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Hommage à Desikachar

« Ne soyez pas un autre singe. »

Article tiré du dossier sur l'enseignant référent, paru dans le numéro Automne 2014 du journal de l'IFY. Par Martyn Neal - formateur IFY.

Dossier : l’enseignant référent

En hommage à T.K.V. Desikachar, qui nous a quittés le 8 août dernier, le comité de rédaction du journal de l’IFY a décidé de publier à nouveau une série d’articles parus dans le numéro automne 2014 du journal, dont le dossier était consacré à l’enseignant référent et bien entendu, tout particulièrement, à Desikachar.

Martyn Neal est un élève de longue date de Desikachar. Il évoque ici de façon pudique sa relation avec lui à travers quelques scènes humoristiques vécues ensemble.

Je suis un élève de T.K.V. Desikachar et je fais souvent référence à ce que j’ai reçu de lui dans mon enseignement. J’ai commencé la pratique du yoga sous d’autres cieux et par des approches différentes, mais depuis trente ans que j’étudie avec lui, ma direction n’a jamais varié et de très nombreux séjours à Madras m’ont permis de bien connaître l’homme et son enseignement. Je me sens privilégié. J’ai envie de témoigner de ma relation avec lui, en racontant quelques anecdotes qui font partie des choses qui nous font dire quand nous nous retrouvons : « Vous rappelez-vous quand… ? »

Un refrain

Au cours des années 90, j’ai eu pas mal d’occasions de le traduire lors de séminaires qu’il faisait en France. Une certaine complicité s’est établie entre nous et, sans prendre à la légère ce que nous faisions, nous nous amusions bien ! Lors d’un stage qui se déroulait sur la Côte d’Azur dans les années 2000, vers la fin d’une pratique qu’il dirigeait, il est venu vers moi et m’a dit : « Faites-les chanter quelque chose avec votre guitare pour terminer la séance. » Je lui demande : « Du chant védique ? » « Non, réplique-t-il, ce que vous voulez – make them happy (rendez-les heureux) ! »

Alors, après avoir expliqué ce qui allait se passer et une fois tout le monde debout, j’ai commencé à entonner une chanson des Beatles bien connue. Après avoir chanté les mots : « All you need is Love », je mets ma main derrière l’oreille en direction des participants qui, en bloc, répondent « la la la la la » parfaitement, sur l’air que vous avez peut-être en tête en lisant ces mots. Desikachar, habitué avec le chant védique à entendre toujours la même phrase en écho, s’est tourné vers moi, incrédule : « Comment avez-vous fait ça ? »

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Fermeture récalcitrante

Un jour d’hiver à Paris, Claude Maréchal et moi avions rendez-vous avec Desikachar dans l’appartement qui avait été mis à sa disposition. Nous devions discuter d’un projet futur. Quand je suis entré, ils sont venus me saluer et m’ont invité à enlever mon manteau, dont la fermeture Éclair était coincée, montée aux trois quarts. Voyant la nature récalcitrante de la fermeture, Desikachar s’est rué sur moi pour m’aider et il la monte un peu plus haut. « Works fine (marche parfaitement) », me dit-il, satisfait. « Yes Sir, but it needs to come down (oui, mais il faut la descendre) ! », je rétorque.

« Oh ! Maybe Claude can fix it, he’s a practical man (peut-être que Claude peut l’arranger, c’est un homme pratique). » Desikachar était toujours prêt à voir des qualités exceptionnelles chez quelqu’un, même si la réalité était autre. Claude arrive et achève de la monter sous mon nez. Ses yeux se sont dilatés et, dépité, il s’exclame avec son accent français presque caricatural : « Oh ! I am so sorry ! » Nous étions hilares mais j’avais chaud et ils ont tous les deux tiré le manteau par-dessus ma tête. Le reste du rendez-vous a passé à défaire la fermeture cran par cran.

Personne ne sait qu’on le porte !

Desikachar avait l’habitude, en se rendant à l’étranger, de quitter Madras avec un tout petit sac à main et ses élèves apportaient les vêtements nécessaires. Une fois, lors d’un séminaire en montagne en plein hiver, il souffrait du froid. Il n’avait qu’un pantalon mince. Mon père, qui nous accompagnait, m’a dit : « Get him a pair of long johns (achètes-lui un caleçon long qui descend jusqu’aux chevilles). » C’est lui qui, en privé avec Desikachar, a expliqué qu’il fallait le porter sous le pantalon. À la fin de la journée, mon père a demandé à Desikachar s’il avait chaud. « Beautiful. And the beauty is, nobody knows you’re wearing it ! (Magnifique ! Et personne ne sait qu’on le porte !) »

J’ai toujours été frappé par l’humanité de Desikachar. Il aimait les gens et ne les prenait pas de haut. Et il racontait volontiers un conseil que lui avait donné Krishnamurti : « Don’t be another monkey (ne soyez pas un autre singe). » Je trouve qu’il a évité le piège et je suis fier d’avoir pu être à ses côtés toutes ces années.

Martyn Neal

Formateur IFY