Cet article est extrait de la revue « Pas à pas » éditée par l’association régionale IFY Poitou-Charentes et reproduit avec l’aimable autorisation de celle-ci.
« Le concept d’équilibre participe de son contraire, le déséquilibre : comme dans ce moment chaotique où notre pied trébuche sur un caillou, où notre corps bascule et notre mental se fige ou s’alerte. Pourtant, bien souvent, en un sursaut tout se rétablit.
L’équilibre émerge du déséquilibre, l’ordre du désordre. Les aléas de la vie deviennent source de fonctionnalité et de créativité. C’est là l’essence même de notre existence : l’adaptation. Ainsi, plutôt que de craindre ces instants de flottement ne faudrait-il pas mieux alors les accueillir, les embrasser, voire les souhaiter ? Envisager le déséquilibre comme un tremplin vers nos possibles, observer ce qui en nous crée, dépasse, sublime ces points de bascule, voici tout l’enjeu de notre chemin de vie.
L’équilibre dans la pratique du yoga
Les équilibres en yoga, au cœur des āsana, demandent un engagement corporel complet : des appuis au sol conscients, un centre de gravité actif, un étirement du rachis afin d’accompagner les jeux subtils de la proprioception (cette capacité qui nous permet de nous situer, de nous représenter, d’évoluer dans notre environnement matériel). La concentration, la confiance… et même l’espièglerie sont convoquées. Cette forme d’insouciance qui nous relie à notre enfance : nous sautions de pierre en pierre pour traverser un ruisseau, défiions l’équilibre sur un portique, gagnions le ciel à cloche-pied sur l’esquisse à la craie d’une marelle.
Souvent lorsque nous parlons d’équilibre en yoga nous pensons aux postures difficiles, tenues sur une jambe ou sur nos bras. Pourtant, l’équilibre est avant tout un chemin naturel conjuguant aptitudes physiques et mentales, en relation avec notre environnement matériel et social. C’est ainsi que le yogi progresse sur sa voie.
Puruṣārtha, le sens profond de la vie
Le besoin de tout transformer apparaît souvent lorsque plus rien ne s’accorde et que le déséquilibre persiste au sein de nos vies. Selon les sciences anciennes comme le yoga et l’ayurvéda, le bien-être n’est pas une fin en soi : c’est un outil mis au service du sens de la vie. Cette quête dans la pensée indienne porte un nom : puruṣārtha, la raison d’être de notre conscience. Elle s’articule autour
de quatre objectifs fondamentaux.
- Dharma, le devoir, la justesse, l’éthique
Dharma est l’un des mots sanskrits les plus complexes à traduire. Il désigne ce qui est juste, ce qui permet à la société comme à chaque individu de vivre en paix. Chaque action qui augmente sattva guna (le principe de clarté et d’harmonie) est une action « dharmique ». Suivre son dharma, c’est vivre une vie juste, accomplir ses devoirs et s’éloigner de la haine, de la colère et de la violence. Les yamas alors seront des points d’observation riches d’enseignement.
- Artha, la prospérité et les moyens matériels
Le yoga n’est pas uniquement une voie de renoncement. Dans la tradition indienne, il est important de vivre confortablement, de subvenir aux besoins de sa famille et d’aider ceux qui sont moins favorisés. Toute activité professionnelle est considérée comme
digne de respect, tant qu’elle respecte le filtre du dharma. Une réussite matérielle respectueuse de l’humain et de la nature est pleinement intégrée à la voie. Lorsqu’elle perd ce sens et s’en éloigne, elle alimente le déséquilibre, tant dans le dharma personnel qu’universel.
3. Kāma, Le désir
Le désir est souvent mal compris. Il s’agit ici du désir lié à l’élan d’engagement (abhyāsa), ce qui nous anime profondément. En yoga, il sera question de l’accueillir et de le filtrer au regard du dharma. Le désir est même le premier moteur de notre chemin : il devient détermination, puis transformation.
Ainsi, nos envies présentes, lorsqu’elles sont guidées avec discernement (viveka), peuvent devenir de précieux alliés. Le désir n’est pas à confondre avec rāga, la passion qui nous attache à un objet créant manque et confusion.
Kāma est une énergie de mouvement, qui lorsqu’elle est consciente devient sensibilité, présence, célébration du vivant.
4. Moksha, la libération, l’éveil
Le dernier objectif est moksha : la libération, l’éveil, la sortie de la causalité.
Dans notre monde contemporain et Occidental, cette notion est lointaine de nos traditions philosophiques. Elle peut pourtant se comprendre comme le fait de se défaire de nos conditionnements et de nos préjugés, afin de restaurer en soi la lumière du discernement. « Se libérer du connu », comme l’écrit Krishnamurti, garder l’esprit neuf, car « seul l’esprit qui s’est libéré du connu est créatif ».
Le véritable sens de l’équilibre
Travailler l’équilibre en yoga ne se résume pas à tenir longtemps sur une jambe. On peut être parfaitement stable dans une posture et profondément déséquilibré dans sa vie.
Le véritable équilibre réside, entre autres, dans l’harmonisation de ces quatre objectifs de vie, accompagnés des outils. Au fil du chemin, ce qui semblait complexe se simplifie. Ces quatre piliers se soutiennent mutuellement. Le vrai sens de l’équilibre réside alors dans l’observation de cet ajustement constant.
Eléonore GRATTON, formatrice IFY – 2026

