La pratique du yoga comme moyen central de connaissance de soi.

Le texte ci-dessous est extrait de la revue « Pas à pas » éditée par l’association régionale IFY Poitou Charentes et reproduit avec l’aimable autorisation de celle-ci.

« Il est toujours frappant de voir comment le grand traité de référence du yoga – le Yoga Sútra de Patañjali – consacre peu d’aphorismes à ce qui fait, pourtant, l’essentiel de la pratique du yoga dans le monde du XXIe siècle : les postures, voire le travail respiratoire.

La raison en est que le yoga est un chemin de transformation pour la personne entière, avec « tous ses corps » – de chair, de vitalité, de pensée, de singularité, de félicité. Postures, techniques respiratoires, méditation : ce par quoi nous abordons très généralement le yoga a des effets étonnants mais ceux-ci sont surtout intéressants s’ils sont au serviced’une meilleure « connaissance de soi ».
C’est ce qui, parfois, se perd lorsque la pratique se met seulement au service de la belle posture, de la performance, du corps qu’on cherche à faire beau.
Venir suivre un cours de yoga une fois par semaine a déjà des effets étonnants : on s’éloigne pour un moment de l’agitation ambiante ; on redécouvre et développe les possibilités du corps ; on mobilise en profondeur l’axe central qu’est la colonne vertébrale ; on met en jeu la puissance de la présence au souffle ; on goûte le silence des assises méditatives. Mais si on introduit une fréquence de pratique plus soutenue – pourquoi pas quotidienne, même brève – on voit aussi combien elle est un moyen de connaissance de soi.
Pour Patañjali, auteur du Yoga Sútra, l’essentiel de la démarche du yoga vise à mieux prendre conscience de ce qu’on est et de ce qu’on vit. Et ainsi de mieux voir dans quels nœuds nous sommes pris, trouvant peu à peu des moyens pour qu’ils se desserrent.

Qu’entendre par « connaissance de soi  » ?

Selon le yoga de Patañjali, cela va probablement de soi : il s’agit de svádhyáya. Ce terme, dans le contexte des Upaniåads, désigne tout d’abord la récitation et l’étude des Vedas, textes de référence censés permettre d’accéder aux vérités essentielles. Cela laisse entendre que l’action même du chant, de la psalmodie, mettant en jeu la voix et la prononciation claire des textes, contribue à leur mise en résonance dans le corps mais aussi dans la pensée.

Dans le cadre du yoga, c’est un peu différent, même s’il existe des traces de ce premier sens : on parle d’ « étude de soi », d’ « étude personnelle », concernant « le petit soi » (nos caractéristiques singulières) comme « le grand Soi » (ce qui, en nous, est de l’ordre de l’existence et de la conscience, partagé avec les autres humains). Cette « étude » est la deuxième des trois composantes du kriyá yoga, le yoga le plus quotidien, qui commence par une certaine discipline de vie et par la fermeté des pratiques répétées, qui échauffent le corps, le « purifient », contribuent à sa santé – tapas –. La troisième composante, ìøvara praóidhána, est ce qui introduit dans ces pratiques une forme de décontraction, d’aptitude à se laisser porter, à accepter ses limites mais aussi à s’attendre à ce que surviennent de belles transformations inattendues.

Car en effet, svádhyáya est le terme du milieu, entre la fermeté/stabilité demandée par la pratique et le lâcherprise permettant la décontraction. On observe ce qu’on ressent – dans les articulations et les muscles, mais aussi jusqu’au fonctionnement viscéral –, comment le corps se plie, ou se renforce, ou résiste à l’expérience de la posture ; et comment on se positionne mentalement : patience ou impatience, mollesse ou forçage, violence ou douceur, entrée ou non dans la régularité d’une pratique, relation entre les temps consacrés à la pratique et les autres moments de la vie, choix de vie plus globaux…

Cette « étude de soi » permet un gain de compréhension de ses propres réactions et un certain degré de maîtrise sur des facteurs de bien-être ou mal-être, de santé ou de maladie… Ce qui est plutôt du côté de tapas. Il n’est cependant jamais question d’oublier que lorsque nous nous observons honnêtement, il y a beaucoup à repérer sur tout ce que nous ne maîtrisons pas… comment nos postures sont conditionnées par notre morphologie et nos expériences de vie, comment nos pensées le sont par ce qui nous a été inculqué, comment nos affects peuvent venir déranger une vision idéalisée de nous-mêmes… : mieux se connaître, c’est aussi prendre conscience du fait que nous sommes en partie obscurs à nous-mêmes, sous le voile d’avidyá, de méprises, d’ignorances, que chacun de nous expérimente. Dans une proximité avec ìøvara praóidhána : nous avons quelques chances de ne plus avoir comme idéal d’être purs, irréprochables, d’un corps parfait, accédant à une connaissance de plus en plus sûre… Nous ferons de notre mieux, mais avec modestie, enthousiasme et amitié pour les autres humains, chacun limité à sa façon.

Faire l’expérience des « membres » du yoga à partir des pratiques.

La succession des « membres » classiques du yoga a quelque chose de progressif, abordant dans une certaine chronologie :
• notre éthique en relation à notre environnement : yama
• notre éthique personnelle : niyama
• l’état de notre corps : par ásana, les postures
• l’état de notre respiration : par práóáyáma
• notre capacité à nous centrer, nous concentrer, entrer dans une présence soutenue et affinée à ce que nous vivons, nous stabiliser : par pratyáhára et saíyama.
De fait, il nous est possible de mieux nous situer par rapport aux deux premiers membres dès le moment des temps, privilégiés, de pratique – postures, attention au souffle et assises méditatives –, qui sont au cœur de l’expérience habituelle du yoga.

En voici quelques exemples :

Et par rapport aux autres yama : savons-nous nous modérer pour nous consacrer à ce qui est essentiel dans la pratique ? Si nous enseignons, citons-nous nos sources ? À quel point enseignons-nous pour transmettre, ou pour jouir de l’influence exercée sur nos élèves ? Ce repérage opéré sur nous-même nous sensibilise à la mise en œuvre de ces qualités envers autrui.

Dans la dernière partie d’une pratique, on s’installe dans une assise qu’ont préparée les postures, le práóáyáma, l’affinement progressif de la concentration. Dans ces moments d’ouverture, de plus grand calme, peuvent remonter à la surface des affects, des émotions, des pensées, qui peuvent être en relation avec des situations du moment mais aussi nous étonner par leur apparent surgissement de nulle part. Ces moments sont très enseignants. Ils sont à saisir. Car ils laissent s’entrouvrir des fenêtres, s’écarter des voiles, qui recouvrent peut-être notre nature fondamentale d’êtres conscients, mais aussi, plus prosaïquement, nous empêchent de voir ce qui nous meut en profondeur. Nous sommes, pour une bonne part, étrangers à nous-mêmes, formatés dans notre langage, notre pensée, nos réactions, par nos rencontres avec les autres. Il est très important de voir cela, et peu à peu de dégager ce qui fait nos modes singuliers de parler, de penser, d’agir, de désirer…
C’est l’essentiel de la connaissance de soi, et la pratique du yoga permet d’avancer dans cette direction.

Cela prend du temps, mais que de belles découvertes en perspectives … »

Laurence Maman, Formatrice IFY – 2020