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Journal de l'IFY - Automne 2017

Yoga thérapeutique, le risque d’instrumentalisation

Article tiré de la rubrique "Point de vue", paru dans le numéro Automne 2017 du journal de l’IFY. Par Catherine Turpyn – Enseignante IFY.

Nombreux sont ceux qui viennent à la rencontre du yoga dans un état de souffrance plus ou moins latent. Dans le cas d’une souffrance d’ordre familial ou privé, le yoga a toutes les chances d’être un véritable secours pour la personne. Mais qu’en est-il lorsqu’il s’agit d’une souffrance due au détricotage généralisé du lien social, ou encore aux méthodes de management modernes ?

 

Dans son Yoga Sūtra, Patañjali part du constat que la souffrance humaine duḥkha est ce qu’il y a de plus partagé au monde et il décrit le yoga comme l’une des voies possibles pour la réduire grâce à l’inhibition des tourbillons du mental.

La cause ultime des sources de souffrance – kleśa – est l’ignorance – avidyā : prendre le non éternel pour l’éternel, l’impur pour le pur, le mal pour le bien, le non-ātman pour l’ātman. Cela donne l’illusion d’un sens du moi qui se décline en différentes identifications  aliénantes – asmitā – qui induisent des passions et des dégoûts – rāga et dveṣa –, des angoisses et des peurs – abhiniveśa –, qui à leur tour nourrissent tourments et afflictions.

 

L’identification

L’activité tourbillonnante du mental n’est pas en elle-même cause de la souffrance : le mental n’est pas à incriminer en soi, il ne fait ni plus ni moins que ce qu’il a à faire, il est vivant, fluctuant, il est ce qu’il est ; et il est bien utile…

Ce qui cause de la souffrance, c’est l’identification à ce que le mental agite, montre et fait défiler sans discontinuer. S’identifier aux représentations que l’on a de soi et que l’on prend pour le centre de tout, alors qu’elles changent en permanence… S’identifier sans conscience d’aucun ailleurs à ce qui est de l’ordre de l’expérience, du vu, de la vie… On est alors sous l’emprise de l’identification et non pas sous l’emprise du mental.

 

Ce qui en nous perçoit

Cette identification nous empêche de rechercher en nous-mêmes l’Être, ce qui relève de la nature de « Cela qui voit », qui commence avant notre corps de chair et se prolonge au-delà, sans limites.Ce qui en nous perçoit, le sujet en nous qui observe et qui semble n’être pas altéré dans sa nature ni par le mental en vadrouille, ni par le passage des années…

Une présence stable à ce qui est. Un regard immuable et pourtant toujours neuf et vierge (débarrassé des contenus du mental) sur ce qui est. Un lieu immatériel, mystérieux et impossible à situer, et qui nous permettrait grâce au détachement – vairāgya –, et au discernement – viveka –, d’atteindre l’état de liberté intérieure – kaivalya. Ceci après avoir perçu et incorporé grâce au yoga āsana et abhyāsa, la double nature qui est la nôtre.

Alors nos actions seront justes, notre souffrance atténuée, nous saurons faire ce qui doit être fait, en évitant la souffrance à venir (YS II. 16) et sans en attendre quoi que ce soit : ni profit, ni retour. Chacun n’est autre qu’un instrument incarné au service de puruṣa, le principe de conscience des textes anciens.

 

« Il n’est appelé à exister en tant que sujet qu’après un détour par cet autre
qui prend soin de lui, l’inscrit dans le langage et lui fait ainsi une place
dans la communauté humaine. » © Photo Nicolas Roucou

 

Une question…

À la lecture des yama et des niyama surgit une question : pourquoi Patañjali place-t-il les yama (règles de conduite envers les autres) en amont des niyama, (règles de vie par rapport à soi-même) ? N’est-ce pas ayant fait le ménage chez soi que l’on devient capable de bienveillance vis-à-vis des autres ? Cet ordre n’est sans doute pas le fruit du hasard, mais lié à la condition humaine.

À sa naissance, le petit d’homme est entièrement dépendant de l’autre ; il n’est appelé à exister en tant que sujet qu’après un détour par cet autre qui prend soin de lui, l’inscrit dans le langage et lui fait ainsi une place dans la communauté humaine. Pour que je puisse à mon tour appliquer les yama à la relation que j’entretiens avec un autre, il aura fallu qu’en amont un autre les appliquât à ma propre personne. C’est le détour inéluctable par l’autre qui donne naissance à un sujet pour qui le savoir contenu dans les yama et niyama fait sens – peut faire sens.

Autrement dit, le sujet libre est… assujetti à l’autre (voire l’Autre, le langage). Ce n’est qu’une fois constitué en tant que tel, que le sujet pourra se tourner vers lui-même, vers les niyama.

 

Contradiction apparente

Orienter sa vie selon l’esprit du yoga, écarter la souffrance, cela suppose de combattre, de maîtriser des inclinaisons, qui font partie inhérente de l’être humain ; cela requiert un sens aigu de la responsabilité individuelle dans le devenir de tout et de tous et, en contradiction apparente seulement, une grande conscience de sa propre insignifiance en tant qu’être de chair isolé.

Le professeur qui enseigne de nos jours dans le monde occidental « notre yoga » – dans la lignée de T. Krishnamacharya et T.K.V. Desikachar, avec comme référence textuelle majeure le Yoga Sūtra de Patañjali –, court le risque de rencontrer quelques difficultés.

 

Un grand danger

Nombreux sont ceux qui viennent à la rencontre du yoga dans un état de souffrance plus ou moins latent. Ils demandent à retrouver  une sérénité, une respiration perdues dans un espace devenu trop étroit pour eux, un mauvais espace au sens étymologique de duḥkha.

Dans le cas d’une souffrance d’ordre familial ou privé, pas de problème a priori. Le yoga a toutes les chances d’être un véritable secours pour la personne en détresse, particulièrement dans le cadre du cours individuel qui favorise l’appréhension de sujets intimes avec le professeur.

Mais s’il s’agit d’une souffrance due au détricotage généralisé du lien social tel que nous le connaissons aujourd’hui, ou aux méthodes de management modernes, alors là, oui, le danger est grand. Car, tout comme le psy ou le médecin du travail, le professeur de yoga risque alors de se voir adresser une demande qui engage tout autre chose que la santé individuelle et la recherche spirituelle de son élève.

 

« Ils demandent à retrouver une sérénité, une respiration perdues dans un espace
devenu trop étroit pour eux, un mauvais espace au sens étymologique de duḥkha. » © C. Vautier-Peanne

 

Un retournement pervers

Apporter son aide à une personne qui souffre d’une dépression, d’un burn-out lié aux conditions de travail par exemple, peut se retourner de façon perverse : au lieu de lui donner la force d’interroger les modalités de production ou les méthodes de management en cause, le professeur de yoga court le risque d’adapter son élève à une organisation, à un système malade.

Pire, en lui transmettant les valeurs enseignées par le yoga et en l’appelant à mener une vie responsable, il risque de le culpabiliser davantage au lieu de le soulager : en cas d’échec dans un cadre collectif, la personne va d’abord s’interroger sur sa propre part de responsabilité, sans forcément remettre en cause les modalités du cadre collectif. Ce qui à son tour renforce la dépolitisation de notre monde pourtant déjà bien en peine du manque accru de sens pour le collectif.

 

L’art du vivre ensemble

L’art du vivre ensemble n’est plus au centre des préoccupations, ni dans le monde de la politique, ni dans celui de l’entreprise. Notre société traduit les cinq yama (ahiṃsā, non-violence – satya, authenticité – asteya, non-vol – brahmacarya, continence – aparigraha, désintéressement) en leur exact contraire, cédant de plus en plus aisément à l’appel de la violence, du mensonge, du vol, de l’incontinence consumériste et du gain. Au lieu de prendre soin les uns des autres.

 

Faire du contrôle social

Dans son livre Chroniques du travail aliéné, Lise Gaignard, médecin du travail et psychanalyste, constate qu’ « en France, quand on est victime d’une injustice épouvantable au travail… on demande à aller chez le psy ! » Elle enchaîne : « Je préfère la rupture conventionnelle : au moins, c’est le salarié qui la demande, qui décide de mettre un terme à une situation qui ne lui convient pas. […] On utilise le psychologue pour faire du contrôle social, pour adapter les humains à des contextes hostiles ! » 1

À en croire Anne Flottes, auteur de Travailler, quel boulot ! Les conflits du travail, enjeux politiques du quotidien : « Même les syndicats envoient les salariés chez le psy ! […] La souffrance ne pousse plus à l’action, elle est vécue de façon individuelle et désespérante. »

Au lieu de s’engager dans une lutte légitime au niveau du travail, l’individu se soigne dans un repli sur soi et sa sphère privée et vit le problème comme quelque chose de personnel, bien qu’il soit « politique dans ses causes, tout comme dans ses conséquences », pour reprendre la formule de Margherita Nasi, journaliste au Monde.

 

Refuser l’insupportable

Le temps semble manquer de plus en plus à l’humanité. L’accélération s’insinue irrésistiblement dans tous les domaines de la vie. Or mettre en pratique les yama et les niyama suppose un long et patient travail de transmission pour le professeur et parallèlement un long et patient travail sur soi pour l’élève. Cela prend du temps.

Le professeur doit transmettre conjointement à ses élèves et la faculté de discerner ce qui peut et doit être changé à une situation qui ne devrait pas être, et la capacité à subjectiver quelque chose de leur souffrance ; ils sauront alors refuser de supporter l’insupportable et contribueront, par une implication juste  dans la vie de la cité, à mettre un terme à la confusion entre « la fragilité des situations et la fragilité des personnes », comme le formule excellemment Yves Clot, psychologue du travail et Professeur à la chaire de psychologie du travail du CNAM (Conservatoire national des arts et métiers).

Il s’agit pour le professeur de yoga de ne pas être le complice d’une instrumentalisation du yoga au service du maintien d’un monde inhabitable et générateur de souffrance en répondant précipitamment à une demande à lui adressée.

Mais de transmettre sattva (clarté, paix, luminosité, lucidité, légèreté), d’ouvrir la voie à ses élèves pour adopter les niyama (śauca, purification – saṃtoṣa, contentement – tapas , austérité – svādhyāya, connaissance de soi et des textes, ìśvarapraṇidhāna, aptitude à un lâcher-prise) et l’esprit du yoga dans son ensemble. Il s’agit d’aider ses élèves à trouver leur chemin singulier vers la libération intérieure, vers l’autonomie, vers la liberté.

 

Catherine Turpyn

Enseignante IFY

1 Citations (Lise Gaignard, Anne Flottes, Yves Clot) tirées de l’article « Souffrance au travail : oubliez le psychologue ! » par Margherita Nasi, Le Monde daté du 24 janvier 2016