tout en pratiquant impeccablement, la forme extérieure des postures.
Le yoga est un aboutissement lorsque les buts sont atteints. Ici aussi, différents niveaux existent : élémentaires, intermédiaires, avancés ou ultime. Les réalisations élémentaires ne sont pas les moins importantes : celui qui peut à nouveau se pencher et lacer ses chaussures sans aide extérieure considèrera, à juste titre, qu’il s’agit là d’un aboutissement. Pour lui, cela n’a rien de mineur !
Le niveau intermédiaire peut se traduire par un mieux-être général, une atténuation de certaines faiblesses comportementales ( impatience, colère, passion, peurs…), une bonne prise en charge de ses responsabilités… Bref, un meilleur fonctionnement dans le quotidien. Meilleure santé, vitalité générale, corps souple et solide, mental équilibré, personnalité sereine et dynamique, … tout ceci fait partie des potentiels, somme toute normaux mais essentiels, que le yoga peut développer.
D’autres signes témoignent d’un niveau avancé plus avancé encore. Les Yoga-Sūtra en donnent de nombreux exemples en citant les fameux siddhi ou « réalisations extraordinaires » du yogi qui obtient une grande maîtrise de son mental. On retrouve à nouveau ces descriptions dans des textes plus tardifs comme les upaniṣads du yoga par exemple.
Quant au niveau ultime, c’est ce que le yoga appelle la délivrance (apavarga), l’isolement libérateur (kaivalya), l’absorption dans l’indicible (nirbīja-samādhi), l’union parfaite (yoga) de l’énergie ou âme individuelle (jīvātman) avec l’énergie ou âme universelle (paramātman) … Nous y reviendrons peut-être plus tard.
Pourquoi une telle profusion de yoga ?
Les quelques pistes esquissées ci-dessus font apparaitre les premières raisons qui ont conduit à une multitude d’appellations et à une apparente variété des yoga. En fait, ces différents systèmes existent pour répondre à la diversité des demandes (tout le monde n’y recherche pas la même chose), pour répondre à la multiplicité des personnalités, pour offrir des moyens qui soient en affinité avec le caractère de chaque personne, avec sa sensibilité, ses aspirations et ses capacités.
Le yoga présente des aspects philosophiques par son questionnement sur l’homme, son regard sur le monde, son éthique, son art de vivre… La démarche est psychologique, énergétique et physiologique par les mécanismes qu’elle active. Elle devient spirituelle en offrant à l’homme une méthode de salut.
Chaque yoga correspond à une facette particulière de la nature humaine, selon les caractères qui prédominent chez telle ou telle personne à un moment particulier de sa recherche. La tradition indienne elle-même répartit les hommes en différentes « catégories », erronément appelées « castes ». Pour chacune, elle a développé une forme de yoga qui convient mieux à la personnalité.
C’est ainsi que l’on parle parfois du karma-yoga pour l’actif, du jñāna-yoga pour l’intellectuel, du bhakti-yoga pour le contemplatif, du rāja-yoga pour le renonçant. Il faut toutefois se méfier des cloisonnements stéréotypés. Cette classification est avant tout théorique. en attirant l’attention sur telle ou telle particularité, il s’agit de mettre en évidence certains caractères du yoga et de clarifier ses différentes facettes, mais ce ne sont jamais que les « couleurs » d’un seul et même yoga, qui en est l’arc-en-ciel.
Il nous parait également utile de rappeler que l’aspirant sincère et bien informé ne se limitera jamais à la pratique exclusive d’un seul yoga particulier car, répétons-le, le yoga constitut un tout indissociable, avec ses différentes formes étroitement imbriquées les unes dans ls autres. Ces spécificités résonnent entre elles, elles s’interconnectent, se recoupent ou se croisent à l’infini. Pour les mêmes raisons, différentes formes de yogas sont souvent pratiquées, successivement ou conjointement, par le même « yogi« . ainsi, chacun donne à sa démarche une connotation particulière en insistant sur l’une ou l’autre facette du yoga. On aurait du mal à imaginer un maître accompli dans l’une de ces branches, et qui ne posséderait pas en même temps une réelle compétence dans les autres.
La liste des yoga qui suit et leur description n’est ni exhaustive ni purement traditionnelle. Non exhaustive car il est probablement impossible de recenser tous les yoga. Certaines formes sont secrètes ou confidentielles, d’autres farfelues. Il arrive aussi que des personnes incompétentes ou mal intentionnées, quand ce n’est pas les deux à la fois, attribuent le titre de yoga de manière abusive à des approches qui sont à l’antithèse même de la voie du yoga…
Chemin faisant, nous verrons que le yoga est comme une étoffe unique, constituée de nombreux fils (les yoga) qui se croisent. Ceci explique, dans chaque section, les renvois à tel ou tel yoga particuler.
- Le rāja-yoga (le « yoga royal)
Comme son nom l’indique, c’est la voie royale, complète, mais ce terme recouvre différentes notions. Voici les principales :
- Le rāja-yoga est souvent présenté comme le « yoga classique » ou « yoga de Patañjali ». Il combine un ensemble d’approches qui sont le yoga du cheminement, de l’effort et la pratique (sādhana), le yoga de l’absorption (samādhi), le yoga des réalisations (siddhi), et le yoga de la libération (kaivalya) … Autrement dit, le rāja-yoga représente avant tout l’ensemble de l’enseignement de Patañjali, tel que le maître l’a présenté dans ses Yoga-sūtras, synthèse et couronnement de tous les autres yogas : kriyā, ashtānga, mantra, bhakti, hatha, japa, jñāna, karma, dhyāna…
- Certains limitent le rāja-yoga « yoga aux huit membres » (ashtānga-yoga), une partie des Yoga-sūtras de Patañjali.
- D’autres restreignent sa signification au « yoga interne » (antar-anga-yoga), ou antar-anga-sādhana) du même Patañjali. Ce yoga interne regroupe les trois derniers membres de l’ashānga-yoga, soit : la concentration (dhāranā), la méditation (dhyāna) et l’absorption (samādhi).
- Le rāja-yoga signifie aussi « aller à la découverte du roi (rāja) intérieur, pour s’unir (yoga) à lui ». Le roi est toujours lumineux, serein; il est notre capital permanent de bonté, de générosité et d’intelligence. Ce « Souverain » est en chacun de nous, mais souvent caché par nos actes, nos pensées, nos impressions, nos distractions ou tensions… Nous ne lui permettons pas de s’exprimer, car l’ignorance fondamentale (avidyā) nous empêche de réaliser cette réalité inépuisable.
Il s’agit donc de pratiquer un yoga qui nous ramène à notre essence, pour devenir ou re-devenir le maître (rāja) de notre corps, de nos organes sensoriels et de notre mental. Le rāja-yoga veut rendre à l’être humain sa dimension « d’être extraordinaire » parce que équilibré, épanoui dans un retour de la clarté, de l’amour, de la paix, de la tolérance, et une réorganisation complète de l’être. C’est aussi, comme dit Patañjali dès le début de ses Yoga-sūtra, créer les conditions qui remettent la « Pure conscience intérieure » à sa vraie place (YS I.3).
On distingue encore deux courants par rapport à cette dernière acceptation : pour les uns, le rāja ou l’Être spirituel est le puruṣā ; pour les autres, c’est la Divinité en nous, le Seigneur, Īshvara, l’Être spécial (puruṣā-viśeṣa). Quoi qu’il en soit, le yogi cherche à découvrir sa Conscience Intérieure ou son Être Profond (le rāja). Il veut s’absorber en lui, pour finalement se « re-trouver » pleinement. C’est l’essence même de l’enseignement de Patañjali.
Nous concluons cette section en rappelant que le « yoga royal » (rāja-yoga) est le yoga, tout simplement ; celui qui couronne tous les autres, qui en constitue la synthèse et l’aboutissement.
2. Le yoga de Patañjali
Après le « rāja-yoga« , nous vous proposons cette fois de nous intéresser au « Pātañjal-yoga » ou « yoga de Patañjali.
La tradition indienne dit que Patañjali, émissaire spécial, descendit sur terre avec trois cadeaux pour soulager l’humanité suppliante :
- un ouvrage de grammaire sanskrite, pour faciliter la communication entre les hommes et leur permettre l’apprentissage des textes anciens ;
- un ouvrage sur la médecine traditionnelle de l’Inde (āyurveda), pour remédier aux souffrances physiques ;
- et les Yoga-sūtra pour les perturbations mentales.
Patañjali n’a pas créé ni inventé le yoga. Celui-ci existait déjà depuis des siècles, voire des millénaires, mais Patañjali a réuni et codifié avec rigueur toutes les connaissances et pratiques du yoga de l’époque dans une synthèse magistrale qu’il a intitulée « les aphorismes du yoga » (Yoga-Sūtra). Sur le personnage de Patañjali, on sait peu de choses, quelques légendes tout au plus. Elles expliquent que l’humanité souffrait de différents troubles, dont les principaux étaient :
- une mauvaise communication. Elle conduit aux incompréhensions, à la méfiance, aux tensions relationnelles, tout en nuisant aux rapports sociaux. Pour améliorer la compréhension et faciliter l’étude des textes sacrés, Patañjali a offert un commentaire sur la grammaire sanskrite.
- Une mauvaise santé physique. Les maladies étaient nombreuses, l’hygiène laissait à désirer, les connaissances du corps et de son fonctionnement étaient très limitées. Les épidémies faisaient des ravages… Patañjali a apporté la science de la médecine traditionnelle pour une longue vie en pleine santé (āyur-veda). Cette approche holistique de la santé est très efficace, et elle constitue encore de nos jours l’une des médecines les plus appréciées en Inde.
- L’instabilité mentale. Elle entraine la confusion des valeurs, une compréhension erronée des priorités. C’est une tare importante : sans clarté mentale, la santé physique elle-même est en danger, et les relations sociales ne peuvent s’épanouir. Une aide pour la clarté mentale était donc indispensable, pour le mental lui-même, mais aussi pour l’efficacité des remèdes apportés aux deux maux décrits ci-dessus. Pour la clarté et la stabilité du mental, Patañjali a fait don des Yoga-Sūtra à l’humanité implorante.
La date de rédaction des Yoga-Sūtra n’est pas précise mais on estime généralement qu’ils auraient été finalisés environ deux siècles avant notre ère. Nous l’avons dit plus haut : les « aphorismes du yoga » font une synthèse de toutes les méthodes de yoga connues à l’époque. Voilà qui explique pourquoi on trouve dans les sūtra des références directes ou indirectes à une multitude d’autres yogas plus ou moins célèbres : samādhi-yoga, sādhana-yoga, vibḥūti ou siddhi-yoga, kaivalya-yoga, kriyā-yoga, ashtānga-yoga, mantra-yoga, bhakti-yoga, hatha-yoga, tantra-yoga, japa-yanga, jnāna-yoga, karma-yoga, rāa-yoga… Les « aphorismes du yoga » comptent 195 petites phrases, réparties en quatre parties (pāda) ou chapitres :
- Le samādhi-pāda ou « section sur l’absorption complète », Patañjali y présente la définition du yoga, les activités du mental, la démarche du yoga, les obstacles à sa réalisation, et les différents niveau d’absorption (samādhi), jusqu’au degré ultime.
- Le sādhana-pāda ou « section sur le cheminement ». Ce chapitre commence avec l’enseignement du yoga de l’action quotidienne et purificatrice (kriyā-yoga), les sources d’affliction (kleśa), la confusion fondamentale (avidyā), la souffrance (duḥkha), ses causes et comment s’en défaire. Viennent ensuite les sept niveaux de la connaissance et le célèbre « yoga aux huit membres » (ashtānga-yoga), dont Patañjali décrit ici les cinq premiers niveaux, les trois derniers étant traités dans le chapitre suivant.
- Le vibḥūti-pāda ou « section sur les accomplissements » (littt. déploiement, expansion ou manifestation de la force). Les trois derniers niveaux de l’ashtānga-yoga montrent les transformations successives de l’esprit qui atteint des pouvoirs extraordinaires (siddhi). Ils résultent de l’enquête profonde et de la méditation continue sur un objet déterminé.
- Le kaivalya-pāda ou « section sur l’isolement salvateur ». Il s’agit de la libération des obstacles, de l’affliction, de le misère et des limitations habituelles. Patañjali y reprend un certain nombre de thèmes comme l’évolution intérieure, le phénomène de la perception et de la réalité du monde et des phénomènes (sat-vāda).Il précise les spécificités du yoga, de même que le rôle et les qualités du maître (puruṣa, le principe spirituel) d’une part, et de son instrument, le serviteur non conscient (citta, ou mental) d’autre part. Patañjali termine par la description des derniers niveaux du yoga, jusqu’à la libération définitive (kaivalya).
En résumé, le pāañjala-yoga est une démarche de purification, de pacification et d’orientation de l’instrument non conscient, le mental (citta), en vue de réaliser notre nature essentielle et spirituelle (puruṣa). Cette démarche mène à l’émancipation des limites habituelles (afflictions, douleur…) et à la transcendance totale de l’être (kaivalya). Cela n’est possible que par une discipline soutenue, alliée à une grande qualité d’abandon (abhyāsa-vairāgya).
Le professeur T. Krisnamacharya rapporte que Patañjali avait quatre disciples fidèles. A chacun, il enseigna le yoga qui est l’apaisement, la clarification et l’orientation du mental (citta). Chause disciple reçu un enseignement complet, et en essence, identique aux autres, mais chaque disciple étant diffrent, la présentation qu’ils reçurent est elle aussi différente, ce qui explique les quatre chapitres. ».
Frans Moors, formateur IFY – 2008

