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Yoga et āsana

Quels liens entre āsana et yoga ?

Article extrait du Journal de l'IFY
numéro du Printemps 2019.

Pierre Alais débute l’étude et la pratique du yoga et du vedanta en 1971 à l’Ashram Shivananda à Rishikesh. Professeur de yoga depuis 1973 et traducteur des conférences de Swami Shivananda- Hridayananda de 1973 à 1976, il devient ensuite élève direct de T.K.V. Desikachar en 1977 à Madras. Il ouvre un centre de yoga en 1980 à Alès, mettant en pratique les enseignements de son maître Swami Shivananda, et de son professeur T.K.V. Desikachar. Il est également l’auteur de plusieurs livres sur le yoga, dont le dernier paru est Le Yoga inconnu (2018).

 

La stabilité de l’être

Selon le sanskritiste Abel Bergaigne, le mot sanskrit ásana a pour racine ás-, signifiant être assis, rester, être, et ás-ana : siège ; tribunal. Selon le dictionnaire sanskrit/ français de référence Stchoupak, Nitti, Renou : ás : être assis, s’asseoir ; être, exister, habiter. Ásana : fait de s’asseoir ou d’être assis ; mode de s’asseoir ; campement, situation, place.

Ce qui apparaît dans ce mot ásana, c’est d’abord le verbe être. L’être intime, le sujet, un état, le Soi, Cela (tad ) qui est, synonyme de conscience. Pour le sage Ramana Maharshi : « La vraie posture, c’est la stabilité dans le Soi ou l’Être. »

Apparaît donc un dualisme, car “être” est aussitôt associé à être quelque chose, exister, être dans telle ou telle attitude, être assis, debout, couché… Un devenir existentiel en quelque sorte. Lorsque les troupes d’Alexandre le Grand séjournèrent en Inde, un de ses généraux, Onésicrite « tomba à vingt stades de la ville, sur quinze hommes qui se tenaient tous dans des postures différentes : l’un était assis, l’autre debout, un autre encore étendu nu, et ils restaient immobiles ainsi jusqu’au soir, où ils rentraient en ville. »

Bien difficile de comprendre alors ce qu’ils pouvaient faire ainsi, en plus dans des postures immobiles. Ceux que le Veda appelle les chevelus, regrettaient déjà que l’on ne se fie qu’aux apparences : « Enivrés par l’ascèse nous avons chevauché les Vents. Ô mortels, seuls nos corps sont visibles pour vous. »

Mais comment voir Cela qui voit ? L’être comme l’essentiel, « est invisible pour les yeux ». Sommes-nous alors obnubilés par les apparences de telle attitude, au détriment de l’être invisible ?

Revenons à l’assise, elle implique  la stabilité, que l’on retrouve dans l’expression “une bonne ou mauvaise assise”, l’assiette (“être ou pas dans son assiette”). Cette assise, est synonyme de siège, d’habitation, de situation stable. C’est ce mot qui a été traduit un peu vite par “posture”.

Car dans la posture assise, il s’agit d’y être, et de ne pas se demander sans arrêt qu’est-ce que je fais là, qu’est-ce que je pourrais faire, je ferais mieux d’être ou d’aller ailleurs. Et puis cela me fait mal aux jambes, ou au dos, et parfois même aux deux à la fois ! C’est pour cette raison qu’il y a souvent plus d’assise corporelle et mentale que d’Être… L’assise peut être lourde à supporter, alors que l’être n’a pas de poids. La posture peut changer, l’être est un état sans changement.
L’assise fait partie des trois possibilités naturelles de l’homme : couché, assis, debout. C’est à partir de ces trois attitudes que toutes les autres postures peuvent être envisagées. L’assise est déjà en soi un équilibre entre la passivité de la position couchée, et l’activité de la position debout.

 

Dualité

Pour Patañjali, codificateur du Yoga Sútra en huit composantes (aåþáòga), l’ásana vient en place après le comportement social (yama) et le comportement personnel (niyama), et juste avant la dimension énergétique et respiratoire (práóáyáma), et l’attention intériorisée. On le trouve en ces termes :

Sthirasukham āsanam – YS II. 46

 Pour que cet état d’ásana soit réalisé, deux conditions sont nécessaires.
La première envisagée par le terme sthira, implique la stabilité, la fermeté, le calme, le permanent, le sans changement, la cessation du mouvement. La racine sthá, se retrouve dans le mot “statue”. Sthá renvoie à l’être.
La deuxième condition est diamétralement opposée, puisque sukham suggère l’espace (kha), l’éther, l’air, l’agréable (su). Su indique le plaisant, le confort, le bonheur.
Pour bien comprendre ces deux faces opposées inséparables, il faut rappeler que les sútra sont des supports de méditation mémorisés, répétés mentalement, faisant passer un maximum d’idées dans un minimum de mots, amenant à la compréhension et à la réalisation de la Réalité.

La pensée indienne, possède le mode singulier, pluriel et duel. Quelque chose comme le yin et le yang ou encore le pile et le face en même temps. Comment apprécier la stabilité sans l’espace permettant le mouvement, même très petit, agréable ? Comment apprécier la stabilité sans mouvements ? Nous retrouvons ici et toujours la dualité, ou mieux la complémentarité intrinsèque à la vie.

Le terme sanskrit yuj signifie atteler, unir, relier. Ainsi l’être se relie à être quelque chose, la stabilité s’ajoute aux mouvements. Les yogis sont capables de voir que c’est le corps qui marche, qui respire, qui se tient assis, pas l’être conscient. Ce dernier est l’être témoin immobile dans les mouvements des pensées et du corps. Être dans une attitude corporelle implique toujours ce dualisme sujet/objet. Nous pouvons changer de posture, mais ce que nous sommes (ás) ne change pas. Mais comment apprécier, prendre conscience de ce qui ne change pas, si ce n’est par le ou les changements justement ? Et inversement comment apprécier les changements, si ce n’est par l’immuable ?
TKV Desikachar a écrit : « Le mental est incapable d’observer ses propres changements, c’est autre chose qui les observe. » Nous voyons alors la profondeur insoupçonnée de la tradition philosophale incarnée dans ce sútra 46 de Patañjali.

 

                                © Photo : Nicolas Roucou
« L’ āsana c’est faire face à soi même, à la fois Sujet qui voit (draṣṭu), et Objet vu (dṛśyam). »

 

Faire face à soi-même

Lors de l’année passée à Rishikesh en Inde, invité par trois yogis à méditer au bord du Gange, je fus surpris de voir comment l’un d’entre eux qui devait être le maître, ne bougea pas d’un cil pendant ce long moment méditatif. Par contre l’un des deux autres, n’arrêta pas d’osciller lentement de gauche à droite et de droite à gauche, comme un métronome au ralenti. Le troisième sans doute devait être la synthèse de deux, car il n’attirait pas l’attention. Peut-être bougeait-il très légèrement, imperceptiblement : à la fois chêne et roseau, sthirasukham.

Le yoga est donc un équilibre entre deux polarités, un équilibre entre être et être quelque « chose ». Ce quelque chose est fait du mental, du souffle/énergie, du corps et des comportements, ce que Patañjali nommera aóga ou membres.
L’ásana c’est faire face à soi-même, à la fois Sujet qui voit (draåþu), et Objet vu (dºøyam). Ceci est l’essence même du yoga : voir ou darśana.

 

Le pouvoir du souffle

La stabilité agréable de l’assise dans l’état d’ásana, permet de redresser la colonne vertébrale, et de ce fait retrouver les mouvements du souffle. Dans la journée, les activités trop pressées, le mental surtout tourné vers l’extérieur, les mauvaises postures corporelles et la parole, nous empêchent de nous orienter sur les ventilations automatiques du corps qui respire. La stabilité du comportement et de l’assise donne au souffle toute ses potentialités, et aide à en être (ás) conscient. La posture étant réalisée, la composante ( aóga ) énergétique-respiratoire, práóáyáma, peut être alors appréciée. Si l’assiette corporelle est posée, le souffle naturellement retrouve tous ses pouvoirs de tonification et de détente, et donc de rééquilibrage.

 

La posture méditative

Le terme ásana en occident, est la plupart du temps vu comme une posture, plus ou moins complexe à réaliser et surtout à maintenir. Le yoga devenant alors surtout haþha-yoga. Mais c’est oublier que toutes les autres postures et aussi les mouvements qui relient ces postures sont au service de la posture méditative.
Le célèbre traité du Haþha-yoga-pradìpiká* commence par ces trois assertions :

Chap. 1
1 – Je me prosterne devant le Maître Originel, Sri Ādinātha, par qui fut enseigné la science du haþha-yoga.
Cette science resplendit comme une échelle pour qui désire atteindre les cimes du rája-yoga.

2 – Ayant salué en son guru Nātha lui-même, le yogin Svātmārāma entreprend cet exposé de la science de haþha uniquement en vue du rája-yoga.

3 – À ceux qui ne peuvent connaître le rája-yoga, tout égarés qu’ils sont dans les ténèbres résultant de la multiplicité des opinions, Svātmārāma dans sa compassion offre cette « lampe du haþha- yoga ».

Chap. 4

103 – Toutes les techniques de haþha et de laya n’ont pour but que de parvenir à la perfection du rája-yoga. L’homme qui s’est élevé au niveau du rája-yoga déjoue la mort.

Ce que nous pouvons comprendre relève toujours de la pratique. Lorsque la posture méditative n’est plus agréable, il est alors bon de générer un mouvement plus ample que les micro-mouvements envisagés précédemment, lesquels ne suffisent plus à rétablir le bien être. Les divers mouvements et postures sont alors là pour décontracter la posture méditative, rétablir des équilibres qui ont pu disparaître lors de l’assise maintenue. Les yogis eux, ont exploré toutes les possibilités que le corps pouvait réaliser, pour assouplir tous les membres, afin de retourner avec encore plus d’aisance à leurs méditations. D’où une quantité étonnante de mouvements et de postures.

On peut comprendre le sútra qui suit :

prayatna øaithilya ananta samápattibhyám – YS II. 47

« Elle l’est lorsque l’effort est plus souple et lorsque l’on médite sur l’illimité. »

 

POSTURE_ROUCOU_NICOLAS                                © Photo : Nicolas Roucou

« Toutes les autres postures et aussi les mouvements qui relient ces postures sont au service de la posture méditative ».

Si la posture méditative centrale n’est plus très agréable, en changer, soit pour une attitude de repos soit commencer par des mouvements aller et retour respirés vers une posture différente et même tenir ces attitudes différentes le temps voulu, pour retrouver ensuite la posture méditative. Ainsi la pratique est sans fin (ananta). Le haþha-yoga vient au secours du rája-yoga. Évidemment, on peut pratiquer des séquences de postures, sans partir de l’assise systématiquement, mais il faut bien comprendre la complémentarité de la méditation assise, et l’assouplissement du corps par tous les autres ásana-s.

D’ailleurs Cintāmani dans son Haþha-yoga-pradìpiká* réitère ses propos d’introduction : « Les postures, les différentes sortes de kumbhaka, et les autres divines techniques, tout dans la pratique du haþha, doit être appliqué, jusqu’à ce que le fruit, rája-yoga, soit atteint. » (chap. 1 67).

À ce stade de l’analyse on peut comprendre la relation entre ásana et yoga, si l’on comprend vraiment le sens du mot ásana et du mot yoga. Pour Patañjali la pratique du yoga est définie par le mot abhyâsa : Abhi, c’est le mouvement vers l’Être ÁS.
Le message de la tradition est clair, l’omniprésence du verbe ÊTRE est au cœur de toutes les orientations d’un yoga sérieux. La tournure que prennent les enseignements du yoga aujourd’hui, basée surtout sur les apparences du physique, risque de faire passer un grand nombre de pratiquants à côté de l’essence même de l’ásana et du yoga.
Si l’ásana n’a pas pour but de nous rapprocher de l’être ou soi, alors il n’y a pas de yoga.

Pour cet autre visionnaire Shankarācharya :
« la vraie posture, c’est celle par laquelle la méditation sur l’Absolu se produit facilement et sans relâche, toute autre posture détruit le bonheur. »

Le yoga c’est le retour à l’Arbre unique du Tout, l’ásana en est le fruit.

 

 

Pierre Alais
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Toutes les traductions du Hatha-yoga-pradīpikā sont de Tara Michaël.