Les conditionnements (samskāra) et les latences (vāsana)

Cet article est extrait de la revue « Aperçus » éditée par l’association régionale IFY Yoga Tradition Évolution et reproduit avec l’aimable autorisation de celle-ci.

« Mes quatre derniers articles étaient consacrés au thème du changement (parināma). J’avais conclu que notre rapport à l’impermanence était sans doute une des clefs d’un « vivre heureux » sur lequel le contentement (santosha) était fondé. Le confinement que nous vivons, en ce printemps 2020, le met à rude épreuve…!

J’entame ici une série d’articles sur deux aspects fondamentaux dans la « psychologie » du yoga : leur rôle est
considérable puisqu’ils influencent à chaque instant le mental conscient :
• Ils poussent un individu à vivre des expériences dans le présent.
• Ils renvoient en permanence à son passé.
• Ils affectent sa capacité à librement décider de son avenir. Patanjali aborde le sujet des samskāra sur l’ensemble des quatre chapitres, dans des contextes différents, alors que vāsana n’est abordée qu’au dernier chapitre. Je compte d’abord développer ces deux notions et plus tard faire des liens avec le texte.
Ces deux aspects font partie de ce que Patanjali appelle sūkshma, la partie cachée ou subtile du mental (citta), à l’opposé de la partie vyaktā, apparente (voir YS IV,13). La partie « apparente » est le lieu de la perception, la compréhension, l’imagination, la pensée etc. et la partie « cachée » héberge les latences et les conditionnements qui influencent les actes (voir fig. 1). Nous pouvons faire un parallèle avec la psychologie occidentale et sa conception de la psyché comme ayant une partie subconsciente et une partie consciente. Je n’aime pas trop chercher systématiquement des équivalents entre les analyses du mental selon le Yoga Sūtra et ceux de la psychologie moderne, mais cette comparaison là peut être pertinente – j’y reviendrai plus loin.

Voyons ces deux mots – samskāra et vāsana – et les différentes manières de les comprendre. Certaines personnes affirment que ce sont des synonymes. Personnellement je les considère comme les deux agents de l’action automatique. Comme une équipe d’éboueurs – dès lors que le conducteur arrête le véhicule, les hommes positionnés à l’arrière descendent et ramènent le container pour être vidé dans la benne. Dans cet exemple, le conducteur serait vāsana et ceux qui vident les containers seraient samskāra.

Le terme samskāra, mot d’une grande virtuosité, rend malaisée la possibilité de donner « une » traduction ! Desikachar utilisait plusieurs termes suivant le contexte : habitudes, conditionnements, tendances, mémoires ou impressions passées, empreintes… Il disait que la racine du mot signifie faire et refaire. Nous pouvons concevoir le concept de samskāra comme ayant une portée double : d’une part une trace laissée d’actions antérieures, donc en lien avec la mémoire, et d’autre part l’empreinte qui permet leurs répétitions futures de façon automatique, comme un réflexe. Pour vous donner un exemple, notre famille possède deux chevaux dans un champ. Lorsque la pluie rend la terre boueuse, apparaissent alors des traces de leurs sabots sur le chemin qui conduit du champ vers la cabane où ils mangent. Ils posent systématiquement leurs pieds dans les empreintes laissées dans la
boue par des pas antérieurs. Ils ont d’abord fait les premiers pas et puis les ont répétés, engendrant des traces laissées dans la terre, qui encouragent à ce que leurs sabots se remettent dedans, sans réflexion.
C’est là un point capital dans la compréhension de samskāra : une fois celui-ci enregistré et répété, le mental n’a pas besoin de participer consciemment à sa remise en œuvre. L’automaticité est sa marque. Ça vient. On n’y réfléchit pas. Il s’agit, dans le contexte du yoga, d’un mécanisme. Celui-ci peut autant nous piéger et nous amener à des comportements nocifs, que nous libérer et nous amener à des comportements bénéfiques.
Krishnamācharya disait « le yoga est un samskāra » en parlant du yoga en tant qu’état méditatif. Il s’agit donc d’utiliser ce mécanisme à notre avantage. Lorsque, dans votre cours, le professeur vous demande la répétition par six fois de lever les bras à l’inspiration et de les baisser à l’expiration tout en restant attentif à ce que vous faites, il est en train de vous demander de mettre en place un samskāra et de résister à l’inconscience que celui-ci engendrerait naturellement. De mettre vos sabots dans les empreintes, mais consciemment à chaque pas…

Samskāra dans d’autres contextes signifie des rituels, de grands rites de purification qui jalonnent la vie d’un être humain en Inde. Ils sont très nombreux, commençant avant la naissance et continuant jusqu’à la mort, voire même au-delà… Par exemple, j’ai assisté à des cérémonies autour des sandales de Krishnamācharya. La personne qui officiait devait verser divers liquides (lait, ghee, miel…) sur ses sandales – qu’il n’avait chaussées qu’une fois d’ailleurs, juste avant sa mort. Elle commençait par 12 cycles de nādī shodhana prānāyāma, la respiration alternée, pendant que l’assistance chantait des passages du véda. L’idée étant que ces gestes rituels, samskāra, allaient purifier l’officiant avant l’acte. Dans le Yoga Sūtra, on ne trouve jamais le mot utilisé dans ce sens. Toutefois, nous pouvons peut-être par extension faire un lien avec certains gestes rituels du quotidien qui s’apparentent, par exemple, au comportement envers soi-même (niyama) – se brosser les dents par exemple – qui recèlent ce sens de rituel purificateur. Egalement, le début et la fin d’une séance de yoga sont assez souvent « ritualisés » …
Enfin, le nom donné à l’ancienne langue de l’Inde – le sanskrit – et qui est la langue du Yoga Sūtra, vient du terme samskrta, celui même dont samskāra est dérivé. Il désigne ici quelque chose qui tend à la perfection.

Quant au terme de vāsana, la racine signifie parfumer. On peut la comparer, à titre d’exemple, à l’odeur du feu de bois laissée sur les vêtements que l’on portait devant la cheminée. Les vāsana sont innées, « stockées » dans la partie cachée du mental. Elles viennent « parfumer » la partie consciente du mental en fonction des événements de la vie. Elles sont latentes. Elles attendent d’être stimulées dans l’interaction avec l’environnement.

Dès lors qu’une vāsana est ainsi éveillée, son « odeur » envahit le mental conscient et « appelle » directement le ou les conditionnements associés (samskāra) – l’action en est le résultat (voir fig. 2). Les habitudes sont, en quelque sorte, la partie visible
du duo – latences/conditionnements – qui sont les instigateurs d’un très grand nombre d’actes faits tout au long de notre vie (voir mon article sur l’action au numéro 23 d’Aperçus, automne 2016). A l’instar d’un iceberg, les vāsana sont la face immergée et samskāra la partie visible.

D’où viendraient ces latences ? Bonne question, auquel le yoga choisit de ne pas répondre ! Ou plutôt de dire qu’elles sont sans origine discernable en raison de leur lien avec le désir de vivre qui, lui, est éternel. Patanjali est très pragmatique : occupons-nous de notre condition humaine telle que nous pouvons la percevoir et la penser, sans tirer des plans sur la comète… L’Hindouisme dirait que les latences, ces tendances avec lesquelles nous naissons, viennent de vies antérieures. Mais le yoga
n’est pas l’Hindouisme ! Chacun reste néanmoins libre de ses opinions.
Revenons au schéma 2 qui illustre ce que je suggère être le déroulé de l’influence de ce duo sur les actes: contact avec l’environnement ➝ latence qui parfume le conscient ➝ conditionnement associé appelé dans le conscient ➝ acte. La latence n’a pas besoin de rester dans le mental conscient, dès lors que l’habitude a pris ses quartiers, et elle redescend dans la partie cachée. Toutefois la tendance est renforcée. Une fois les actions spécifiques à cet événement finies, il en va de même pour le conditionnement (voir fig. 3). Chaque fois qu’une latence et le conditionnement associé entrent dans le mental conscient, ils deviennent plus forts ensuite lorsqu’ils disparaissent dans leurs terriers. Cela s’applique tant à nos qualités et dispositions positives qu’à nos faiblesses et comportements problématiques. En ce moment, avec le confinement, les cas de violences intrafamiliales explosent. Cela illustre comment l’environnement, modifié par le confinement, peut amener le « parfum » de la violence présent dans la partie cachée du mental à la partie consciente, ce qui engendre ensuite l’arrivée des habitudes associées – élévation de la voix, des mots durs, l’intimidation, voire même des gestes physiques violents – et ainsi la violence se déploie. Et plus la violence était « habituelle » plus elle est certaine de se reproduire…

Or, nous pouvons entretenir l’espoir de créer les conditions de changements favorables en développant plus de clarté et en cultivant l’état de méditation (voir fig. 4, utilisé au n°23 d’Aperçus). Le yoga peut nous aider en cela, mais le chemin est étroit et long… Je reviendrai dans un article ultérieur là-dessus.

Il existe, dans la terminologie sanskrite, le terme de svabhāva, et je me dois d’en parler ici. En effet ce mot désigne « sa disposition naturelle ». Ce qui pousse l’ours à hiberner et nous non, c’est svabhāva. On peut parler de facteurs génétiques qui vont apparaître quoi qu’il arrive, alors que les latences sont comme des graines qui vont germer en fonction des circonstances. Patanjali nous indique que nous avons un nombre incalculable de vāsana. Ainsi, on comprend aisément que l’environnement dans lequel on naît et grandit va énormément influencer qui on « devient ». D’un point de vue yoguique, ce sont les latences sollicitées qui font qu’on acquiert les habitudes qui conditionnent tant notre vie. Cette partie subconsciente de la psyché, nous dit la psychologie contemporaine, est celle qui n’est pas complètement consciente, mais qui influence l’action. Je vois de profonds liens entre ce qu’exposait Patanjali il y a environ deux mille ans et ce que nos chercheurs en psychologie avancent depuis quelque deux cents années.

Grâce à la pratique du yoga sur un tapis, nous pouvons connaître de grands progrès dans nos vies au niveau de la santé, du centrage et de la détente. C’est merveilleux ! Jusqu’à un certain point, nous pouvons aussi amener quelques changements au
niveau du comportement. Si toutefois c’est la liberté qui nous taraude, à mon sens, il est indispensable de se pencher avec minutie et lucidité sur samskāra et vāsana – les nôtres !! »

Martyn NEAL, formateur IFY – 2020