Le changement (parināma) – 4ème partie

Cet article est extrait de la revue « Aperçus » éditée par l’association régionale IFY Yoga Tradition Évolution et reproduit avec l’aimable autorisation de celle-ci.

« Mes trois articles précédents ont exploré la manière dont Patanjali traite la question fondamentale du changement. Le mot parināma apparaît également au sūtra II, 15, mais que nous avons traité dans le numéro 24 d’Aperçus, au printemps de 2017. Pour être complet, je vous propose de voir les quelques sūtra(s) du quatrième chapitre qui complémentent ceux que nous avons déjà vus.

Pour rappel, les articles précédents se sont portés d’abord sur les trois transformations de la psyché exposées au troisième chapitre, du 9 au 12, puis ceux du 13 au 16 où l’auteur offre une vision du changement élargie à l’ensemble du monde matériel et sensoriel et en rapport avec les trois domaines du temps : passé, présent et futur. Il précise, toujours dans ce contexte, qu’une intervention sur la séquence de transformation par laquelle passe un objet dans le temps ouvre la voie à un changement inattendu. Par exemple, un évènement a changé ma façon de me déplacer à Chennai en Inde. Pendant de nombreuses années je me déplaçais à vélo – dans les premiers temps je pouvais même aller, avec ce moyen de transport, depuis le quartier de Ramakrishna Nagar, où était la maison de Desikachar, jusqu’en centre ville ! Au fur et à mesure de l’amélioration du niveau de vie des Indiens, le volume du trafic augmentait et la sagesse m’amena progressivement à n’enfourcher ma bicyclette que pour aller voir Desikachar depuis l’appartement où je logeais, à côté de chez lui… J’avais intégré les gestes indiens car, si le code de la route paraissait inexistant, en revanche leur comportement sur la voie publique était basé sur un principe simple : chacun calculait la trajectoire de chaque véhicule ou piéton visible sur la chaussée devant lui pour piloter le sien. On comprend aisément le niveau de concentration dont devait faire preuve tout usager de la route face à l’expansion du nombre de scooters, motos, voitures, 4×4, vans, camions, bus et cars que le boom économique a créé en l’Inde depuis 30 ou 40 ans !!! Un jour à bicyclette, en traversant une route assez passante entre la maison de Desikachar et le Vedavāni où étaient dispensés les cours de chant védique, une hésitation sur l’opportunité de m’y engager a modifié légèrement ma trajectoire et une moto, qui me doublait par l’intérieur, m’est rentré dedans.
Fort heureusement le résultat immédiat n’était qu’un peu de sang, quelques contusions et un attroupement important de personnes prêtes à me porter secours. Mais le changement inattendu fut l’abandon total de l’utilisation du vélo à partir de ce moment-là ! Patanjali enchaîne en disant qu’une enquête profonde sur le changement peut nous amener à comprendre le passé et l’avenir. Mon accident était prévisible… Je vous ai amené ensuite en début du 4ème chapitre, aphorismes 2 et 3, où il est exposé le principe d’action indirecte, basé sur une connaissance des énergies fondamentales de la Nature (prakrti), pour créer les conditions d’une transformation dans la façon d’être d’un individu. L’initiateur du changement agit comme un fermier qui ouvre une brèche dans la digue pour irriguer son champ.

Allons à présent un peu plus loin dans ce même chapitre au sūtra 14 où Patanjali met encore l’accent sur les trois énergies de la matière – lourdeur (tamas), activité (rajas), clarté (sattva) – et leurs combinaisons qui produisent incessamment l’apparition et la
disparition des objets sous différentes formes. Il explique que ce que nous percevons à un moment donné par rapport à n’importe quel objet n’est qu’une infime partie de son histoire, comme la photo d’une vigne à l’automne ne saisit qu’un instant de son existence. Toutefois, la singularité de chaque instant (ekatvāt) embrasse la nature essentielle (tattvam) de l’objet (vastu) dans ses transformations (parināma) perpétuelles. En sanskrit : parināma ekatvāt vastutattvam IV, 14. Face à cela, comment se
fait-il que nous n’ayons pas le tournis sans cesse ? Quelques sūtra(s) plus loin Patanjali réaffirme un principe qui soustend l’ensemble du traité : l’être humain est un composé de deux choses diamétralement opposées : une partie qui change constamment et une partie qui ne change jamais. Or, la partie qui n’est pas soumise au changement nous offre un « centre » qui, si nous parvenons à y être arrimé autant que nous le sommes à la partie qui change sans cesse, le tournis disparaît…
L’auteur du texte apporte des subtilités ici : sadā jnātāh cittavrttayah tatprabhoh purushasya aparināmitvāt IV, 18. L’activité mentale (cittavrttayah) est toujours connue (sadā jnātāh) par son (tat) maître rayonnant (prabhoh), la conscience (purushasya), parce que celle-ci ne change jamais (aparināmitvāt). La source de la perception, l’Habitant (purusha), doté d’une
nature rayonnante (prabhoh), n’est pas soumise au changement et perçoit en permanence tout ce qui se passe dans la psyché qui, elle, ne cesse de se transformer à chaque instant. Même pendant le sommeil profond, quand le mental est « absent » comme le souligne Pataljali au I, 10, la source de perception le « sait ». Il est intéressant de noter que le terme connaissance, jnātāh, est utilisé. De quelle sorte de connaissance s’agit-il ? Il semblerait impossible que cette connaissance ait la même forme que quand on sait comment fonctionne un téléphone ou pourquoi le soleil se lève tous les matins… A méditer ! Le sūtra semble avancer également que la relation entre les deux recèle un genre de subordination – il y a un maître ou roi, comme le mot prabhoh peut aussi être interprété et l’activité mentale qui est constamment perçue par le maître. D’ailleurs, le sūtra suivant affirme que le mental ne peut briller de lui-même parce qu’il fait partie de la matière… A méditer aussi !

Plus loin dans ce chapitre nous trouvons encore des références au changement. Il s’agit de 32 et 33 qui font partie de l’ultime description, 29 au 34, de ce qu’est la liberté (kaivalya) pour Patanjali. L’auteur parle d’un état d’unité empli d’une telle abondance de bonté, de joie et de vérité (dharmameghah samādhi) que cela ne peut que rejaillir positivement sur l’environnement de la
personne. Elle atteint un sommet, où les sources de souffrance et l’action sous l’influence de celles-ci n’ont plus d’emprise sur elle. On décrit une personne dont les connaissances seront sans limites, les objectifs atteints et qui demeure fermement ancrée dans le présent. Si peu d’être humains parviennent à atteindre ce sommet, on peut espérer qu’il y en a qui s’en rapprochent et connaissent, dans une moindre mesure, les mêmes états de conscience et goûtent à une liberté « conditionnelle »… Les sūtra(s) qui nous intéressent dans cette section du quatrième chapitre répondent à la question : qu’en est-il des énergies de la matière et leur évolution pour une telle personne ? En elle se manifeste une stabilisation de ces énergies (tamas, rajas et sattva), qui ne signifie pas que la même stabilité s’étend partout ailleurs, hélas ! Alors (tatah) le processus (krama) de transformation (parināma) des énergies de la matière (guna) arrive à son terme (samāptih) pour les individus qui ont accompli leur destin personnel (krtārthānām). Le sanscrit : tatah krtārthānām parināmakrama samaptirgunānām, IV, 32. Ce sūtra est à l’origine de beaucoup de discussions sur ce qui se passe pour ces individus. Meurent-ils ? Sont-ils des libérés vivants (jivānmukti) ? Un dicton chinois dit « Avant la réalisation spirituelle, j’allais chercher l’eau à la rivière. Après la réalisation spirituelle, je vais chercher l’eau à la rivière ». Peut-être pouvons-nous comprendre cet aphorisme comme montrant que, lorsque la plus importante des transformations a eu lieu – c’est à dire que l’on voit et comprend parfaitement et cellulairement que l’on est un composé de conscience et de matière – dorénavant aucun moment ne peut être vécu dans l’illusion dans laquelle on vivait avant ?
Alors, ces énergies de la matière ne peuvent plus fonctionner comme auparavant et, dans ce sens, elles arrivent à leur terme.
Desikachar m’a dit que son père interprétait cet état comme une prédominance permanente de l’énergie de lumière (sattva) dans le mental. Il faisait aussi une comparaison du jeu des guna avec l’obscurité et disait « comment l’obscurité peut-elle perdurer quand il y a tant de lumière (dharmamegha samādhi) ? ». Quand le roi ne s’intéresse plus aux danseurs, ils arrêtent de danser.
Desikachar donne une couleur particulière à ce sūtra dans sa traduction parue en 1987 « Les trois qualités fondamentales de la matière cessent de suivre la séquence qui alterne entre douleur et plaisir ». Il ajoute dans son commentaire « Des changements
dans le mental, dans les sens et dans le corps ne créent plus de perturbations ». Lorsqu’advient un tel état de conscience, la personne vit totalement et pleinement dans l’instant présent. Mais s’il n’y a plus de changement au niveau des énergies de la matière, est-ce que toute évolution cesse ? Cette personne ne s’agrippe pas (nirgrāhya) au processus (krama) de changement (parināma) et chaque moment (kshana), bien que lié à l’instant d’avant et l’instant d’après (pratiyogi), est une fin en soi (aparānta). Comme si le temps était aboli pour cet individu. Il n’en est rien pour les autres, bien entendu. Le sanscrit : kshanapratiyogi parināmvāparānta nirgrāhyah kramah IV, 33.
Le terme pratiyogi désigne la conjonction de ce qui est ancien avec ce qui est neuf – il s’agit d’une relation (yogi) d’opposés (prati) qui porte à un aboutissement ou un terme (aparānta). Comme un trajet a un point de départ et un point d’arrivée.
Le mot nirgrāhya peut également être interprété par comprendre, qui offrirait au sūtra un sens légèrement modifié : la personne
comprendra la séquence de transformations jusqu’au terme de celles-ci. Je préfère la traduction de ne pas (nir) tenir (grāhya), d’où l’utilisation de « ne s’agrippe pas », alors qu’on s’agrippe à la continuité des instants tant que cette réalisation spirituelle n’est pas encore accomplie.
Ce résultat est sans doute une alléchante utopie pour la plupart d’entre nous, mais cela n’empêche pas de tenter de se rapprocher de l’état d’intense implication dans le moment présent.

Ainsi s’achève cette série d’articles sur ce sujet passionnant, que je ne prétends pas avoir épuisé.
En guise de conclusion, je dirai tout simplement que notre rapport à l’impermanence est sans doute une des clefs d’un « vivre heureux » sur lequel le contentement (santosha) est construit. »

Martyn NEAL, formateur IFY – 2019