Cet article est extrait de la revue « Aperçus » éditée par l’association régionale IFY Yoga Tradition Évolution et reproduit avec l’aimable autorisation de celle-ci.
« Au printemps, dans le n° 26 d’Aperçus, je vous ai présenté les transformations de la psyché que l’on trouve en début du troisième chapitre du Yoga Sûtra de Patanjali, du 9 au 12. Il s’agit d’un long processus en trois étapes. Premièrement il amène le mental à changer d’abord de la distraction à l’attention, à transformer sa capacité à être présent, à être attentif aux choses, afin d’être plus conscient de là où l’attention se pose. Deuxièmement, il amène à changer la boulimie naturelle du mental, devenu ainsi « plus performant » et qui veut embrasser un maximum d’éléments, vers des choix de plus en plus pertinents, vers une sélection qui s’affine et qui lui permet d’être moins encombré. Enfin, ultime transformation, qui mène à une rare intensité de direction chez l’individu où, quels que soient les inévitables changements d’occupations, le fondement de la recherche de cette personne réapparaît sans faille, comme ces jouets d’enfants, les culbutos, qui reviennent à la verticale malgré qu’on les pousse dans tous les sens !
La suite des sūtra(s) va élargir l’analyse du changement à tous les éléments de la Nature, du monde manifeste, ainsi qu’à l’ensemble de l’appareil psycho-sensoriel des êtres vivants. Voyons donc les sûtra 13 et 14.
Etre en changement perpétuel est la nature du monde matériel. Les feuilles tombent actuellement et d’autres pousseront au printemps. Les pluies peuvent surprendre par leur intensité et créer des inondations et drames humains. Un animal domestique, habituellement docile, peut mordre l’invité qui amorce un geste de caresse. Le prix du carburant augmente… ! Sans cesse le
monde se transforme. L’Inde nous a légué une vision de ce qu’elle appelle la substance (prakrti), autrement dit le monde manifeste. Ce monde matériel – de la plus lointaine étoile au grain de sable sur la plage, en passant par les particules de lumière qui traversent les objets les plus denses comme les chaînes de montagnes, aux mondes végétal et animal tous dotés de leurs capacités sensorielles, émotionnelles et leurs intelligences propres – tout ceci est composé de trois qualités ou énergies fondamentales (guna).
Il s’agit de sattva, une énergie de lumière, qui révèle et fait fonctionner l’intelligence et la sensibilité. De rajas, une énergie de dynamisme qui permet d’activer, de mettre en mouvement, et donne de la passion. De tamas, une énergie de lourdeur qui leste, densifie, stabilise et fait fonctionner le sommeil. Chaque énergie est symbolisée par une couleur : sattva le blanc, rajas le rouge
et tamas le noir. Ces qualités, présentes partout, changent inlassablement d’intensité les unes par rapport aux autres et constituent les agents responsables de l’impermanence qui tantôt nous réjouit – un ciel qui change de seconde en seconde au coucher du soleil – tantôt nous déstabilise – un vent violent se lève et arrache des toitures. On compare l’interaction de ces trois qualités et leur enchevêtrement coloré à une grande tapisserie, toujours en création…
Le sūtra III, 13 indique que l’on peut observer tous les changements dans les éléments et dans l’appareil psycho-sensoriel à partir de trois aspects qui influencent toute transformation de la matière. Ces trois aspects sont les caractéristiques intrinsèques d’un objet (dharma), des influences extérieures (lakshana) et l’influence du temps (avastha). Les caractéristiques intrinsèques d’un objet limitent les changements possibles et restent sous l’influence des trois qualités de la nature décrites plus haut.
Par exemple un arbre ne pourrait pas bouger tout seul de là où il est, mais il peut progressivement occuper de plus en plus de place sous terre par ses racines et en l’air avec ses branches. Il absorbe de la lumière par ses feuilles. Il est dense mais souple. Certains vous diront qu’il communique… Un pin ne perd pas ses feuilles à l’automne et n’a pas la même forme qu’un peuplier. Par ailleurs un arbre ne peut pas devenir un coquelicot, mais il peut être affecté par la taille exercée par l’homme, donc une influence extérieure, pour devenir un bonsaï (lakshana). Il peut aussi se transformer avec le temps, par exemple le chêne d’un an sera très différent si on le laisse se développer pendant 200 ans (avastha).
Voici comment Patanjali expose cette idée : etena bhūtendriyeshu dharma lakshana avastha parināma vyākhyātāh. Par cela (etena) sont expliqués (vyākhyātāh) les changements (parināma) dans les éléments et l’appareil psycho-sensoriel (bhūtendriyeshu) observables au niveau des caractéristiques fondamentales (dharma), des forces extérieures (lakshana) et l’écoulement du temps (avastha). L’auteur du traité nous donne une manière très riche d’observer le changement dans notre
environnement qui nous permet de nous rendre compte que les caractéristiques apparentes à un moment donné ne peuvent constituer toute l’histoire d’un objet. Prenez des graines de blé. Un meunier peut les transformer en farine et un pâtissier à son tour en fera des gâteaux. Et si l’agriculteur qui a fait pousser le blé ne « veille pas au grain », sa récolte pourrait fermenter…
Le terme de bhūtendriyeshu est formé par bhūta, les éléments fondamentaux constitutifs de l’univers, et indriya, les onze
organes des sens. Les éléments se déclinent en l’espace (ākāsha), le vent (vāyu), le feu (agni), l’eau (ap) et la terre (prthivi).
Les sens, dans la tradition indienne, sont : cinq de perception et de connaissance (jnānendriya), cinq de l’action (karmendriya) et enfin le mental (manas) qui gère tout cela. Détaillons les cinq organes de perception : la vue (chakshu), l’ouïe (shrotra), le toucher (tvak), l’odorat (ghrāna) et le goût (jihva). Et ceux de l’action : la parole (vāk), la main (hasta), le pied (pāda), le sexe (upastha)
et l’anus (pāyu).
Si dans les sûtra(s) 9 à 12, il s’agissait de décrire les trois transformations au niveau mental, dans le sūtra 13, Patanjali veut étendre le champ d’observation à l’ensemble de l’environnement, des organes sensoriels et relier les changements aux caractéristiques, aux interventions extérieures et au passage du temps (respectivement : dharma, lakshana, avastha).
Prenons en exemple un des bhūta(s) : l’eau. Cet élément fondamental de la Nature peut se présenter sous forme liquide, en glace et en vapeur (dharma). Elle peut être retenue par un barrage pour faire de l’électricité (lakshana). Si elle reste longtemps au même endroit elle croupit (avastha). Prenons en exemple un des organes de perception : l’ouïe. Un bébé a l’oreille ouverte aux multiples fréquences mais dans l’apprentissage de la langue son oreille se fermera à certaines fréquences non-utilisées dans sa
langue maternelle (dharma). Par entrainement un ornithologiste peut distinguer différents chants d’oiseau (lakshana). Et, en fin
de vie, l’être humain entend de moins en moins bien…(avastha) ! Prenons en exemple un des organes d’action : la main. Avec
la même main on peut retenir un objet lourd qui risque de tomber, faire des massages, jouer du piano, tenir une aiguille très fine, écrire un article pour Aperçus…(dharma) ! Un accident avec une tondeuse peut faire perdre plusieurs doigts à une main (lakshana). L’arthrose peut réduire de façon importante les possibilités de préhension (avastha).
Tout cela nous permet éventuellement de comprendre différemment les incessantes transformations dans notre monde. Avoir un
autre regard. Peut être nous pourrions aussi accepter davantage les énormes différences qui nous distinguent les uns des autres. Comme disait T.K.V. Desikachar, la dextérité d’un artiste est bien différente de celle d’un mécanicien et le raisonnement d’un philosophe très éloigné de celui d’un homme ou femme d’affaires…
Dans le sūtra suivant Patanjali va nous dire qu’il y a changement parce qu’il y a quelque chose qui peut évoluer. Cette prakrti, la substance dont je parlais plus haut, est ici décrite par le terme dharmī qui signifie substrat, une base qui contient toutes les
différentes caractéristiques (dharma) et toutes leurs évolutions potentielles. En sanskrit : shānta udita avyapadeshya dharmānupātī dharmī III, 14. Le passé (shānta), le présent (udita) et le futur (avyapadeshya) de tout objet avec ses caractéristiques intrinsèques (dharma) subsistent (ānupātī) dans le substrat de la matière (dharmī).
Le pot est déjà potentiellement dans l’argile. Et le métier d’archéologue en Méditerranée était potentiellement présent dans le geste du potier romain fabricant ses amphores ainsi que dans la domination romaine d’il y a deux mille ans. L’élimination des dinosaures était potentiellement présente dans un énorme astéroïde en fonction de sa trajectoire particulière. L’avenir de la race humaine est peut-être dans tous ses agissements par rapport à sa terre mère, à moins qu’un autre astéroïde ne prenne une trajectoire imprévisible…? La pensée bouddhiste était un potentiel dans le cerveau de l’Homme de la préhistoire. La Joconde et le cassoulet aussi…
Après cet élargissement de l’étude du phénomène du changement, Patanjali, tout en restant sur le sujet de la transformation, ramènera rapidement l’orientation vers son centre d’intérêt préféré : l’être humain. L’être humain qui cherche. En quête d’une
meilleure compréhension de son fonctionnement. Celui qui cherche à être moins enchaîné par ses actions et les traces laissées par celles-ci. Enfin, l’être humain qui aspire à se libérer de la confusion fondamentale qui le mène à s’identifier seulement à son personnage changeant, matériel, en oubliant la Conscience qui l’anime et l’habite.
Et le prochain article sur le Yoga Sūtra de Patanjali, est potentiellement présent dans mon esprit… Si tout s’y prête, rendez-vous au printemps ! »
Martyn NEAL, formateur IFY – 2018

