Ahimsā

Cet article est extrait de la revue « Le Courrier » éditée par l’association régionale IFY Midi-Pyrénées et reproduit avec l’aimable autorisation de celle-ci.

« Dans la chronologie du Yoga de Patanjali, c’est la première des cinq qualités de l’éthique sociale (yama).

La racine sanskrite du terme est le verbe hims : causer un dommage matériel, blesser, tuer, dé­truire. Le mot himsā signifiant: dommage (causé), fait de lé­ser, délit, nuisance personni­fiée. Avec le a privatif ahim­sā, le sens est inversé, d’où, respect de la vie, abstention du mal, ne pas nuire, non-vio­lence.
Il s’agit d’un vœu très impor­tant, qui consiste à dompter, réfréner, tenir en main, maî­triser (yama) son compor­tement naturel existentiel. Tout être humain est suppo­sé le suivre, le yogi encore plus tenu de s’y tenir. On re­trouve cette éthique dans les Lois de Manu, dans les Upani­shads, le Mahābhārata.

Dans le Jaïnisme elle est la règle essentielle, la principale de toutes les autres disciplines, car elle émane de la recon­naissance que le Soi est pré­sent dans toute la création. « Ahimsā paramo dharmah ».

La non-violence est le su­prême devoir, la plus haute religion. Le Mahatma Gandhi en fit son credo et son action politique même.
Bien sûr, il convient de voir que cette qualité positive est la contre-pose à son opposé himsā, caractéristiques toutes deux de la dualité de l’exis­tence : nuire -ne pas nuire, ou du moins essayer de nuire le moins possible. Car dans l’existence cette éthique est quasi impossible, puisque toute vie se fait au détriment d’autres vies, ne serait-ce que pour s’alimenter. Le Veda parle de « manger avant d’être mangé ». Pour perdu­rer toute espèce vivante obéit à cette Loi.
Cependant, et c’est toutenson honneur, l’être humain a pensé « ne vouloir infliger aucun mal à aucun être vivant », tant sur le plan mental, qu’en pensées et en actes ! Nous pouvons comprendre que cette qualité d’ahimsā englobe les 4 autres compor­tements moraux sociaux ou yama : ne pas mentir, ne pas voler, ne pas abuser, ne pas amasser, autant de conduites nuisibles !

Je trouve qu’il est préférable de traduire ahimsā par « ne pas nuire », que par non-vio­lence car je peux, dans le confort de mon bureau, propo­ser à quelqu’un d’aller mettre le feu à la maison d’un voisin, et tout cela avec un large sou­rire ! Je peux au fond de mon palais déclarer la guerre au pays voisin, être responsable de milliers de morts, sans bouger le petit doigt !

Ahimsā présuppose une longue ·expérience et surtout la prise de conscience de ses actes pour pouvoir les modi­fier. La tradition raconte que
!’Empereur indien Ashoka se convertit au bouddhisme après avoir commencé son règne dans la violence ex­trême, faisant tuer ses frères pour accéder au pouvoir et responsable de morts innom­brables dans ses batailles sanglantes. Il changera alors complètement son état d’es­prit et défendra même la cause animale.
Nous avons donc bien en nous cette possibilité de nuisance et de son opposé. Lorsque la compassion envers la vie en général s’éveille, elle se développe au maximum dans le Jaïnisme et chez les brahmanes les plus orthodoxes.

« Le terme himsā signifie la violence envers les choses vivantes, que ce soit par l’activité exaltée du mental, de la parole, ou du corps. Sous ce rapport, les écritures jaïna déclarent que l’attachement, et toutes les passions, sont des violences, parce que, sous leur influence, on blesse d’abord le Soi, qu’il y ait ou non une violence subséquente causée à un autre être. Ainsi, tout ce qui est fait sous l’influence d’une passion, c’est-à-dire par une activité insou­ciante et sans contrôle du mental, de la parole ou du corps, constitue une violence. »
Les moines jaïns iront jusqu’à porter un masque sur la bouche pour ne pas tuer moucherons ou même autres animalcules encore plus petits ! « Il y a dans ce monde tant de créatures minuscules, invisibles à l’œil nu, mais dont l’exis­tence peut être prouvée, que rien que par un battement de paupières, leurs corps sont dé­truits. ».

Il s’agit de paroles attribuées à Arjuna un des plus grands guerriers du Mahābhārata ! Les brahmanes les plus intègres, avant de se lever, se doivent de demander pardon à la déesse Terre, pour toutes les créatures, végétaux compris, qu’ils vont fouler au pied dans la jour­née. Cela révèle la conscience des nuisances volontaires et involontaires, ces dernières ne proviennent pas d’intentions hostiles vis-à-vis du vivant et « pour expier la mort des créatures qu’il détruit inintentionnellement le jour ou la nuit, il suffit à l’ascète de se baigner et d’accomplir six suspensions du souffle (prānāyā­ma) ».

L’analyse du comportement humain dans les Lois de Manu, ou chez les Jaïns a été très sub­tile et complète. Une société ne peut survivre sans des guerriers protecteurs, en cas d’at­taque et de violence d’éventuels oppresseurs. Les guerriers peuvent donc avoir recours à la force selon des règles bien précises. Un assail­lant peut être tué sans que ce soit une faute de violence, il est tué par son action injuste vis-à­vis d’autrui. Toute la Bhagavad-gītā aura pour thème ce vaste sujet. Evidemment celles et ceux qui ne sont pas guerriers, les brahmanes et surtout les yogis, n’auront pas cette déroga­tion. Ils seront même tenus d’être végétariens. Les Lois de Manu sont ici très claires :
« Celui qui tue des êtres innocents dans un désir de plaisir égoïste n’atteindra jamais le bonheur, ni en cette vie ni après la mort, tan­dis que celui qui cherche à ne pas causer les souffrances de la capture et de la mort aux créatures vivantes, mais désire le bien de toutes, obtient un bonheur illimité. Ayant bien considéré l’origine de la viande, et la cruau­té d’attacher et d’abattre des êtres incarnés, qu’on s’abstienne entièrement de manger de la viande. »

Les ascètes de quelque obédience soient-ils, les brahmanes, les renonçants, ont toujours des devoirs plus rigoureux dans l’ahimsā, car leurs activités sont beaucoup plus méditatives. Un moine jaïn se déplace avec une balayette pour ôter tout insecte avant de s’asseoir. Il est quasiment impossible de trouver des jaïns dans l’agriculture, car comment cultiver la terre sans nuire à d’innombrables créatures. Par contre, les laïcs jaïns sont reconnus comme des commerçants, des banquiers même, les plus honnêtes, car ils ont l.es codes éthiques les plus stricts : après ne pas nuire et ne pas mentir, il y a ne pas voler (asteya) !
Dans les Yoga-sūtra (Il 31), Patanjali dit : « Ces grands vœux (mahāvratam) doivent être observés sans interruption, indépendamment des habitudes, du lieu, du temps et des cir­constances ».

Nous sommes donc dans une conception idéale du comportement humain. Ne pas causer de mal est la source de toute moralité et de toute compassion. Même si cela peut sembler inhu­main, trop difficile, nous pouvons tendre vers cela, car c’est l’Amour universel qui est concer­né. Le Yogi doit se souvenir que « le même Soi unique demeure dans le cœur de tous les êtres ».

Pierre Alais, professeur et Vice-Président IFY – 2023