PLAN
Yoga dans la cité par Annick Liegl, formatrice à l'IFY.

Upekṣā, la qualité relationnelle

Article extrait du Journal de l'IFY
numéro du Printemps 2019

(illustration : l'asile impérial du Vésinet en 1865)

Annick Liegl enseigne le yoga depuis plus de 35 ans en cours collectifs et particuliers. Dès les années 80 de par sa formation d’infirmière elle a pu installer des séances de yoga à visée thérapeutique dans différents services hospitaliers en santé mentale. En 2003 elle a intégré le collège des formateurs et a ouvert son école de formation. Depuis 2016, elle est secrétaire générale du collège exécutif des formateurs au sein de l’IFY.

 

Upekåá : distanciation, neutralité dans l’accompagnement thérapeutique envers ceux en souffrance, à la personnalité fragile et ayant des comportements déviants.

 Cet article fait suite à la rubrique « Enseignements, Textes » de la page 19 du journal de l’automne 2018 autour du sútra I. 33. La qualité relationnelle upekåá dans la traduction proposée ci-dessus m’est apparue intéressante à développer, à illustrer dans le contexte du « yoga dans la cité », yoga en milieu spécialisé et plus particulièrement ici en santé mentale au vu de mon expérience.

En 1937 l’appellation « Hôpitaux Psychiatriques » est venue remplacer celle « d’Asile d’Aliénés, de Fous ». Dans les années 70-80, le terme « Centre Hospitalier Spécialisé » a été utilisé, ensuite tout simplement « Centre Hospitalier ». De nos jours, nous parlons de « Services de Soins en Santé Mentale ».

Ces différentes évolutions du nom des institutions où il s’agit de prendre en charge la souffrance mentale viennent montrer la remise en question du caractère thérapeutique de l’enfermement, le souhait d’humaniser les conditions de vie des personnes hospitalisées, ainsi que la volonté de favoriser leur intégration dans la cité.

Cependant le mot « psychiatrique » nous apparaît riche dans sa signification. Son étymologie, iatros : médecine, médecin et psukhê : souffle, âme, vient nous révéler que le yoga peut avoir une place au sein de ces institutions, pouvant ainsi participer dans l’art de rétablir et soigner des personnes souffrantes dans les profondeurs de leur être.

Effectivement, à travers le traité de Patañjali de nombreux sútra-s étudient le mental, le psychisme, le souffle, l’âme, offrant ainsi des pistes de réflexions, de remises en question, participant ainsi à la transformation de l’être.

 

Présentation

En octobre 2006, du fait de la volonté d’un médecin chef de service, la médiation « yoga à visée thérapeutique » a été instaurée dans un pôle de santé mentale regroupant trois services au sein d’un important hôpital psychiatrique départemental.

Ce médecin, ayant personnellement rencontré T.K.V. Desikachar et pratiqué avec lui durant de longues années, avait pour intention de permettre aux patients hospitalisés de retrouver une identité, une meilleure image et conscience de soi. Il était particulièrement sensibilisé au fait que le yoga permettrait aux patients de re-contacter leur humanité, de retrouver des sensations corporelles, de développer davantage d’équilibre, de stabilité, de force, de souplesse, sur les différents plans de leur être. Ce projet pensé et réfléchi a pu voir le jour grâce à l’implication des médecins et des équipes soignantes des services concernés. Ma double formation, professeur de yoga et infirmière, a favorisé une grande confiance, acceptation et intégration au sein des équipes. En 2007, au cours d’une certification avec T.K.V. Desikachar, celui-ci m’a fortement encouragée à poursuivre mes actions de soins en hôpital. Cela est venu affermir ma détermination de l’utilisation du yoga dans un contexte si difficile.

 

L’organisation

Les médecins psychiatres sont prescripteurs des séances de yoga dans le projet de soins pour le patient qui peut aussi lui-même exprimer son souhait de participation à des

séances. L’équipe soignante peut émettre une proposition, ainsi que l’enseignant de yoga, qui de par son statut de soignant, est en lien permanent aux équipes. Le patient aura pour prescription dans la semaine et ce durant le temps de son hospitalisation : 2 séances individuelles de 30-40 minutes ainsi qu’1 à 2 séances en groupe de 1 heure par semaine.

Au niveau administratif les prises en charge en yoga étaient et sont toujours reconnues en tant qu’actes de soins faisant partie des « ateliers à médiation relationnelle thérapeutique ».

 

 

La folie de la fiancée de Lammermoor, Emile Signom, huile sur toile, 1850.

 

 

Étude de cas

C’est par une prise en charge longue qui s’est étalée sur huit années que j’ai pu accompagner une personne en grande souffrance dans un processus et un projet de soin au sein d’une équipe pluridisciplinaire en cet hôpital départemental.

Pas moins d’une vingtaine de séances dispensées dans la semaine me voyaient effectuer de nombreux déplacements dans les unités afin de rencontrer les équipes et d’aller chercher les patients pour leur rendez-vous.

  • Les unités : c’est là que vivent les patients, un lieu considéré comme une maison où il est possible de vivre, d’être accepté, reconnu et aidé dans l’acceptation de la différence.

Il existe des unités fermées, dans lesquelles circulent librement les personnes hospitalisées dont certaines peuvent être dangereuses. C’est dans une de ces unités fermées que j’ai rencontré Irène. Irène a 24 ans. C’est une personne intellectuellement très démunie, présentant des troubles profonds de la personnalité, avec risques de passage à l’acte violent sur elle-même et autrui, ainsi qu’ayant parfois des comportements choquants.

  • Son univers : assise dans un fauteuil de contention, retenue par des sangles, elle regardait tout, Elle semblait manger des yeux tout ce qui se passait autour d’elle. Elle interpellait sans cesse toutes les personnes, faisait du bruit, se manifestait de toutes les manières possibles. Au cours de mes allées et venues, je n’échappais pas à ses regards insistants qui me mettaient mal à l’aise. Je me sentais dans l’évitement, me tenais à distance et ne recherchais aucun contact avec cette personne à la présence si dérangeante. Quand le médecin et l’équipe soignante m’ont sollicitée pour envisager une prise en charge, bien que très réticente, je ne pouvais qu’accepter.

 

Le dispositif

Au départ la prescription a été de 2 séances de 10 minutes par semaine. Afin de travailler en sécurité, Irène était accompagnée par un soignant. Elle portait une chemise de maintien, les bras repliés vers l’arrière du corps, enserrés et immobilisés par des liens, ainsi que des sangles aux chevilles.

Dans cette situation de départ si particulière, je ne pouvais pas percevoir de quelle façon j’allais pouvoir exercer dans un temps si limité.

 

L’art de s’apprivoiser

  • Par l’observation, la relation : de séance en séance, étape par étape, dans une dynamique d’inter-relation se sont dénouées chemise, sangles, tensions, peurs de l’autre. Tout un chemin parcouru à pas de fourmis sur plusieurs années où il a été question mutuellement de s’apprivoiser, quelque part de développer une relation de bon voisinage, de faire connaissance afin que s’installent respect, confiance, acceptation, et tolérance.
  • La progressivité à chaque séance : à partir de séances désorganisées du fait de ce contexte particulier, de l’état d’agitation imprévisible d’Irène ainsi que de mes craintes, il m’a fallu créer, imaginer des propositions dans l’instant, sans cesse renouvelées comme des jets d’inspirations qui émergeaient. Au fur et à mesure de cette prise en charge, les séances se sont ordonnées, sont devenues plus structurées, plus conformes au déroulement d’une pratique type. Irène évoluait à son rythme, semblant sortir de son carcan. Par ce lent apprentissage des postures, de la respiration, Irène a trouvé du plaisir à venir en séance. Les séances se sont rallongées insensiblement jusqu’à 30 minutes.

C’était comme une véritable renaissance à elle-même. Irène s’est progressivement transformée par son travail, son implication, sa présence. Elle a pu participer ensuite aux séances collectives de façon ponctuelle selon sa demande.

 

Le chemin parcouru

La prise en charge s’est développée dans une relation permanente avec les soignants, intégrée au sein du dispositif de soin mis en place. Au cours de ce long travail, Irène a pu exprimer, verbaliser ses propres progrès, disant que le yoga lui faisait beaucoup de bien et invitant les patients et les soignants à venir faire du yoga, du NYOUGA, comme elle l’appelait parfois. Les combinaisons qui pouvaient être entendues telles que : nougat-yoga, new-yoga, nous-yoga apparaissaient chargées de sens pour les soignants.

Cet accompagnement avec les apports du yoga dans une complémentarité de soins a permis à Irène de sortir de sa chrysalide, de ses ténèbres en l’aidant à prendre son essor, son envol. À ce jour, elle continue son chemin. Elle circule plus librement au sein de l’institution, pouvant « relationner » autrement que sur un mode agressif et destructeur.

La relation qui s’est tissée avec Irène a demandé des efforts constants de remise en question, a nécessité une supervision régulière et a exigé de pouvoir traverser les peurs, les rejets, les résistances. Ce mouvement relationnel d’un être humain vers un autre être humain a favorisé le développement d’une affection partagée. Ainsi le projet thérapeutique a participé à ramener de la dignité, à aller retrouver le cœur d’Irène ; cette partie saine, bonne et tendre, cachée dans les profondeurs de son être. Ce voyage relationnel de huit années entre proximité et distance avec Irène est venu modifier quelque chose du soigné comme du soignant dans les émotions et dans le regard porté sur l’autre. À ce jour, quand je vois Irène je me sens touchée et admirative par la vie qui émane d’elle-même. Cet engagement réciproque est venu révéler clairement ce sens de upekåá envers ces exclus de la société dans ce contexte thérapeutique : il ne s’agit non pas, de se tenir éloigné, d’éviter la personne, le sujet en souffrance, mais de se tenir à distance des symptômes, de la maladie…

 

À la fin d’une des dernières séances, Irène est assise sur son tapis, elle chantonne, elle sourit. Elle range ses affaires, me prend par le bras. « Allez viens tu me raccompagnes ». Nous y allons, la porte reste ouverte.

 

Annick Liegl
Formatrice IFY