C’est la question à laquelle Dominique Adda a tenté de répondre au cours du stage qu’elle a animé les 28 février et 1er mars à Hiersac.
A partir d’un travail par groupes de quatre sur « qu’est-ce qu’être vivant pour moi ? Que m’apporte la yoga par rapport à la vie ? », Dominique a déroulé plusieurs idées au long le week-end :
- Etre vivant, c’est accepter la réalité de la mort. Vimala Thakar développe cela dans un texte intitulé « L’art de mourir tout en vivant » [1] : accepter l’impermanence des choses, des êtres, des habitudes (samskara), comprendre la beauté du changement. Mais « vivre, c’est être relié » nous dit également Krishnamurti. Le vivant, c’est la relation, et à travers elle, toucher ce qui me porte. Patanjali dans le IIe chapitre du Yoga Sutra nous invite à apprendre à tout différencier, en évitant les samyoga (confusion, mélange), et à s’abandonner à la vie qui nous porte. Etre vivant c’est vivre la relation : c’est accepter qu’elle est beaucoup plus large que ce qu’on en perçoit, et nécessite du temps, de la patience.
- Envie = en-vie. Les envies nous donnent la sensation d’être en vie, mais en sont-elles nécessairement le symptôme ? Notre vie sur terre est un samyoga de ces deux-là. Comment vivre la relation entre envie et en vie, mais sans la fusion ? Notre travail de yoga peut nous aider à séparer ces deux-là., en faisant la différence (viveka), en les dé-fusionnant, pour vivre en liberté, avec ces deux termes libres.
Pour qu’il y ait des relations, il faut de l’espace, et Prana, le médiateur, le messager de la Vie.
Prana est la projection de la Vie, le souffle en direct avec le monde, le corps. Prana n’est pas que la respiration, c’est l’ensemble de nos réactions. Dominique nous invite à ne pas confondre la forme que je donne à la Vie et ce qu’elle est.
La notion d’espace (desha) est essentielle : quel espace j’ai, je me donne, je remplis, je donne à l’autre ? Mais pour donner de l’espace, il faut qu’il y ait un point stable. Sinon, il n’y a que déplacement (cf les oiseaux de la Taittiriya Upanisad).
Dans YS 2,46, sthirasukhamasanam (la posture est ferme et aisée ; ou stabilité et confort), sthira donne la qualité de sukha. Quand je prends conscience de tout ce qui me ligote, que j’avance en conscience et en paix avec ça, c’est l’entrée dans un autre corps (YS 3,38). Pour parvenir à cette liberté, les habitudes (samskara) et les mémoires très lointaines (vasana) génèrent des affects, des émotions (klesha), qui nous embarrassent souvent, et sont responsables de la manière dont nous agissons. Ce sont le regard biaisé, l’ego, la passion, le rejet et la peur.
Cette dernière est en rapport étroit avec la mémoire, et se nourrit de sa propre sève. Dans les racines du mot
sanscrit abhinivesha (peur), on retrouve les idées d’opiniâtreté, d’espace intérieur, et de volonté de garder (j’y
tiens).
Dans ces conditions, changer ses mémoires, c’est vivre des petites morts. La pratique du yoga peut aider à se désencombrer. En début de concentration, on se libère de ce qu’on connaît, on se nettoie.
Quand la Joie arrive, la Vie m’habite ((cf anandamaya – corps de Joie – de la Taittiriya Upanisad).
Les pratiques nous ont orientés vers les notions d’espace et de malléabilité, avec tous les questionnements que cela pose.
La première avec un travail sur la colonne vertébrale pour lui redonner toute sa place, son espace, et voir comment en modifiant quelque chose (dans la posture ou le bhavana), on peut aller au-delà de ce qu’on croyait être ses limites. Une attention est portée sur apana, tout ce qu’on n’a pas éliminé étant un mauvais support :

S’il y a des scories, on prend appui sur elles et non sur la racine. Pour qu’il y ait mulabandha, il faut redonner de l’espace entre mula et les scories, donc entre le périnée et les scories.
En travaillant sur le bassin et les épaules, la deuxième pratique vers garudasana visait à animer la verticalité entre les deux ceintures pelvienne et scapulaire, et permettre au diaphragme, qui nous relie au présent de jouer son rôle.
Une troisième pratique autour des supports a mis en relief l’importance du travail sur les opposés qui permettent de créer un espace de relation, les deux points de croisement avec la colonne vertébrale n’étant pas forcément les mêmes dans la diagonale. L’accent a été mis sur le bhavana qui doit permettre à quelque chose d’émerger, mais ne doit pas être artificiel. Dans le meilleur des cas, il est issu d’une méditation, intuition qui résulte d’une observation fine du groupe ou de l’élève. Pour ma part, j’ai vraiment senti dans le triangle en torsion pour la première fois : « le pied avant donne la liberté au bassin ». Quel plaisir !
Entre le travail par quatre, l’exercice ludique et le chant choral proposés par Dominique, ou les repas, une chose est sûre, le groupe a été bien vivant tout au long du stage !
Brigitte Lacoste
[1]http://www.vimalathakar.fr/media/ART%20DE%20MOURIR%20TOUT%20EN%20VIVANT.pdf

