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Journal de l'IFY - Printemps 2017

Tendance yoga – du dérivé à la dérive

Article tiré de la rubrique "Point de vue", paru dans le numéro Printemps 2017 du journal de l’IFY. Par Lucie Rabahi – Coordinatrice éditoriale.

Le yoga est « ultra-tendance ». Ce qui conduit à des avancées, telle la récente inscription de la discipline au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO. Nous pouvons également constater que pas une semaine ne passe sans que ne se crée une nouvelle école ou un nouveau label.

 

Doit-on se réjouir ou avoir peur de cet effet de mode ? Sans doute ni l’un ni l’autre, car les modes passent et le soufflé va retomber, tandis que les chercheurs sincèrement dévoués à la démarche de yoga continueront d’avancer sur cette voie. Mais il y aura quelques pots cassés.

S’il est sans doute moins dommageable pour les fashion victims de s’adonner à une pratique au mieux ludique, au pire douteuse, que de s’enticher du look hipster qui comporte dans sa panoplie, outre la barbe que l’on peut raser, des tatouages, certains avatars du yoga vont trop loin. Et vient le moment où à force de compromis (qui n’est pas la tolérance), nous nous compromettons et nuisons au yoga, que nous ne défendons pas. C’est pourtant le seul risque réel de cet effet de mode : que le sens de la démarche authentique se perde dans la masse des propositions plus ou moins fantaisistes.

Transmuer l’individu

Conscients de l’importance de ce qui se joue, nous avions déjà soulevé ces questions, dans le numéro printemps 2016 de votre journal. François Lorin : « Dans les textes en prose du Veda, le sens du terme s’élargit : un yoga devient une méthode, une recette, quelle que soit son champ d’application. Néanmoins, ce sont surtout les conduites psychologiques, morales, spirituelles et religieuses qui, de préférence, se voient qualifiées de yoga. Et bien entendu, en tout premier lieu, un ensemble d’exercices psychiques et corporels orientés vers l’obtention d’un bien spirituel et qui constituent le yoga par excellence […] puisqu’il se propose de transmuer l’individu afin de lui permettre de sortir du monde phénoménal, de quitter la multiplicité existentielle pour atteindre l’Unité essentielle et se fondre en elle. »

Vais-je accéder à une meilleure connaissance de mes mécanismes et de mes filtres, parce que mon ordinateur s’appelle « Yoga » ? Il me semble douteux que le fait d’ajouter une planche de surf, un chevreau ou une bière à l’āsana aille dans le sens de cette démarche. La créativité, la diversité des écoles, des traditions et des pratiques doivent permettre de poursuivre cette quête, si ce n’est pas le cas, alors nous sortons du cadre du yoga.

Adapté pour l’Occident

La question n’est pas simple : cette réflexion anime les formateurs de l’Institut depuis sa création, puisque celui-ci transmet une tradition ayant déjà été adaptée pour un public occidental. Mais c’est avec le projet que l’esprit se trouve suffisamment aiguisé pour reconnaître les conditionnements et peut-être, se réveillant du rêve de la séparation et de la limitation, retrouve son indépendance au regard des manifestations de la prakrti.

La proposition a été formulée, en d’autres termes, par le paléontologue, théologien et philosophe Pierre Teilhard de Chardin : « Nous ne sommes pas des êtres humains vivant une expérience spirituelle. Nous sommes des êtres spirituels vivant une expérience humaine. » La voie du yoga nous invite à explorer ces deux dimensions, l’expérience humaine et l’expérience spirituelle, et les rapports qu’elles entretiennent entre elles.

Quelques bières

Tout se vaut-il ? Tout peut-il être accepté, « si cela fait du bien aux gens » ? Tout ne se vaut pas. Tout ce qui fait du bien n’est pas yoga. Tout ne fait pas du bien. Le yoga nous invite aussi à plus de discernement, ne nous privons pas de l’exercer !

Quand je pars en randonnée dans la montagne, cela me fait du bien. Je ne dis pas que je fais du yoga ou que je médite, bien que certains états auxquels m’amène ma marche se rapprochent de ceux que je peux ressentir dans ma pratique de yoga. Quand entre amis, nous buvons quelques bières un vendredi soir, nous pourrions dire que nous « lâchons prise », ou que nous « sommes dans l’instant. » Cela nous fait du bien et oui, le lâcher-prise ou le fait d’être dans l’instant présent sont des caractéristiques du yoga. Mais, pardonnez-moi, quand je suis bourrée et que je danse avec les copains, je ne suis pas en train de faire du yoga… Être compréhensif est une chose, donner crédit à la fumisterie en est une autre.

Lucie Rabahi
Coordinatrice éditoriale