La perception.

L’article ci-dessous est extrait de la revue « Aperçus » éditée par l’association régionale IFY Yoga Tradition Évolution et reproduit avec l’aimable autorisation de celle-ci.

« Le yoga sutra nous dit que nous sommes dans un état de yoga quand les facultés de notre mental sont paisibles et que notre nature d’être et de percevoir sont libres.
La lumière du monde brille en nous mais elle est souvent obscurcie par nos attachements. C’est alors comme si nous n’avions une présence qu’intermittente.

Dans le samkhya karika qui définit notre double nature, le purusha est le spectateur de la prakriti, la danseuse (c’est-à-dire le monde manifesté en mouvement et constante transformation). Cela nous interroge sur la représentation, comme au théâtre et nous rappelle de ne pas confondre les rôles.
Il faut s’arrêter et regarder car à chaque moment, tout est là mais on ne le voit pas.

Le yoga sutra de Patanjali : c’est un texte « lyophilisé », fait pour être traduit, commenté et transmis. Ce n’est pas un texte ancien dont il faudrait retrouver le sens, qui véhicule du savoir mais, sans verbe, il a été écrit pour nous dire quelque chose de nous. La plus haute connaissance est la connaissance de soi et les yoga sutra nous y conduisent.

Etudier les yoga sutra, c’est être avec un enseignant et s’approprier ces 195 aphorismes par la récitation.
Le texte est recueilli en nous, en attente, par l’apprentissage par cœur, au plus près du cœur. Il s’agit de le ruminer, de le manger pour l’avoir en soi, ce qui va nous donner des éclairages sur différents sujets. Ainsi, dans la Taittiriya upanishad, (œuvre très ancienne antérieure au yoga sutra) est évoquée une colombe qui picore l’enseignement.
Ce qu’on mange, chacun en fait son profit. Le yoga nous fait écouter ce qui parle.
Il nous faut accréditer ce qui surgit en nous et prendre au sérieux les petites choses. Ainsi, la psychanalyse amène à considérer des choses infimes. Notre conception du « petit » et du « grand » nous empêche de voir, alors que quelqu’un qui nous écoute va redonner de l’importance à quelque chose de minime qu’on a étouffé.
Il importe de ne pas chercher ailleurs ce qui est là. Par la notion de sraddha, la confiance en soi, non aveugle, non conditionnée, il s’agit de ne pas se laisser décourager, à l’instar d’Ulysse qui veut retourner à Ithaque.

Méditation
Dans le yoga sutra, bhoga c’est faire l’expérience des choses et apavarga c’est la sortie du chemin.
La notion de samyoga se définit comme « collé-collé » : il y a lieu de défaire des relations trop étroites, de mettre de l’espace et, dans la pratique posturale, donner de des espaces de vie à des régions du corps.
Lorsqu’on s’assoit et qu’on médite, on peut avoir tendance à faire taire ce qui se présente sous prétexte de silence. Les idées sont des représentations qui passent à toute vitesse : laissons-nous interpeller par des idées ou des images qui nous concernent, mélangées à des idées sans importance. La méditation c’est écouter, tendre l’oreille. Comme évoqué précédemment, la prakriti est la danseuse regardée par le purusha.
Dans le tourbillon des pensées, soit on met de côté, soit on est tracassé. On peut donc laisser se déployer ce qui tracasse pour avoir une action plus posée, ou convoquer une pensée qui vient nous parler ; à ce moment-là, tout le reste s’arrête. La méditation n’est pas lobotomie.

Dans le stade ultime de la méditation, le mental fait le vide des pensées.
Regardons nos peurs, nos médiocrités, nos jalousies : soyons humbles dans la méditation. Le yoga, chaque jour un peu, un peu mieux. Plus on est clair sur nos motivations, moins leurs effets engendreront des retombées néfastes.
La méditation, c’est regarder à quoi on pense, où on est, ce que l’on attend ; c’est aussi la faculté de réjouissance d’être là, (santosa savoir se contenter).

La pratique posturale, relation entre souffle et mouvement.
Le geste donne espace au souffle, il y a agrandissement du champ d’attention dans la posture. On tente l’ajustement du corps avec la posture par des réglages précis. Le chemin est plus important que l’aboutissement. Il n’est pas bienvenu de vouloir correspondre exactement au concept de la posture, ce qui nie le fait d’être dans sa vraie nature. Par manque de confiance, on pourrait s’appuyer sur les directives de quelqu’un d’autre. Le yoga nous invite à développer cette relation d’écoute et de respect de soi.
Dans la pratique, on nous fait expérimenter l’intérêt de FRAGMENTER le mouvement (comme dans le texte théâtral), d’interrompre le geste afin de rester ATTENTIF.
Cela nous coupe des automatismes et ramène à la CONSCIENCE.
L’attention dans la pratique est une façon de savoir qu’on est là, dans un ajustement au présent.

Lecture, étude et réflexions : La lettre volée célèbre nouvelle de Edgar Allan Poe, qui est aussi le titre d’un séminaire du psychanalyste Jacques Lacan.

« La modulation de la respiration fait naître les affects ».
La psychanalyse privilégie l’écoute tandis que le yoga développe trois façons de vouloir connaître : la tradition, l’inférence c’est-à-dire la déduction et la perception directe (prakasa) c’est-à-dire la vision. Il s’agit de laisser du champ à l’intuition.
Dans « La lettre volée », Poe nous montre qu’il ne faut pas chercher ailleurs ce qui est là. Nous avons souvent une démarche erronée comme le personnage qui a perdu sa clé et la cherche là où il y a de la lumière et non là où elle est tombée.
On peut déployer une énergie considérable à la recherche d’un idéal du yoga. Le yoga vise kaivalya, la liberté. Chercher sattva, la partie la plus subtile de la prakriti, peut nous empêcher d’arriver à samadhi, l’absorption lumineuse.

Le concept de VINIYOGA
Pour qu’une tradition soit vivante, il faut à chaque instant la reproduire, la poursuivre. La tradition du yoga résonne sur notre propre tradition. L’idée de VINIYOGA est que la personne n’est pas faite pour le yoga mais que le yoga est fait pour la personne avec son fond culturel, sociologique, spirituel. Nous pouvons apprendre à faire confiance à nos idées de chercheur pour enrichir le yoga et questionner la tradition sans la prendre à la lettre en observant le risque d’être soi-même intégriste.
Cherchons l’équilibre entre le texte et les postures.
Souvenons-nous que souvent on ne voit pas ce qui est évident et pratiquons ce qui nous permet (par ex. l’interruption d’une action) d’être dans la vigilance.

ATHA YOGA ANUSASANAM
voici l’enseignement traditionnel
maintenant le yoga depuis toujours l’état de yoga, c’est la présence maintenant.

Béatrice Viard, Formatrice IFY – 2018