La terre et le premier membre du yoga.

L’article ci-dessous est extrait de la revue « Les Mots du Yoga » éditée par l’association régionale IFY Sud. Il est signé de Sandra Ermeneux, Formatrice IFY et rédactrice en chef de ce journal édité deux fois par an.

« La terre est ce qui nous porte, nous soutient, nous nourrit, nous relie.
Nous sommes tous agissants à sa surface, maintenus dans une cohésion globale sous son manteau atmosphérique, existants et cherchant le sens de nos vies.
Les pieds sur terre, nous partageons l’espace, l’eau et l’air avec les autres êtres vivants, parfois avec bienveillance et gratitude, parfois avec avidité, possessivité et domination, et souvent, avec ignorance (avidhyā). Cette dernière, pour le yoga est la base de tous les maux. La terre, nommée Prithivi en sanskrit, est le lieu de nos expériences de vie. Le projet auquel le yoga nous invite à prendre part, peut se résumer à : « devenir libre d’être soi-même ». A première vue, il semble plus individualiste qu’inscrit dans une dynamique collective, pourtant, bien interprété, il vise à changer en profondeur nos attitudes envers l’environnement, les autres et nous-même. Il est dit dans le sûtra que la raison d’être de la Nature, Prakriti, est de pouvoir y faire les expériences (bhoga) qui conduirons à la libération du témoin conscient en nous
(apavarga). Cela passe par l’installation de l’harmonie (samādhi) autour de soi et en soi-même.
Patanjali, auteur des yoga-sūtra, considère la démarche nécessaire pour atteindre ce projet comme un grand corps, à huit membres, tous d’importance égale. Ils doivent se développer jusqu’à ce que l’ensemble devienne lumineux, harmonieux, ferme et paisible. Pour y parvenir, il nous donne des repères précis, comme sur une carte détaillée, tout en nous indiquant que rien ne remplacera l’expérience d’être dans le territoire. Il s’agit donc moins de réfléchir aux problèmes que nous nous posons que d’interroger et de changer nos attitudes vis-à-vis des autres et de nous-mêmes. La démarche de ce yoga, anciennement appelé « royal » (rajayoga), en résonnance avec cette période si particulière (printemps 2020 et covid-19) qui bouleverse toute la planète, peut nous aider.

Les cinq premiers repères mentionnés concernent la qualité de notre relation au monde : environnement, personnes… Ils se nomment les 5 yama.
Chaque yama est développé dans le yoga sûtra sous l’angle des résultats (siddhi) obtenus lorsqu’on maintient fermement et durablement l’attitude juste.

Premier yama : Ahimsa.
C’est la première pierre, elle est fondamentale.
Himsa signifie « violent » et « A » est privatif : Ahimsa se traduit par non-violence.
YS II-35 : « Lorsque la non-violence est fermement établie, il y a renoncement de toute agressivité en présence de celle-ci. » Michel Alibert
Ce premier repère de la vie relationnelle concerne l’attitude intérieure empreinte de bienveillance. Il faut essayer d’être autre chose que violent. Pour nous aider à mieux comprendre ce sūtra, Vyāsa, célèbre commentateur du traité de Patanjali, donne comme image celle d’un yogi, retiré et solitaire dans un hermitage, et entouré de bêtes sauvages. Ce yogi, par sa pratique, développe une attitude de bienveillance et d’absence de peur. Il comprend que ces animaux sont moins féroces que craintifs. Il les rassure et obtient, en retour l’absence d’agressivité de leur part. Celui qui est fermement établi dans la non-violence rassure les inquiets et ainsi, fait taire l’agressivité autour de lui.
Pensons nous suffisamment à rassurer les autres ? Comment mettre en place cette attitude dans le monde d’aujourd’hui ? Avec confiance, essayons d’être créatifs.

Second yama : Satya
De « sat » qui signifie vérité. Satya signifie être authentique, sincère et savoir communiquer de façon claire et vraie ce qui est au plus proche de ce que nous sommes.
YS II-36 : « Lorsque la véracité est fermement établie, le fruit des actions à faire est correctement porté. » M.A.
Toutes les actions basées sur une bonne intention portent leurs justes fruits. Ce second repère de la vie relationnelle concerne les actes et leurs résultats : ceux-ci sont en conformité. Si nous cultivons l’habitude d’être sincère et authentique durablement, nous pourrons anticiper les résultats de nos actions. Il s’agit de communiquer le vrai (le nôtre bien sûr) et de se laisser inspirer de l’intérieur par l’acte à accomplir de façon à ce que son fruit soit conforme à nos espérances. Faire de cette règle une façon d’être au monde demande écoute et connaissance de soi. Cependant, nous devrons purifier notre égo. En effet, nous ne serons jamais maîtres de tous les facteurs car, et il faut l’espérer, nous ne serons jamais seuls. L’environnement, les autres, la Nature, représentent le réel auquel nous sommes confrontés et qui nous résiste.
Comme les fruits de nos vergers parlent de l’action du cultivateur, comme la terre parle de nos actions passées et à venir, nos actes parlent de ce que nous sommes.

Troisième yama : Asteya
De « Steya » qui signifie voler et « A » privatif. Asteya : ne pas voler.
YS II-37 : « Lorsque asteya est fermement établi, il y a l’approche respectueuse de tous les biens précieux. » M.A.
On doit comprendre ce troisième repère de la vie relationnelle comme : « ne pas chercher à prendre ce qui ne nous revient pas. » Ce troisième repère de la vie relationnelle concerne l’honnêteté et l’absence d’avidité. Le mot sanskrit « ratna » présent dans le sûtra signifie joyaux, pierres précieuses. C’est une image forte qui nous invite à réfléchir sur ce qui est essentiel, précieux, d’une haute valeur dans notre vie. Il est vrai que l’on confie ce que l’on a de plus précieux à celui qui est fermement établi dans l’honnêteté.
Ces richesses resteront nôtres si nous ne convoitons pas autre chose (destinée à autrui) ou pas plus (destiné aux autres sur la planète terre) que ce qui nous revient.
Il ne s’agit pas de se déposséder de tout, ni de se culpabiliser d’avoir, mais d’être fermement et durablement attentif à une forme d’équilibre dans la répartition des richesses. Il faut savoir s’alléger au moment venu pour se consacrer plus librement à notre projet de vie. Cultiver une manière d’être au monde qui ne provoque pas l’envie ou la jalousie. Et si les « biens précieux » sont les autres et la nature, notre attitude, dénuée d’avidité fera qu’ils resteront dans un respect réciproque autour de nous.
Qu’est-ce qu’une richesse véritable pour nous ? La réponse viendra lorsque notre mental, orienté et soigné par la méditation reflètera notre personnalité profonde.

Quatrième yama : Brahmacarya
De « Brahman », l’absolu, l’essentiel et « Acarya », être en mouvement vers.
YS II-38 : « Lorsque « être en mouvement vers Brahman est fermement établi », il y a l’obtention de la vigueur morale. » M.A.

Ce sūtra concerne la bonne gestion de l’énergie vitale. Il faut dépenser cette énergie (Prâna) pour vivre et il faut savoir comment la faire revenir dans notre corps, la restaurer, en gagner. Le résultat d’une bonne gestion de cette énergie est d’obtenir une vigueur morale à toute épreuve. Il s’agit plus des actes moraux que d’une vaillance corporelle adamantine. C’est la force qui réside dans le courage et la détermination. Ce courage et cette énergie ont été associés, plus tôt dans le livre (YSI-20), à la confiance (shraddhā) et à la mémoire de ce qui nous amène vers l’harmonie. Mais comment faire croître la confiance ?
Une piste à explorer est celle de l’équilibre entre travail et repos, activité physique et détente, veille et sommeil, alimentation appropriée, activité sensorielle et silence du corps et de la pensée, soin de soi et don de soi. Cela pose la question de l’utilisation du temps disponible et l’acceptation du choix à faire. Car, comme le disait si bien ma chère amie Danielle Guillen, dans choix il y a « choir », et comme on ne pourra pas tout choisir, il faut laisser tomber avec grâce et sans regret ce qui n’a pas été choisi.
Est-ce facile ? Non ! Est-ce souhaitable ? Oui ! Être en mouvement vers Brahman, c’est faire passer en priorité ce qui est essentiel pour nous.

Cinquième yama : Aparigraha

De « Parigraha » : posséder, entasser et « A » privatif, aparigraha : ne pas posséder, ne pas aliéner, ne pas s’aliéner.
YS II-39 : « Lorsqu’il y a l’affermissement complet de « ne pas s’aliéner et ne pas aliéner », il y a la compréhension totale du comment de son origine. » M.A.
Ce sûtra concerne la liberté que l’on accorde à soi-même ainsi qu’à autrui, en étant vigilant à ne pas être dépendant ou enchaîné à cause des possessions, qu’elles soient humaines, matérielles ou affectives. Le fruit de cette attitude qui « libère » est en relation avec la connaissance de notre origine mais aussi, sans doute, de celle du monde. Mais attention à la limite mentionnée avec subtilité dans le sūtra : si nous pouvons connaître le « comment » de l’origine du monde et de nous-même, nous ne pouvons pas connaître le « pourquoi » qui restera toujours un mystère. Comment mettre en place cette attitude positive ? En veillant à ne pas aliéner les autres, humains, animaux, forêts… et à ne pas se laisser aliéner soi-même. Est-on si sûr d’y parvenir ? Sur terre, tout est lié. Nous sommes interdépendants : êtres humains, animaux, plantes, nature, éléments.
L’écologie et la bio-diversité sont des mots nés il y a quelques décennies. Ces nouvelles « sciences naturelles » ou « science de la vie et de la terre » permettent de sortir de l’ignorance (réduire avidhyā première source d’affliction), d’affiner nos connaissances à travers un point de vue plus scientifique que poétique même si l’un et l’autre cohabitent parfois. Mais, bien souvent, la poésie nous touche plus qu’un long discours rationnel. A une époque contemporaine de celle où vécut Patanjali, dans la campagne italienne, en 37 avant notre ère, Virgile a consacré plusieurs livres à la « matière agricole », la res rustica : les travaux des champs, les arbres et la vigne, l’élevage et l’apiculture. Il est temps de le relire !

C’était un acte poétique : chanter la Terre et ses transformations.

En voici un extrait* : « La terre ouverte par le croc de la bêche donne assez d’humidité, et par le soc, des fruits lourds. Nourrir ainsi l’olive grasse, si chère à la paix »

*Virgile Le souci de la terre nouvelle traduction par Frédéric Boyer, Ed. Gallimard.

Sandra Ermeneux, Formatrice IFY – 2020