Cet article est extrait de la revue « Passerelle » éditée par l’association régionale IFY Espace Nord et reproduit avec l’aimable autorisation de celle-ci.
Frans Moors a été formateur de professeurs de yoga pendant 30 ans, principalement en Belgique et en France, mais aussi en Espagne, Suède, Singapour, Canada, Argentine, etc.
« Les origines
Le terme viniyoga est un mot sanskrit originaire de l’Inde ancienne qui signifie « emploi, usage ; intention, but ; application, commission, distribution » … Il n’est pas spécifiquement dédié au yoga mais s’applique à n’importe quel domaine : cuisine, construction, agriculture… Pour le yoga, le mot signifie principalement « application » correcte, juste, ajustée, intelligente. Et cela se vérifie dans toutes les facettes du yoga : postures, contrôles respiratoires, sceaux symboliques, fixations oculaires, étude des textes, …
Pour la pratique posturale, il faut idéalement compter avec le choix de la posture considérée, sa prise spécifique en fonction de la personne concernée, l’effet recherché … Ainsi, un cours destiné à des jeunes gymnastes très expérimentés comprendra des postures abouties, acrobatiques ou de défi. Pour un autre type de public, la pratique sera très adaptée.
Un des textes les plus intéressants dans ce contexte est le Yoga- Rahasya, litt. « Secret(s) du Yoga ». Son auteur, Nāthamuni, vivait vers le IXe s. de notre ère et précise qu’une bonne application du yoga prend en compte une série de paramètres, principalement : la constitution physique de la personne, lieu, sexe, saison, âge, aspirations personnelles.
Tout cela fait partie du concept de “viniyoga du yoga”. Plus la demande est spécifique, plus le cours s’individualise :
• on peut ainsi “tailler un cours sur-mesure” pour une personne, c’est le cours individuel ;
• ou construire une séance pour un groupe spécifique (j’avais été engagé pendant une saison pour un groupe de karatékas très motivés ; j’ai une autre fois été sollicité par des apnéistes…) ;
• ou pour un groupe “ordinaire” l’approche est abordable par le plus grand nombre sans demande particulière. Dans ce cas, le professeur choisit un thème qu’il développe sur une ou plusieurs séances évolutives avant de passer à autre chose.
Dans un même groupe, pour un thème particulier, on peut aisément prévoir des exercices d’un niveau plus modeste pour les uns et un niveau plus exigeant pour les autres ;
• la plupart des cours de groupes étant donnés en fin de journée, ils intègrent souvent des aspects relaxants, alors qu’un cours matinal privilégie plutôt des aspects stimulants.
Lorsque viniyoga débarque en Occident
Au début des années 80, Desikachar ¹ revient de Zinal ² où il a donné une série d’exposés. A l’époque, aucun enseignant de yoga n’a jamais entendu le mot viniyoga, aucune revue de yoga n’y a jamais fait la moindre référence. Ce n’est pas la première visite de Desikachar en Europe. Outre la pratique posturale, souvent stéréotypée, majoritairement proposée dans les cours de yoga de l’époque, il a observé la faiblesse des savoirs de nombreux enseignants. Il s’est longuement demandé comment améliorer la situation, comment toucher un plus grand nombre d’enseignants et de pratiquants de la discipline. Dans la voiture qui descend vers la vallée, il suggère à Claude Maréchal ³, de créer une revue de yoga. « Comment l’appelerait-on ? » demande Claude. Quelques secondes de réflexion et la réponse fuse : viniyoga. Le mot est lancé, et en septembre 1983, lors d’un grand congrès à Annecy, le numéro « 0 » de la revue Viniyoga est distribué à près de 400 participants. S’imposant bientôt comme une référence, de nombreuses personnalités du yoga y contribueront par des articles (Laurence Maman, François Lorin, Bernard Bouanchaud, avec bien sûr, Claude et Desikachar déjà cités).
Quelques mois auparavant, les trois fondateurs (Claude Maréchal, éditeur responsable, Théo Bainczyk pour la logistique, et moi-même, bombardé « rédacteur en chef » sans très bien savoir ce que cela signifie) ont fondé l’association viniyoga et déposé les statuts officiels.
Suivent bientôt (1984) une Fédération Viniyoga France (aujourd’hui Institut Français de Yoga), puis des centres régionaux et de multiples associations Viniyoga en France. A peu près dans le même élan, en Suisse, nous créons Viniyoga International Association. Des fédérations Viniyoga naissent en Espagne, en Angleterre, aux USA… On entend parler de « cours viniyoga » ici et là. Cette approche du yoga qui prône le respect des limites individuelles connaît un franc succès. Au point que de l’Occident, le terme « viniyoga » retourne en Inde. On le retrouve encore dans diverses organisations.
Tout le monde sur la tête
Jusqu’alors, bien souvent, les cours de yoga cherchaient à mettre tous les pratiquants dans le même moule. Lors de mon tout premier cours de yoga, il fallait pratiquer la posture sur la tête, la posture de la chandelle et la posture du poisson. Tous au même régime ! Aucun problème pour moi, j’avais 18 ans et faisais des acrobaties dans les grands arbres des environs.
Les pratiquants de yoga, eux, devaient s’adapter aux postures choisies par l’enseignant alors que l’approche viniyoga vise à adapter la pratique selon les nécessités et les possibilités. Dans les cours, la majorité des gens se situent entre 40 et 65 ans, voire plus, sans grande expérience de l’exercice physique. Ils rencontrent des limites. Aux USA, où le style est volontiers sportif sinon guerrier, observant l’adaptation des postures à un public moins élitiste, certains essaient de ridiculiser l’approche en l’appelant « miniyoga». Heureusement, d’autres courants ou « traditions » ont des enseignants intelligents, sensibles, et ont de tout temps proposé des cours à des pratiquants moins valides.
En 1984-1985, Desikachar anime des stages de yoga pour ses élèves proches et leurs élèves motivés. L’objectif est l’attribution, à terme, d’un diplôme spécial à la suite d’une longue série de révisions.
12 candidats présélectionnés obtiennent deux années supplémentaires pour se préparer chacun à sa manière à une épreuve publique sous le regard critique d’un jury varié : médecins et autres spécialistes de la santé, formateurs et professeurs de yoga d’autres fédérations, spécialistes de l’Inde, et un public d’environ 200 professeurs de yoga. Après deux semaines d’examen, le
jury délivre le « Diplôme Spécial Viniyoga » à cinq enseignants, ce qui leur assure par la même occasion le titre de formateurs
viniyoga. L’année suivante, deux autres bénéficiaires nous rejoignent. Au total, un Américain, un Danois, deux Belges, trois Français. Ce genre d’événement n’aura plus lieu en raison de son aspect compétitif.
Chacun est unique, comme tous les autres
Je viens d’une famille de cinq enfants. Treize ans séparent l’aîné du cadet. Mon père pouvait nous parler à tous réunis ou individuellement. En individuel, même s’il s’agissait du même objet, il ne s’adressait pas de la même manière à chacun : il tenait compte de l’âge de l’enfant concerné, mais aussi de son caractère (l’un était en révolte, l’autre lunatique, le troisième appliqué, et ainsi de suite), et des désirs personnels.
La pédagogie standard ne fonctionnait pas pour tous. Le père de mon professeur, T. Krishnamacharya, prétendait que Patañjali avait quatre disciples. Il aurait donné fondamentalement le même enseignement à tous, mais de manière différente. Ainsi, le premier chapitre sur les samādhi, a été destiné au plus intellectuel, un certain Mastakañjali ; le deuxième chapitre, sur le yoga de l’action quotidienne [kriyā-yoga] et le yoga aux huit membres – outils [aṣṭāṅga-yoga] au plus pragmatique, Kritañjali, etc.
Cours individuels ou cours de groupe ?
Dans les temps anciens, en Inde, le yoga était enseigné individuellement pour mieux rencontrer les objectifs de chacun. Une fois encore, c’est le « viniyoga du yoga ». Pourtant même dans son pays d’origine, il arrivait que des cours de yoga – plus souvent théoriques – soient prodigués à de petits groupes. Des textes en attestent.
Dans les années 1990 et jusqu’à la fin, Desikachar a inlassablement insisté sur l’application du yoga en fonction des caractères individuels des pratiquants, même en groupes homogènes. Certains ont petit à petit transformé le concept du viniyoga en méthode, en système, en « style de yoga », un contre-sens absolu ! De bonne foi pour les uns, par opportunisme pour les autres. Au point que, peu avant l’an 2000, Desikachar demande que l’on cesse d’associer le nom de son père et le sien au nom viniyoga. Dans une interview qu’il m’accorde quelques années plus tôt, il prédit : « Vous verrez, un jour, un irresponsable voudra en faire une
marque déposée ». Et cela s’est vérifié depuis. Notre professeur clamait volontiers : « Viniyoga est un concept, il ne peut appartenir à l’un plus qu’à l’autre et n’est pas négociable. Appliquez-le dans chacun de vos cours, n’en faites pas une étiquette ».
Très récemment en France, un jugement est à nouveau venu confirmer que le nom ne pouvait être une possession personnelle ni un domaine réservé 4. Cela n’empêchera pas certains de vouloir en faire un « style » étiquettes. Pour notre part, nous continuons d’affirmer haut et fort que viniyoga n’appartient à personne puisque ce n’est pas une marque mais une belle pédagogie
1 Desikachar (1938-2016), est le fils et l’étudiant privilégié de Sri Krishnamacharya considéré comme le père du Yoga moderne, dont il a poursuivi l’enseignement. Il a fondé le centre KYM à Chennai. Il a été invité sur tous les continents pour y faire des exposés sur le yoga.
2 Zinal, village Suisse (Valais) à 1 675 m d’altitude. L’Union Européenne de Yoga (UEY) y organise chaque année depuis 50 ans une grande rencontre internationale de yoga, dans un brassage amical de centaines de participants. Conférences, pratiques, tables rondes et ateliers sont animés par des professeurs de différentes fédérations et des invités de marque.
3 Claude Maréchal, un des pionniers du yoga en Belgique, puis en Europe. A cette époque, Claude est l’un des élèves européens les plus proches de Desikachar.
4 https://www.google.com/search?client=firefox-b-e&q=aboutissement+viniyoga »
Frans MOORS, formateur IFY

