La transition.

L’article ci-dessous est extrait de la revue « L’écho » » éditée par l’association régionale IFY Rhône-Provence et reproduit avec l’aimable autorisation de celle-ci.

« Que dit le dictionnaire :
« Manière de passer d’un raisonnement à un autre, de lier ensemble les parties d’un discours, d’un ouvrage.
Passage d’un état à un autre. En Géologie : passage d’une nature de terrain à une autre. » Les synonymes possibles :
« enchaînement, liaison, lien. Évolution, adaptation, ajustement, changement, progression. »

Vaste sujet ! Est-ce que tout est transition comme passer du matin au soir, du chaud au froid, du négatif au positif, de l’action à l’inaction ? Est-ce qu’il s’agit de raisonner d’une certaine façon, puis d’en changer alors, passer d’une attitude relâchée à corrigée ? S’apercevoir que l’on ne se tient pas le dos droit et le redresser, est-ce cela une transition ? Si oui, il y a de fortes chances alors que nous soyons très souvent en transition !

En Yoga, selon la tradition, nous voyons que les codificateurs ont réalisé la nature perpétuellement changeante du monde. Certains sages grecs comme Héraclite, considéraient la vie comme un changement inéluctable entre naissance et mort. Mais y a-t-il une différence entre transition et changement, entre transition et évolution, entre transition et progression ? Entre le moment où il m’a été proposé ce thème, La Transition, et le moment où je l’écris, est-ce une transition ? Ce ne serait alors qu’une question de temps, un « passage » comme son étymologie latine (transire) le suggère ? Une sorte de transit entre deux situations, un passage entre deux états, un état intermédiaire comme : l’article n’est pas fait, il est en train de se faire, il est terminé ! Non seulement le sujet est vaste, mais il n’est pas simple !

S’il s’agit de passer d’un raisonnement à un autre, d’une thèse à une antithèse, c’est du grand art. Mais s’il s’agit de perdre du poids, ce n’est pas facile non plus ! Si je décide de maintenir le dos droit tout en tapant ce texte, la transition demandera sans doute aussi de le relâcher parfois. En Yoga, Patanjali parle de relâcher l’effort (prayatna shaithilya II 47), si l’on souhaite que l’assiette corporelle soit « ferme et agréable », sous-entendu que l’on peut ensuite, à nouveau, redresser le dos ! Mais alors tout est transition ! J’ai interrompu l’écriture de cet article, pour me dégourdir les jambes et me faire un thé. Après cette transition, me revoilà devant mon écran d’ordinateur poursuivant la rédaction. Ainsi si je réalise un effort quel qu’il soit, que je le relâche pour mieux le reprendre ensuite, Patanjali dans le même sûtra dit que l’on fait un avec ce qui n’a pas de fin (ananta samāpattibhyam).

Donc toute transition serait nécessaire comme le repos demande l’action et réciproquement, comme parler – se taire, ouvrir et fermer les yeux, tonifier – détendre. Les Yogis ont codifié ce lien qu’ils expérimentaient dans leurs ascèses. Dans le texte de référence des Yoga-sûtra la transition évoque la possibilité pour le mental de passer d’un état d’activation, de vagabondage des pensées, à un état opposé d’apaisement. L’indianiste H. Zimmer compare le mental à un lac avec beaucoup de vagues, qui peu à peu s’apaisent pour atteindre le calme plat. Une façon très imagée d’illustrer la transition entre Penser et Être.

Pour Patanjali comme pour tous les Maîtres en cette discipline yogique, il s’agit bien de la Transition majeure. TKV Desikachar me fit au tableau le schéma suivant :

Les deux carrés de gauche montrent Faire et Être comme deux composantes séparées. Il y a Yoga, me dit-il lorsque l’on ne sait plus si l’on fait ou si l’on est ( les carrés se chevauchent un peu). Le but étant atteint lorsque Faire et Être sont Un. Evidemment la transition peut être plus ou moins facile pour réaliser cet État. J’adore ce proverbe indien qui énonce que pour atteindre cette Unité il faut :
« Un instant, toute une vie, ou plusieurs vies ! »
La Transition c’est le domaine alors de la « Pratique » (abhyāsa), ou mouvement (abhi) vers l’Être (ās). Cette Transition est une École de patience, d’authenticité, d’intelligence, de persévérance, « d’évolution, d’adaptation, d’ajustement, de changement, de progression » ( synonymes du début d’article)

Cette Transition liée à la pratique va être facilitée selon Patanjali par l’attention portée au Souffle dans son célèbre ashtānga-yoga (Y.S I 34, II 29). Le souffle étant en conformité avec l’Être, il est exemplaire pour le mental activant ou ego, toujours préoccupé par le Faire. Le calme naturel des ventilations et de leur pauses, va apaiser le mental surtout dans la méditation. Le passage de l’état d’excitation à l’état de paix sera beaucoup
facilité ainsi. Avec cette habitude qui consiste à être avec le souffle, la transition sera de mieux en mieux réalisée, et même instantanée si l’on est vraiment attentif. D’où le fait que Patanjali a insisté sur la position centrale du Souffle au sein de ses huit membres (anga). Le Souffle nous montre la complémentarité des contraires (dvandva), par ses inspirations et expirations illustrant le dedans et le dehors, la tonification et la détente, les mouvements sonores et les apnées silencieuses à plein et à vide. Nous pouvons compter les cycles du Souffle, mais réaliser aussi que s’il n’y a pas un tour ventilatoire, il n’y en aura pas deux ! Et là, la transition est vite oubliée ! Le souffle devient alors le Maître du corps et du mental disait T.K.V. Desikachar.

Sans doute notre culture occidentale n’ayant pas le mode dual, on ne nous enseigne pas assez cette complémentarité dans le domaine de l’Être, même si les expressions « clair-obscur, aigre-doux, tragi-comique » devraient nous mettre la puce à l’oreille. Pourtant certains de nos penseurs européens ont compris comme Lacan, que « Le Réel est ce champ où on ne peut rien dire sans se contredire. » La philosophie consiste bien à
réaliser la synthèse entre la thèse et l’antithèse, mais qui s’intéresse vraiment à cela ?

Patanjali évoque parināma -proche ici du terme transition-, entre un état d’agitation et un état de calme « nirodha parināma » Y.S III 9, un état de dispersion et un état de plénitude «samādhi parināma » Y.S III 11, un état de dispersion et un état d’unité « ekagratā parināma » Y.S III 12 . Bien sûr ce sont des états qui peuvent demander suivant l’intelligence et l’intensité de la pratique, une transition plus ou moins courte, moyenne ou
longue. Mais jusqu’à ce l’on atteigne dit-il, un état hors du temps où cesse toute transition, toute transformation « aparināma » Y.S IV 18 32 33.

Le Yoga alors permet la réalisation de l’instant présent (a) dans le devenir (tha). Toute transition expérimentée permet alors de passer sans transition d’un état à un autre, de mieux voir que tous les dualismes cohabitent, l’individuel et l’universel, le ciel et les nuages, le silence et les sons, la stabilité « sthira » et les mouvements agréables « sukha » . Qu’est -ce que l’Être alors? C’est là où demeure les contraires. Finalement on peut même
envisager entre la conception, la naissance et la mort, la vie comme une transition incessante, ( l’oiseau dans les Vedas qui mange les fruits de l’arbre), et en même temps, l’autre oiseau immuable qui lui ne connaît aucune transition : l’Être et le Faire réunis… Puis un jour, il n’y a plus aucune transition, seul l’oiseau immuable (purusha) demeure, les transitions de la Nature (prakriti) ayant terminé leurs œuvres.

Entre le moment où finit l’expiration et le temps d’arrêt poumons vides, il n’y a pas de transition. Entre ce temps d’arrêt à vide et l’inspiration, il n’y a pas non plus de transition. Entre les mouvements des ventilations, et leurs suspensions il n’y a jamais de transition. Réalise cela qui Médite.

Pierre Alais, Professeur et Vice-Président IFY – 2024