Les différents yoga : le karma-yoga

Cet article est extrait de la revue « Le Journal de l’Institut » éditée par l’IFY.

« Le premier article de cette série présentait le « rājayoga » ou « yoga royal » tandis que le second abordait le « yoga de Patañjali ». Nous nous interessons cette fois au « karma-yoga » ou « yoga de l’action quotidienne ».

3. Le « karma-yoga » ou « Yoga de l’action quotidienne »

C’est le premier des trois yogas majeurs (karma-yoga, jñāna-yoga, bhakti-yoga) que nous trouvons implicitement chez Patañjali avec le kriyā-yoga. Ces trois approches sont encore très prisées dans les milieux traditionnels du yoga d’aujourd’hui. Elles existaient déjà dans l’Inde antique même si les noms n’ont été popularisés que bien plus tard.

La Bhagavad-Gītā est sans doute le premier grand texte à nous les présenter en détail :

« Pour l’actif, il existe la voie de l’action désintéressée ou karma-yoga; pour le méditatif, la voie de la connaissance ou jñāna-yoga » (Bh.G. III.3)

« Accomplis donc l’action juste, comme une offrande au Seigneur (bhakti-yoga) et libère-toi de tout attachement aux résultats » (Bh.G. III.8 et 9).

« Fais ton devoir sans être lié ni par le succès ni par l’échec; cette sérénité de l’esprit en toutes situations s’appelle yoga, car le yoga est l’habileté dans l’action » (Bh.G. II.48 et 50)

Le mot karma signifie « action, agir »mais il désigne aussi et surtout la loi de cause à effet, autrement dit la relation inéluctable entre les actes et leurs conséquences.

Dans l’Inde traditionnelle, ce yoga magnifie l’accomplissement des rites (de purification, d’action de grâce, etc.). Dans ce contexte, le karma yogin vise par son action à se purifier de son passé, à payer sa dette envers les autres (les parents, les instructeurs, les dieux…), à s’engager dans des actions qui lui ouvrent la voie à la liberté totale, il acquiert progressivement une liberté dans l’action elle-même, car il agit de façon désintéressée. Il accueille le succès ou l’échec avec la même sérénité, il n’est plus limité par ses actes.

C’est un yoga pour les actifs. En ce sens, il trouve une grande pertinence dans le monde moderne, de plus en plus occidentalisé. Mais son action est réfléchie, intelligente, car il s’agit de ne plus de lier à de nouvelles conséquenes. La solution réside précisément dans l’acte serein, sans se laisser affecter par le bouillonnement environnant, sans rechercher les fruits de l’action (mais plutôt en les offrant), sans attachement aux résultats, sans désir de de rétribution, et surtout sans déception ni rancœur par rapport aux suites éventuelles.

Le karma-yoga encourage le sens du devoir, la prise de responsabilité, la vie active, la détermination dans l’action, la rigueur, l’honnêteté, le don de soi… C’est un yoga de vigueur, de détachement et de sacrifice.

Dans le monde moderne, la notion d’abandon ou de renoncement aux fruits de l’acte est souvent mal comprise : tout acte, comportement ou attitude produit des résultats, que nous le voulions ou non. Nous en recevons donc inévitablement les fruits. Tour l’art réside dans la relation que nous entretenons avec ces conséquences. L’abandon du fruit des actes, c’est aussi leur acceptation, pouvoir les accueillir sans passion, qu’ils soient agréables ou non, c’est la capacité à les recevoir sans attachement ni rejet, de manière équilibrée et sereine.

Pour le karma-yogin, la manière compte plus que le résultat. Il fait ce qu’il a à faire, de son mieux, parce qu’il estime que cela doit être fait ainsi. Il agit sans égocentrisme, il n’en attend aucune reconnaissance. En fait, par un comportement généreux et inspiré, il veut briser le cercle vicieux de « cause à effet, qui conduit à une nouvelle cause », et ainsi de suite à l’infini.

Dans la vie actuelle, l’esprit de ce yoga peut s’exprimer par le service rendu aux autres, particulièrement aux plus faibles et démunis, dans la participation aux oeuvres caritatives, dans le dévouement au service des autres et des causes nobles… De cette manière, le karma-yoga s’adresse à l’homme moderne, au responsable de famille. On peut le voir comme le yoga du travailleur dans son entreprise : il-elle fait son travail de son mieux, indépendamment des circonstances, pour la satisfaction du travail bien fait. C’est le yoga de la femme ou de l’homme actif, dans la société et dans le monde : pas facile…

Pour Patañjali, le véritable yogin « agit » en méditation, c’est pourquoi son action est pure, transparente (Yoga-sūtra IV. 6 et 7). Le karma-yoga exige donc une grande force morale, beaucoup de détermination, un comportement éthique et déontologique de haut niveau; il requiert aussi un intérêt pour les autres, un réel amour du prochain. Le vrai karma-yogin fait preuve d’abnégation, de constance, de persévérance et d’intelligence dans l’action, mais il n’est pas un indifférent : dans son renoncement, il cultive des intentions pures, positives, et une pensée constructive.
C’est un « yoga de l’efficacité dans la décontraction », ou un « yoga de la force tranquille », au-delà de toute forme de récupération. Le plus important est de commencer, même si on est loin de la perfection, car « l’important réside dans l’action ».

La Bhagavad-Gītā (le « Chant glorieux du Seigneur ») est le livre sacré des Hindous, pour qui il fait partie de la révélation divine. Apparue quelques siècles avant notre ère et insérée ensuite dans le Mahābhārata, l’une des grandes épopées de l’Inde, la Bhagavad-Gītā présente un dialogue entre le prince Arjuna et son maître-instructeur le Seigneur Krishna. L’enseignement jette un éclairage remarquable sur une série de notions fondamentales : le devoir universel (dharma) et le devoir personnel (sva-dharma), l’importance de l’action (karma) mais aussi et surtout le détachement de l’esprit par rapport aux fruits de l’action (nishkāmya-karma). Les questions que se pose le héros Arjunaet le trouble dans lequel il se trouve sont ceux de l’homme ordinaire, confronté aux oppositions des forces du bien et du mal, de son égo et de sa conscience intérieure.

Ce long poème philosophique est aussi l’un des textes de yoga les plus importants puisque le Seigneur Krishna y apporte ses réponses par le biais des trois grands enseignements traditionnels :

On voit la parenté entre ces trois voies et les trois aspects du kriyā-yoga de Patañjali, respectivement : l’ardeur et l’ascèse (tapas), l’étude et la connaissance de soi (svādhyāya), et l’abandon ou la dévotion au Seigneur (iśvara-pranidhāna). »

Frans Moors, formateur IFY – 2009