Kriyā yoga

Cet article est extrait de la revue « Aperçus » éditée par l’association régionale IFY Yoga Tradition Évolution et reproduit avec l’aimable autorisation de celle-ci.

« Pratiquez-vous les listes ? « Qu’est-ce que je vais faire aujourd’hui ? » Je note : prendre un rendez-vous chez le dentiste, acheter des enveloppes, laver la voiture… Et pratiquez-vous les résolutions ? « Bon, à partir de demain, je vais essayer de me lever un peu plus tôt, de ne pas m’énerver au boulot, prendre du temps pour moi… ». Si vous répondez oui, sachez que Patanjali a pensé à vous dans le domaine du yoga. Il a établit une petite « check list » à l’intention des pratiquants qui n’ont pas une grande facilité à être centré et calme, pour qu’ils puissent avancer. C’est au début du second chapitre qu’il l’annonce et qu’il l’appelle le kriyā yoga, le yoga de la manoeuvre, avec trois composantes. Ils constituent les moyens que l’on emploie pour réussir l’entreprise. Il s’agit en effet d’une méthode simple pour mettre le yoga en place dans notre quotidien. Le kriyā yoga, c’est l’action qui fait avancer. Elle est solde parce que basée sur trois axes, comme un tabouret à trois pieds, chacun assurant sa part de l’équilibre.

Le deuxième chapitre est dénommé sādhana. Ce mot signifie « le chemin ». Il est question, dans cette partie du traité, des moyens à employer pour obtenir quelque chose. Sādhana rend possible ce qui ne l’était pas auparavant. Si vous avez le mental qui saute comme une puce d’une chose à l’autre (vyutthāna), le deuxième chapitre est pour vous. Voici le remède salvateur ! L’élixir qui vous mènera vers plus de clarté et de sérénité. Le tout premier sūtra explique comment. Le deuxième expose le pourquoi. Voyons cela de plus près.

Manœuvrer par la discipline, la réflexion et l’ouverture (tapah svādhyāya īshvara pranidhānāni kriyā yogah). Voici la stratégie de l’action au quotidien , voici notre liste et résolution. Mettre en place trois aspects qui vont pouvoir agir au jour le jour, à des niveaux différents de notre être, et nous permettre de goûter un peu plus à l’état du yoga dans notre vie.

La disciple (tapas). Il s’agit de l’aspect le plus visible, voir spectaculaire, des triplés. Notre volonté entre en jeu, nous devons démarrer le véhicule, nous mettre en route et entretenir la machine. L’exemple le plus évident de tapas serait de pratiquer des postures et respirations. Il faut aller au cours, ou dérouler le tapis chez soi, alors qu’on en a pas toujours envie. C’est tapas. A un autre niveau, le médecin nous prescrit des médicaments que nous savons nécessaires à notre santé mais dont nous nous passerions volontiers. Les prendre tous les jours serait bien tapas. Pour l’hyperactif, prendre du temps de repos régulièrement représente aussi cette notion de discipline. Par ailleurs, en Espagne où le mot tapas nous oriente plutôt vers la table, le tapas du yoga pourrait être de prendre 6 plats au lieu de 8 ! Dans tapas, il y a la notion d’effort pour purifier, celle de chauffer pour rendre plus malléable, une ascèse pour se transformer. Nous pouvons très bien aimer ce que nous nous imposons comme discipline. Il ne s’agit pas d’auto-flagellations pour expier quelque faute, mais bien d’efforts pour maintenir une discipline saine et qui serait adaptée à notre situation et tempérament. Une personne peut courir deux heures par jour, une autre aller à la piscine trois fois par semaine, une autre marcher une heure le dimanche : il s’agit bien de tapas dès lors que la personne essaie de se tenir au régime fixé, malgré des obstacles inévitables qui arrivent pour saboter les bonnes résolutions.

La réflexion (svādhyāya). Voici le capitaine du navire. Un bateau vire à bâbord par l’effet des moteurs ou voiles (tapas), mais sans un capitaine pour analyser la situation, fixer le cap et donner les ordres (svādhyāya), pas de manœuvre. Le mot svādhyāya indique l’étude de soi. Celle-ci s’appuie sur la capacité à recevoir et utiliser des informations. Regardez dans le miroir. Si vous voyez vos cheveux hirsutes, vous décidez de passer un coup de peigne. C’est svādhyāya. Plus important encore, vous vous apercevez d’une certaine lassitude installée depuis quelque temps dans un certain secteur de votre vie. Alors, vous prenez la décision de changer quelque chose pour sortir de la situation. Ou encore, vous souhaitez vivre de manière plus « spirituelle » et vous cherchez à déterminer comment le faire. Quand nous envisageons de développer svādhyāya, nous recherchons des miroirs, des éléments susceptibles de nous renvoyer des images de nous-même que nous ne pourrions voir seul. Par exemple, svādhyāya c’est faire une psychothérapie ou analyse, méditer une phrase tirée d’un texte inspirant ou inspiré, discuter avec un(e) ami(e) pour essayer de voir plus clair concernant un tracas. Traditionnellement svādhyāya est la récitation de textes sacrés, censée nous donner une vision plus large de nous-mêmes. Pour la réflexion, svādhyāya, il s’agit toujours, quels que soient les moyens employés, de regarder d’où l’on vient, où l’on est, où l’on souhaite aller et de décider comment faire.

L’ouverture (īshvara pranidhāna). Le dernier aspect nous ramène au cœur, à notre sensibilité et à la façon dont nous réagissons aux évènements de notre vie. Il s’agit de privilégier l’humilité, la confiance et l’esprit d’acceptation. Īshvara pranidhāna ne cherche pas à nous donner le goût de la résignation ou l’abandon des efforts. C’est bien au contraire la recherche de faire de son mieux, mais et l’on pourrait le souligner, de ne pas décider à l’avance ce que doit être le résultat de ses actes. C’est en ce sens que īshvara pranidhāna est une attitude d’ouverture. Dans notre for intérieur nous ne projetons pas nos idées ou convictions sur la fin du livre de nos actes. « L’avenir est ouvert » dit-on, cependant sommes-nous ouvert à cela ? La notion d’īshvara pranidhāna est le sujet que j’ai traité dans le précédent numéro d’Aperçus. L’article mettait en avant que, dans le premier chapitre, l’abandon à une force supérieure, qui est le sens premier d’īshvara pranidhāna, était reconnu par Patanjali comme un des moyens d’accéder à l’état de yoga. Dans le second chapitre, ce même terme prend un autre relief sans en exclure le premier. L’interprétation vient de Vyāsa, le plus grand des commentateurs du yoga sūtra, qui indique qu’il s’agit de ne pas s’attacher aux fruits de l’action. L’ouverture est le fait de reconnaitre que si -semble-t-il – nous avons le contrôle de ce que nous faisons, nous n’avons pas le dernier mot sur ce qui arrive.

Le yoga de la manœuvre : pour quoi faire ? Le deuxième sūtra nous renseigne là-dessus. Essayez de mettre un brin de discipline, un soupçon de réflexion et une pincée d’ouverture dans son quotidien vise deux objectifs : d’une part amener plus d’unité, de paix et de présence dans sa vie et d’autre part réduire les sources de souffrance (samādhi bhāvanārthah klesa tanū karanārthah cha). voilà qui nous parle bien ! Imaginons que nos relations deviennent plus tranquilles, plus vraies, plus intenses…

C’est bien le sens de ce que Patanjali qualifie de samādhi bhāvanā. Ce yoga du quotidien à trois aspects nous donne un aperçu de cette autre façon de vivre. C’est un encouragement à poursuivre nos efforts, car la liste et la résolution ne s’installent pas toutes seules et cela met un peu de baume au cœur de voir sa vie changer. Mais au cas où l’on manquerait de motivation, les sources de souffrance ont vite fait de nous remettre dans l’inconfort et nous chercherons à sortir de là. C’est le deuxième objectif du yoga de la manœuvre : klesha tanūkanara, réduire peu à peu les afflictions. Il s’agit de cinq aspects, klesha, qui nous empoisonnent la vie et et nous sâpent le moral tôt ou tard. Nous allons les examiner dans le prochain numéro.

Pour l’heure, et afin de vous laisser avec un petit quelque chose à faire, essayez d’identifier dans votre quotidien ce qui ressemble à ces trois piliers du yoga de l’action : la discipline, la réflexion et l’ouverture. Si d’aventure cela vous amène à vous poser des questions sur le yoga dans votre vie, profitez-en pour interroger votre enseignant, ou encore écrivez-les et envoyez-les à YTE. Je me ferai un plaisir de vous répondre.

Martyn NEAL, formateur IFY – 2008