L’autonomie

Cet article est extrait de la revue « Trait d’union » éditée par l’association régionale IFY Lyon Centre Est et reproduit avec l’aimable autorisation de celle-ci.

« Un état des lieux

« L’essentiel n’est pas ce qu’on a fait de l’homme, mais ce qu’il fait de ce qu’on a fait de lui » J.P. Sartre

Cette phrase prononcée par Jean-Paul Sartre lors d’une interview en 1966 semble contenir les points essentiels concernant l’autonomie : la nécessité d’une relation, des règles définies par une autorité permettant de se structurer, une capacité de décision à partir d’un choix véritable.
Il semblerait cependant que le terme d’autonomie, repris de l’antiquité grecque, soit vu actuellement comme une capacité quasi-magique à faire ce que bon nous semble, dans la toute-puissance de ce que nous sommes, sans aucun besoin de l’autre. Confondue avec l’indépendance, l’autonomie permettrait d’agir sous l’impulsion de sa propre nature, de se suffire à soi même et de vivre en vase clos. Le sujet autonome, perçu comme libre, n’aurait comme référence ultime que lui-même, à l’exclusion de toute autorité extérieure. Il ferait fi également de ce qui vient du passé.
Dans cette attitude qui refuse toute autorité autre que soi-même, le sens de la collectivité n’existe plus. L’individualisme est roi, la violence est présente sous ses multiples formes. Or il en est tout autrement.
L’autonomie, c’est autos-nomos, se donner à soi-même ses propres lois et s’efforcer de les respecter. Mais ne perdons pas de vue que l’autonomie ne peut se faire seul, sans entraîner le gonflement de l’ego, et la tyrannie.
La personne autonome ne fait pas ce qu’elle veut, et n’est pas auto-suffisante. C’est au cœur des relations qu’elle vivra avec les autres, son environnement, et elle-même qu’elle trouvera la puissance de ce qui l’anime et avancera dans la vie en être authentique
et responsable. Elle « écrira » ainsi peu à peu son propre traité, son code, qui lui permettra d’être en accord avec le monde et elle-même.
La structure de l’individu se fait grâce à l’apport des autres, du monde et de l’environnement. C’est l’hétéronomie, complément nécessaire à l’autonomie.

Les textes

La Bhagavad gītā , texte essentiel en Inde se trouvant dans la grande épopée qu’est le Mahābhārata, nous enseigne comment arriver à cette liberté.

Dans ce texte, un maître, Krishna, enseigne à son élève, Arjuna, la nécessité d’avoir le sens des responsabilités et de l’éthique. Ce qui sous-tend cet enseignement sont les notions de svadharma : avancer dans la vie avec notre singularité, en faisant croître nos
potentiels, et de dharma : agir dans le respect de la Vie, de l’ordre du monde. Ces deux termes ont pour racine « DHR » qui veut dire « tenir, soutenir, porter, supporter, maintenir ». Cela évoque notre devoir, ce que nous devons porter, mais aussi ce qui nous porte.

L’action y tient une place primordiale. Elle seule nous amènera à la connaissance véritable (jñāna), celle qui nous conduira au détachement (vairāgya) pour nous connecter à l’essentiel, le Soi, la Vie qui nous porte (Nārāyana), l’autonomie.
Si la Bhagavad gītā insiste sur la nécessité de l’action, elle met aussi l’accent sur le fait qu’il ne faut pas agir n’importe comment ; agir seulement lorsque c’est nécessaire, avoir le détachement nécessaire vis-à-vis des résultats de nos actes afin de pouvoir continuer, et surtout ne faire que ce qui nous incombe.

« Mieux vaut s’acquitter, même médiocrement, de son propre devoir d’état, plutôt que d’obligations étrangères, fut-ce à la perfection. » (BG III 35)

Et, dans notre culture :

« Il vaut mieux suivre le bon chemin en boitant que le mauvais d’un pas ferme. »
(St. Augustin)

La Bhagavad gītā : quel miroir pour tenir notre place et l’ajuster dans le monde ! Si nous voulons aller vers l’autonomie, elle nous met devant les questions que nous devons nous poser :

La Bhagavad gītā insiste donc sur l’action, karma, son pourquoi et son comment. Le Yoga sūtra de Patañjali , texte de référence du Yoga va lui aussi nous donner les pistes pour aller vers l’autonomie.

Un synonyme pour Yoga est svatantra (son propre traité) traduit par « autonomie », mais aussi par kaivalya, la libération, le détachement de tous les liens. C’est là, dans l’union avec la Vie qui nous porte, avec le Soi, que nous serons libres. C’est tout le chemin vers ce but que nous décrit le texte, texte sibyllin dans lequel chaque mot invite à la réflexion, laquelle amène peu à peu à faire sienne l’essence de ce qui est écrit.
Le Yoga insiste également sur l’engagement. Le premier mot du Yoga sūtra est atha. Traduit par « et maintenant, alors… », il sous-entend : « êtes-vous prêt, vous engagez-vous ? Dites-vous oui ? ». Prêt à quoi ? A reconnaître que nous ne sommes pas autonomes et à défaire les liens qui nous entravent (c’est la notion de samyoga).
La plupart de nos actions prennent appui sur la mémoire de nos actes anciens, de ce qui nous a été enseigné… en fait, des règles de vie qui dictent notre conduite et qui ne sont pas les nôtres. Leur point de départ est rarement le moment présent, ce qui est. Aussi la première direction de pratique qui nous est donnée (YS I 12) est que nous arriverons à l’autonomie en étant là, présents, en restant dans cette présence, (abhyāsa), et en nous détachant de tout ce qui nous en éloignerait (vairagya).
Le yoga nous propose de retrouver l’action juste, celle qui vient de nous, adaptée à ce qui est. Alors que l’action prend le nom de karma dans la Bhagavad gītā, elle se nomme kriyā dans le YS, l’action purifiée des mémoires qui nous amènera à l’état de yoga.

Le premier aphorisme du deuxième chapitre nous donne trois clés pour le kriyâ yoga :

Tapas : ce mot traduit par ascèse, ardeur, discipline, nous signifie à nouveau la nécessité de nous mettre en marche. Très en rapport avec la notion de support, il nous questionne sur quoi nous prenons appui pour cela. Tapas nous invite à prendre au sérieux ce qui
se présente à nous, à ne pas nous détourner, ni contourner ce que la vie met devant nous. Tout, parole, évènement, acte… peut être l’occasion d’ouvrir le chemin vers la connaissance de soi. Cette attention à ce qui est permet de bien choisir ses supports. Oui,
bien sûr, cela nous « chauffe » parfois, c’est aussi le sens de tapas, mais cette cuisson, qui se fera toujours dans la bienveillance, est nécessaire à la purification !

Svâdiyâyâ : aller vers soi, est la deuxième clé. Il s’agit là de faire confiance à ce qui se passe en nous, à écouter notre être dans ses expressions les plus intimes ; les émotions et leurs manifestations, les désirs… Apprenant ainsi à mieux nous connaître, à voir ce qui
nous porte, ce qui donne sens à notre vie, nous pouvons faire des choix et faire pencher la balance du côté « de ce qui est bon pour nous « . Nous nous offrons la possibilité de vivre avec bonheur notre espace intérieur.

Īsvara pranidhânâ : la troisième clé consiste à s’ouvrir à la Vie qui permet tout cela. Reconnaître qu’elle est notre Professeur, qu’elle soutient tout, qu’elle est la source de toute connaissance, que rien ne l’enferme (YS I 24-26). Ceci fait taire toute envie de garder, de dominer, d’acquérir, et nous laisse parfaitement libre pour avancer avec de plus en plus de clarté. C’est La direction donnée par Patañjali (YS I 23) !

Nous voici donc en présence de trois clés pour aller vers l’autonomie : la nécessité d’un support, d’une direction qui est d’aller vers toujours plus de place pour l’expression de la Vie en nous, et d’être attentif à maintenir pour cela un espace intérieur heureux.
Support, direction, espace, n’est-ce pas là les trois enjeux de la posture, āsana ?
Rappelons-nous que la racine en est ĀS qui veut dire entre-autre « se trouver, s’établir, résider, continuer, pratiquer ».
Nous pouvons alors voir « notre » tapis comme le lieu des premiers balbutiements de notre autonomie !

Dominique ADDA, formatrice IFY – 2018