Au cœur de soi règne le Soi.

L’article ci-dessous est extrait de la revue « Passerelle » éditée par l’association régionale IFY Espace Nord et reproduit avec l’aimable autorisation de celle-ci.

« Le yoga est la cessation des pensées sur les objets des sens. Cela s’obtient avec peu d’effort pour celui qui est constamment en svādhyāya.
Svādhyāya est la récitation chantée des textes védiques et l’étude de leur signification auprès d’un maītre (ācārya). »
Taittirīya Āraṇyaka Upaniṣad 3.15

J’aimerais parler du “svādhyāya-yoga” à travers mon expérience de pratiquante et enseignante de yoga en commençant par différencier le but et les moyens de cette démarche.

L’objectif essentiel du yoga est la “libération” (kaivalya) progressive de la souffrance (duḥkha). Une voie conduit à cette situation exceptionnelle : la connaissance, différente pour chacun, de ce qui se libère et de quoi se libérer. Le yoga appelle ce processus le “discernement” (viveka).

Ce type particulier de connaissance, qui touche à l’existence même, s’obtient par une discipline précise. Installée dans un style de vie orienté vers cette recherche, la discipline devient elle-même un objectif en vue de la libération. Le yoga propose différentes alternatives, chacun peut y trouver ce qui lui convient selon ses propres aspirations.

Dans cette approche, le “yoga de l’action” (kriyā-yoga) est toujours essentiel. Ce yoga comporte trois facettes aussi intimement liées entre elles que les fils d’une étoffe. Il concerne la personne dans ses aspects physiques (tapas), intellectuels (svādhyāya) et émotionnels (īśvara praṇidhāna).

Tapas est l’art de purifier son corps et son esprit, non seulement pour être en bonne santé, mais aussi pour faire du corps et de l’esprit de bons serviteurs dans la recherche. La pratique posturale et respiratoire, associée à une attention particulière à l’alimentation, joue ici un rôle important, de même que les efforts consentis pour faire ce qui doit être fait au bon moment et au bon endroit. C’est parfois l’effort de ne pas faire…

Īśvara praṇidhāna est une attitude d’abandon, de lâcher prise et d’humilité, nécessaire à toute démarche de compréhension de soi. C’est admettre le mystère de la vie, et les limites de notre pouvoir.

Svādhyāya est un mouvement vers soi-même pour découvrir qui l’on est, au sens le plus profond du terme. Plus on avance dans cette connaissance, qui est prise de conscience, plus on acquiert une vision claire de son avenir, de son de-venir. Svādhyāya représente pour moi un chemin de prédilection, un chemin de vérité et de liberté

Chemin de vérité quand la démarche invite à se pencher sur le passé pour comprendre son impact sur le présent ; chemin de liberté quand la vision du futur dépouillée des anciens schémas devient un projet en cohérence avec une personnalité plus authentique.

Cité à trois reprises dans les Yoga-Sūtra de Patañjali, le mot svādhyāya trouve son origine dans les textes védiques issus de la plus ancienne tradition de l’Inde. Dans ce contexte, svādhyāya signifie “la récitation chantée des textes sacrés”. Cette démarche, dit la Taittirīya Āranyaka Upaniṣad, prépare le détachement nécessaire à l’approche du yoga.

Le svādhyāya du yoga passe d’abord par la récitation chantée des textes fondateurs selon la méthode traditionnelle, ensuite par la réflexion sur leur signification. Mais lire les textes, les interpréter de manière intellectuelle ne suffit pas. Un svādhyāya utile nous aide à décoder notre texte personnel, à mieux comprendre notre propre histoire, son influence sur l’élaboration de notre caractère, et son impact dans nos comportements actuels. Ce processus est une méditation qui ramène à soi comme un miroir.

Svādhyāya apporte des réponses à nos interrogations les plus fondamentales : « Qui suis-je ? Quelle place est-ce que j’occupe ? Quel rôle est-ce que je joue ? D’où est-ce que je viens ? Où vais-je ? Qu’est-ce qui est essentiel pour moi ? ».

Svādhyāya révèle la vérité profonde (ṛtam). La personne devient plus authentique, elle ne se ment plus à elle-même ni aux autres. Elle accepte non seulement le changement, mais aussi ce qu’elle ne peut changer. Elle s’abandonne au destin au lieu de vouloir tout contrôler. Elle prend conscience des attachements qui créent des problèmes dans sa vie : attachements à des objets, des idées, des habitudes, des sentiments…

La récitation chantée détache et éloigne des liens destructeurs. Le processus de l’expiration allongée produit un effet de nettoyage, de purification et de recul. Un intérêt nouveau, plus essentiel, vient en remplacer d’autres. La capacité de concentration grandit. Alliée à une attitude d’accueil, la récitation ouvre les portes à la méditation. La personne découvre la voie royale du yoga, qui conduit à la rencontre de l’Être profond (puruṣa), le vrai Soi, pure conscience, stable et serein. Un avenir “sans souffrance” se pointe à l’horizon.

Svādhyāya est un yoga en soi, une discipline, un abandon et un éveil. Sa pratique régulière opère une distanciation avec l’attraction du monde externe et permet d’orienter le mental vers l’objet de méditation choisi. Selon la tradition, la démarche de svādhyāya nécessite un accompagnement. Un enseignant (ācārya) est nécessaire. Il est lui-même en chemin, il en a déjà expérimenté une partie et recueilli des effets positifs. Sans être directif, il aide à comprendre, il est la flamme qui éclaire la route.

En Occident, l’enseignant pourrait être quelqu’un qui associe une étude du chant védique de manière traditionnelle à celle du yoga d’une part, et qui s’est engagée dans une démarche de développement personnel d’autre part (psychothérapie, psychanalyse…). Grâce à cette voie, parce qu’il a été écouté, il sait faire silence pour mieux entendre. La relation entre l’enseignant et l’enseigné s’établit sur l’authenticité et la confiance réciproques.

La démarche traditionnelle de svādhyāya prend beaucoup de temps, car elle est “régulière et ininterrompue” disent les textes. Dans le monde moderne, le temps est une denrée rare et précieuse, un luxe que bien des gens ne parviennent plus à trouver. La personne qui, dans ce contexte, parvient à en dégager pour sa démarche personnelle, en retire à coup sûr les bénéfices.

Svādhyāya peut aussi trouver sa place et garder ses qualités dans une pratique plus modeste : la récitation quotidienne d’un texte (mantra) court, choisi pour sa signification par exemple. Le sens du texte devrait idéalement correspondre aux aspirations de la personne, à des qualités qu’elle souhaite développer, ou encore la relier à ce qu’il y a de plus précieux pour elle.

Le contact avec les textes essentiels de sa propre tradition et la réflexion que ceux-ci inspirent est bien sûr tout aussi valable, surtout si l’on y associe le chant sacré. L’intérêt que l’on porte à des textes philosophiques ou psychologiques contemporains est également d’une grande richesse, mais il ne faudrait pas confondre cette dimension du yoga avec une recherche purement intellectuelle, qui ne laisserait aucune place à un questionnement personnel. Du point de vue du yoga, cela serait stérile.

Svādhyāya s’articule avec les deux autres facettes du yoga de l’action. La discipline purificatrice (tapas) y prépare par une mise en veilleuse de l’ego qui maintient dans des schémas de pensées obsolètes. S’apaisent aussi la peurdu changement, qui fige dans des positions mortifères, et l’agitation alimentée par le désir et le rejet.

Accepter la réalité de la découverte sans conflit et sans tension (īśvara praṇidhāna) nourrit une créativité nouvelle. La relation change, le regard que l’on porte sur soi et les autres se transforme, la communication se libère. La voix devient un outil de relation avec les autres, voire avec le grand Autre. Une forme nouvelle d’amour se laisse entendre.

L’enseignement traditionnel, ses règles, ses effets…

De tout temps, le chant védique s’est transmis de professeur à élève dans une relation personnalisée. Le cadre est simple : le maitre récite, l’aspirant écoute et répète aussi fidèlement que possible.

De cours en cours, la répétition se poursuit jusqu’à l’application correcte des cinq règles du chant védique par l’élève. Ces règles sont pertinentes pour toutes les formes de chants : respect de la prononciation, de la hauteur et de la durée des sons, volume de la voix. La justesse des liaisons contribue à la musicalité de l’ensemble.

Aujourd’hui encore, cette relation professeur – élève porte ses fruits, même en cours de groupe comme cela se présente souvent dans nos pays. L’un fait don de ce qu’il a intégré, l’autre s’ouvre pour accueillir du neuf et intégrer à son tour.

Quelque chose d’indicible, au-delà des techniques, passe de l’un à l’autre. La voix est porteuse des sentiments intimes de chacun et la relation s’établit de cœur à cœur. Dès lors, la confiance s’épanouit, l’audace permet le lâcher prise et le dépassement des obstacles psychologiques, une
mystérieuse alchimie opère, des miracles s’accomplissent…

Progressivement, une assurance paisible remplace l’impuissance associée à une souffrance secrète. Avec le temps, la régularité et la discipline, le changement encourage la personne à persévérer.

L’enfant enfouit en chacun grandit. La peur de “faire des fautes” et les sentiments de culpabilité qu’elle entraine font place à une relation constructive. L’acceptation de sa propre voix et de ce qui s’y exprime libère d’une prison intérieure.

L’altérité n’est plus considérée comme un échec personnel, la différence est admise sans jugement de valeur. En acceptant l’autre tel qu’il est, le respect de soi-même s’installe.

Conclusion…

Ce qui est possible dans le domaine du chant védique trouve des applications dans la vie de tous les jours. L’essence de svādhyāya est présente dans tous les moments de la vie (cf. la Taittirīya Upaniṣad I.9). Sous sa forme traditionnelle, la récitation chantée (svādhyāya) purifie tout en favorisant la paix et la stabilité. La concentration et la clarté prennent place. Une attitude d’ouverture et d’accueil s’installe. Cette approche induit l’habitude de considérer toutes les facettes de la vie comme un miroir, les conditions sont réunies pour méditer sur ce qu’il reflète.

La vie elle-même devient l’Enseignant. Alors une compréhension neuve apparait, un espace se libère où peut enfin se développer l’énergie lumineuse. Choisir sa voie devient aisé et s’y engager est un pur bonheur. »

Simone Tempelhof-Moors – 2023