Le yoga et les enfants.

L’article ci-dessous est extrait de la revue « Trait d’union » éditée par l’association régionale IFY Lyon-Centre-Est et reproduit avec l’aimable autorisation de celle-ci.

 » Faire la classe dans l’esprit de yoga, enseigner le yoga dans sa classe, Danièle Cotrait a bien voulu partager avec nous son expérience d’institutrice et de professeur de yoga. Elle continue à enseigner le yoga aux enfants hors du cadre scolaire.

Être un enfant aujourd’hui…

Le comportement des enfants d’aujourd’hui est complètement différent de celui des générations précédentes.
Les enseignants jusqu’aux années 80, devaient encourager leurs élèves à parler, à s’exprimer, à s’extérioriser, à communiquer. Il leur fallait inventer des stratégies pour atteindre cet objectif tant la réserve, la timidité, la peur probablement, la crainte de l’autorité rendaient tous ces jeunes comme anesthésiés. Lever le doigt, passer au tableau était une épreuve redoutée.
Tonifier, dynamiser était le but aussi de la société traditionnelle indienne : on recherchait un effet brimana, c’est à dire une stratégie d’action stimulante.

Aujourd’hui, on pourrait dire que pour la majorité, c’est l’inverse, les professeurs ne savent pas quoi faire pour faire taire des élèves qui pensent tout haut, qui rebondissent sur tout, qui zappent d’une idée à l’autre et ont beaucoup de mal à se concentrer, à ne faire qu’une chose à la fois et à vivre le moment présent. Leur agenda les appelle à ne pas oublier qu’à la sortie il faut aller au cours de judo, puis de clarinette et qu’entre les deux il faudra faire les devoirs puis prendre la douche, manger, lire et le tout très vite pour ne pas se coucher trop tard. Cette valse d’activités les entraîne dans un tourbillon qui les étourdit.
Le constat paraît sombre mais cet état des lieux est incontournable si l’on veut aider ces jeunes à retrouver un rythme qui les apaisera au moins de temps en temps et leur montrera qu’on peut vivre autrement et trouver une paix dans un petit coin de sa vie, un refuge.

Ils ne sont aucunement responsables, la société a changé et ils subissent ce contexte tout autant que les adultes qui les entourent.
Jamais un enfant ne fait exprès de mal faire…
On peut se donner comme projet, comme mission (?) d’offrir un endroit et un temps dans lequel ils vont pouvoir relâcher la pression et leur donner des outils pour vivre mieux les autres moments : nombreuses évaluations, conflits, surmenage…
Le burn out touche vraiment les enfants. Des enfants de CM2 sont sous antidépresseurs, d’autres font un rejet total de l’école et refusent d’être scolarisés en 6ème et se retrouvent en psychiatrie (je parle d’enfants que j’ai eus dans ma classe).
Il y a vraiment urgence et le sas de décompression qu’un moment de yoga peut donner est à la fois simple et difficile à mettre en place.
L’idéal serait que les profs d’école soient formés et sensibles à la philosophie du yoga et qu’ils l’introduisent comme une façon d’être mais nous en sommes loin… C’est une ambiance, c’est accepter qu’on puisse se tromper, recommencer, s’entraider sans considérer que dans ce cas on triche,
Célestin Freinet disait : “c’est à plusieurs qu’on apprend tout seul…”

Maria Montessori, cette grande dame de l’éducation, disait qu’un enfant prend contact avec la flamme intérieure qui l’habite et c’est cette dignité qui va devenir un moteur puissant. Notre rôle est de l’aider à ça et le yoga est un bon moyen si on l’adapte aux enfants et aux enfants d’aujourd’hui…
Tâche complexe, tout est à inventer, le monde a changé et le défi sera de trouver la remédiation, le moyen de réparer, d’aider les enfants.
La ritaline® n’est pas le seul ni le meilleur remède et pourtant il est de plus en plus utilisé, la petite pilule magique qui transforme radicalement le comportement d’un enfant à tel point qu’il le réclame. Yoga ou Ritaline® ?

Qu’est-ce que le yoga pour enfants ?

C’est une façon de leur parler, avec calme, en prenant soi-même le temps de respirer, de donner un tempo sur lequel ils vont se mouler, de savoir dire non avec bienveillance mais fermeté. Il ne faut pas qu’ils perdent la face, un enfant humilié va souffrir et se comportera mal.

A.S. Neil disait : “un enfant difficile est un enfant malheureux…”. Jamais un adulte heureux n’a troublé la paix d’une réunion.
Quand la colère est là, il faut qu’elle s’exprime, il faut s’organiser, taper sur son oreiller, s’isoler, écrire, crier très fort etc…
Reconnaître l’émotion, sentir comment elle agit en nous, l’observer et la laisser être, accepter. On leur apprend ainsi à être honnêtes, à ne pas se mentir, à se regarder faire. Pendant la séance de yoga, on a appris à respirer profondément pour calmer notre cœur qui bat très vite dans ces cas-là, on a relâché les muscles en devenant comme une poupée de chiffon, on a imaginé gonfler un ballon et le remplir de tout ce qui nous a contrariés etc… et finalement au lieu de foncer tête baissée, on a pris un peu de recul et on voit les choses autrement.

Mes petits élèves du mercredi matin expérimentent pendant la semaine ces petites stratégies et remarquent que ça marche, pas toujours mais
souvent et que c’est moins pénible. Et, comme dans un conflit, il faut être deux, si l’un ne renvoie pas d’agressivité, la relation des deuxse trouve modifiée. C’est apprendre à vivre ensemble, se respecter, se faire respecter avec confiance. Un enfant sera plus disponible pour les apprentissages s’il sait régler ses soucis et s’il se sent capable de le faire dans toutes les situations.

Aider un enfant à s’élever, dans tous les sens du terme, c’est une belle tâche ! Les aider à devenir autonomes plutôt que dépendants d’un adulte autoritaire, apprendre à se débrouiller tout seul, à rester seul, immobile, à aimer le silence, à savoir se taire, écouter sans être frustré. La plupart ne connaissent pas, ils vivent en groupe du matin au soir et tous les jours de la semaine.

Lorsque mes petits élèves arrivent, ils quittent leurs chaussures, s’installent sur leur plaid personnel, certains ont apporté leur doudou, un petit coussin, on baisse la lumière et presque automatiquement le niveau sonore baisse aussi, je parle d’une voix monocorde, s’il fait frais on se couvre, on s’installe confortablement, c’est un moment douillet, feutré, chaleureux. Ils le savent, je vais raconter une histoire. Ils ferment leurs yeux s’ils le peuvent (certains sont effrayés, je ne les force pas), ils ferment leur bouche, les mots attendront dans la tête, ils pourront sortir plus tard, à la fin pendant un temps prévu pour ça. (Ce n’est pas lors de la première séance qu’on réussit à entrer dans cet état…). On écoute le conte. Il n’y aura pas d’explication de texte, pas d’angoisse de ce côté-là.
Dennis Boyes, professeur de yoga, dans “Initiation et sagesse des contes de fées”, explique que les images du récit dévoilent leur signification et travaillent dans les profondeurs de l’être, y effectuant des métamorphoses qui aideront à affronter des difficultés et à trouver des forces intérieures… Le rôle du conte va bien au-delà du divertissement. Les enfants réclament souvent la même histoire, et comme elle vient réparer quelque chose en
eux, ils ont besoin de la réécouter… Les contes deviennent guide spirituel.

Puis, nous sortirons doucement de ce moment pour effectuer des postures que l’on nomme, à qui l’on trouve des variantes. Il va falloir accepter des ricanements, des fous rires quelquefois, de l’agitation, de la gesticulation même et c’est en restant soi-même très calme qu’on va pouvoir les tirer vers ce monde serein qu’ils vont très vite aimer. Dans ma classe, quand ils ressentaient l’accélération du rythme, c’est eux qui me disaient, “on va dans la grande salle (de sport) un petit moment ?” et on ne perdait pas de temps car après cette interruption, l’efficacité était palpable et le feu sacré, le cœur à l’ouvrage étaient revenus…
A la fin de la séance, on essaiera de dessiner les postures pour se rappeler et les glisser dans un porte-vues où on garde des photos, des dessins, etc…

Lorsque les enfants connaissent suffisamment de postures, on invente des enchainements que l’on pourra utiliser pour illustrer un conte, raconté ou que l’on aura inventé. On prendra un temps pour observer les émotions qui nous habitent là tout de suite,
“comment je me sens ?” ou d’émotions dont on a envie de parler et surtout de l’effet physique qu’elles engendrent.
“Quand je suis en colère, disait une petite fille, ça fait comme si j’avais couru mais j’ai pas couru…”

Reconnaître, nommer, accepter ses émotions, les évacuer, voilà un chantier intéressant à mener avec les enfants. Les exercices restent à inventer et cette recherche donne un sens supplémentaire aux cours qui deviennent eux-mêmes terrains d’exploration et oblige à ne pas enseigner comme un robot mais à expérimenter avec eux :
“quand je suis triste, qu’est-ce que je peux faire pour l’être moins ?”
“quand mon copain m’énerve, je fais quoi ?”
“quand on m’a puni injustement… ?”
Les enfants savent très bien prendre cette distance.
Mais la réussite d’un cours de yoga pour enfants tient plus de la forme que du fond, la façon d’être est plus importante que le contenu. L’atmosphère est contagieuse.

Danièle Cotrait, Professeur IFY – 2014