La Spiritualité dans le yoga

L’article ci-dessous est extrait de la revue « Pas à pas » éditée par l’association régionale IFY Poitou-Charentes et reproduit avec l’aimable autorisation de celle-ci.

La spiritualité se décline au quotidien sous de multiples aspects. Dans cet article, Martyn Neal revient sur le stage proposé à ce sujet en Poitou-Charentes.

 » La spiritualité, c’est…

J’ai proposé une question comme sujet de méditation à la fin de la pratique de samedi matin : « Qu’est-ce que la spiritualité pour moi ? ». Cela demandait une implication personnelle et les participants ont répondu présents et ont dressé une liste impressionnante en réponse – je vous donne ici un aperçu des retours.

La spiritualité, c’est : la gratuité, l’ouverture, la transcendance, la pureté, la pacification, l’amour, l’élévation, la méditation, l’authenticité. Ou encore, la spiritualité c’est se relier à soi pour aller vers l’autre, trouver la juste place dans l’harmonie du vivant, arrêter la gesticulation pour s’intérioriser, se relier à l’énergie vitale, rester en lien avec des personnes ayant quitté ce monde, se sentir libre, s’interroger sur le sens du monde et le pourquoi de la vie, se laisser toucher par quelque chose de plus grand que soi dans la confiance.
Enfin, la spiritualité c’est ce qui nous amène au-delà de notre consistance, de notre mental, des conflits, des limites et de notre ego, c’est une recherche de paix intérieure et de profondeur, c’est de l’ordre du ressenti, c’est ce qui fait poser des questions et ce qui fait qu’on s’en pose, c’est la foi, c’est un chemin propre à chacun, avec ou sans Dieu, c’est faire des pas vers Dieu au quotidien avec l’aide d’un guide, c’est un échange avec l’invisible dans la prière, c’est ce qui fait ressentir l’appartenance à un univers commun.

Ce qui est de l’ordre de l’esprit

Le dictionnaire va être plus impersonnel – la spiritualité, c’est la qualité de ce qui est de l’ordre de l’esprit. Alors que la religion est définie comme un ensemble de croyances ou dogmes et de pratiques culturelles qui constituent les rapports de l’homme avec la puissance divine ou les puissances surnaturelles.
Le Yoga, si l’on se réfère au texte de Patanjali, est laïque. Contrairement au Sāíkhya, le Yoga admet qu’il y a des personnes qui ont la foi dans un Divin et elles peuvent entreprendre le chemin du yoga avec leurs croyances. Ils aborderont les techniques avec une attitude d’abandon à leur Dieu (voir Yoga-Sūtra I. 23 à 29). L’athée ou l’agnostique peut aussi fouler le sentier du yoga avec une démarche basée sur l’engagement et le lâcher-prise (YS I. 12 à 16). Les deux démarches s’offrent aux pratiquants et c’est précisément ce choix qui démontre la laïcité présente dans le Yoga. Toujours à propos de cette question de Dieu, il est important de noter que les grands commentateurs du Yoga-Sūtra font bien la distinction entre le concept de iṣvara-praóidhāna, l’abandon au Divin, exposé au premier chapitre (clairement destiné au croyant) et le même terme exposé au second chapitre où il recouvre l’idée de la confiance et de l’humilité dans l’optique de rester ouvert quant aux résultats de nos actions. C’est l’histoire de ne pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué…

Les trois aspects de la spiritualité

La spiritualité, qui est de l’ordre de l’esprit, donc pas obligatoirement liée aux dogmes et croyances d’une religion, s’exprime, d’après moi, par trois aspects que l’on trouve dans le yoga :

– la recherche de connaître la nature de son esprit ;

– l’emploi de pratiques dans son quotidien ;

– le comportement envers autrui et l’environnement.

La recherche de connaître la nature de son esprit

Patanjali, au chapitre I, sútra 2 et 3, nous indique que lorsque l’état de yoga est présent, c’est-à-dire que le mental est dirigé et reste dirigé, la source de perception (draṣtuh – « ce qui voit »), donc la nature de l’esprit, apparaît.
La tradition évoque l’image d’un lac où, lorsque les vagues s’apaisent, le fond devient visible. Apaiser le mental pour que l’être profond devienne plus présent dans le monde paraît éminemment spirituel. A la fin d’une pratique, tranquillement assis, à l’écoute de soi-même, quelque chose de l’ordre de l’esprit peut être perçu …
Patanjali y revient dans le troisième chapitre à trois reprises lorsqu’il utilise le terme de sattvapuruṣha (un mental pur et l’être profond) et puruṣajnānam (la connaissance de l’être profond).
Notamment au YS III. 35, il évoque la possibilité, lorsque le mental est dans un état de grande transparence, non seulement de profiter de l’expérience mais aussi de l’utiliser pour s’ouvrir à notre dimension spirituelle. Par exemple, si je suis dans un lieu qui m’inspire beaucoup (un paysage, un bâtiment etc.) et que mon état mental est très clair et apaisé, la jouissance du moment pourrait être ma seule préoccupation. Or l’expérience est également propice pour m’ouvrir à ma nature spirituelle et ainsi « connaître » l’esprit (puruṣa).

L’emploi de pratiques dans son quotidien

Nous sommes encouragés au sūtra II.32 à cultiver cinq pratiques et attitudes quotidiennes qui portent le nom de niyama. Il s’agit en premier lieu d’une hygiène de vie où l’on prend soin de sa personne. Cela recouvre des choses basiques comme se laver et entretenir son espace de vie, mais aussi des choses profondes comme élever sa pensée. Deuxièmement, développer une attitude de contentement par rapport à ce que l’on a et ce que l’on n’a pas… Troisièmement nous sommes encouragés à préserver notre santé, qui peut se traduire par la pratique de postures et respirations, de la relaxation, faire du vélo etc. En quatrième position, on trouve la suggestion de réfléchir sur où l’on en est dans sa vie, comment ajuster ses ambitions, comprendre pourquoi l’on agit de telle ou telle façon etc. Et enfin, l’attitude de confiance et d’humilité dont j’ai parlé plus haut.
Ces cinq éléments constituent un aspect moins évidemment spirituel que le premier, mais ils vont nous rapprocher de la nature de notre esprit par la constance d’une démarche quotidienne, une sorte de « purification » de tous les jours et à tous les niveaux de notre personne.

Le comportement envers autrui et l’environnement

Agir envers les autres et envers l’environnement avec un regard qui reconnaît l’esprit présent en chacun et chaque chose est assurément une expression de la spiritualité. Avoir de la considération pour ce qui nous entoure, se montrer authentique dans les relations avec autrui, respecter l’autre dans sa différence, se comporter avec modération dans nos rapports au monde et être disposé à partager avec les autres ce qui nous est tombé dans les mains, ainsi se décline ce comportement envers autrui et l’environnement, appelé yama.
Ces aspects nous renvoient à la nécessité de comprendre les puissants courants qui apparaissent dans nos interactions avec le monde et dont nous pouvons vouloir en refréner certains dans l’optique d’une démarche spirituelle. Une démarche difficile, qui ne peut se baser uniquement sur une volonté de changement. Cela nous oblige à observer nos actions, à réfléchir sur leurs origines et leurs portées ainsi qu’à développer l’espace intérieur permettant de voir apparaître ces puissants courants avant qu’ils emportent notre être dans l’acte.
Cet espace devrait nous permettre de valider certains élans, parce qu’appropriés, ou invalider d’autres.
Il s’agit de reconnaître le désir de faire mal, de nuire à l’environnement avant qu’il nous amène à faire souffrir un être humain, un animal, une plante… De voir émerger l’esquive de la réalité avant que le mensonge ne s’exprime. D’identifier une tendance à la jalousie avant qu’on ne cherche à enlever quelque chose à l’autre. De percevoir l’excitation du « trop faire » avant que nos excès ne fatiguent notre entourage. De voir notre désir de nous cramponner aux choses avant que les murs ne s’érigent entre nous et les autres.
Cet aspect de la spiritualité dans le yoga nous invite à l’attitude d’humilité et à moins d’actions trempées dans l’égocentrisme. Le miroir du monde comme reflet du vrai comportement spirituel…

Je pense qu’il faut s’interroger, si l’on voit le yoga comme un chemin spirituel, sur la question suivante : « Le plaisir et le bien-être ressentis en pratiquant le yoga sont-ils les seuls signes nécessaires pour confirmer que nous sommes sur ce chemin ? ».

Martyn Neal, Formateur IFY – 2018