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Hommage à Desikachar

L’âge des références et l’âge de l’indépendance

Article tiré du dossier sur l'enseignant référent, paru dans le numéro Automne 2014 du journal de l'IFY. Par François Lorin - formateur IFY.

Dossier : l’enseignant référent

En hommage à T.K.V. Desikachar, qui nous a quittés le 8 août dernier, le comité de rédaction du journal de l’IFY a décidé de publier à nouveau une série d’articles parus dans le numéro automne 2014 du journal, dont le dossier était consacré à l’enseignant référent et bien entendu, tout particulièrement, à Desikachar.

Deux rencontres ont modelé mon existence. En 1963, à New Delhi, j’ai écouté pour la première fois Jiddu Krishnamurti. En 1966, j’ai commencé à étudier le yoga à Madras avec T.K.V. Desikachar.

L’enseignement de Krishnamurti a conduit à l’implosion de toutes mes croyances et à la tentative parfois réussie, parfois ratée, d’une attention sans intention, de rester sans bouger face à ce qui est. J’ai vécu et enseigné le yoga deux années à son école de Brockwood Park en Angleterre, de 1968 à 1970. J’ai longtemps été un « groupie », en totale contradiction avec son enseignement et, pendant des années, je me suis interdit de parler de cette révolution de l’esprit qu’est l’état méditatif par fidélité à son injonction de ne pas répéter ses paroles puisqu’il ne voulait pas de disciple ni de suiveur !

Ce fut un long apprentissage des āsana, du prānāyāma et du Yoga Sūtra qui m’a très vite conduit à devenir formateur d’abord au sein de la FNEY et continuer jusqu’à aujourd’hui, à plus de 70 ans, après avoir contribué à créer l’actuel Institut français de yoga.

A Madras avec T.K.V. Desikachar

Deux ou trois cours particuliers par semaine dans la maison de Mandanapalli ; traverser le corridor qu’un rideau séparait de la présence de T. Krishnamacharya ; croiser parfois ce dernier, au regard intransigeant, qui regardait au-dessus de ma tête et qui m’adressait quelque injonction quant au comportement à avoir quand on prétend vouloir transmettre le yoga… De longs parcours en autobus pour retrouver la chambre que Desikachar m’avait trouvé à l’autre bout de la ville me permettaient de revoir et de noter toutes les informations reçues à propos des postures, des respirations, du Yoga Sūtra.

De longues pratiques laborieuses quotidiennes meublaient les matinées sans cours et le reste du temps se passait à faire la queue : pour obtenir la carte de rationnement, pour acheter le riz, les légumes, pour changer de l’argent, pour remplir les formulaires administratifs ! Des activités sans intérêt, des journées uniquement illuminées par le yoga, le yoga et encore le yoga ! Des heures passées à mémoriser les sūtra, à les lire et les relire et à s’interroger sur leur signification, à les comprendre autrement dans la lumière des enseignements de Krishnamurti.

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Concurrence au cours individuel

À chaque séjour voir apparaître de nouveaux élèves européens attirés par la célébrité grandissante de Desikachar : Claude Maréchal, puis Bernard Bouanchaud, Malek Daouk, Laurence Maman, Peter Hersnack et tant d’autres ! Tout du long, cette sensation imbécile d’être venu avant !

Le choc de la création du Krishnamacharya Yoga Mandiram et le refus d’y participer, de reconnaître la validité de cette institution qui entrait dorénavant en concurrence avec la relation privilégiée du cours individuel… Voir évoluer la manière d’enseigner et le contenu de l’enseignement sur le plan postural et le regret des formes plus proches de l’enseignement initial : par la suite Desikachar m’a confié qu’étant au début de sa carrière, il allait consulter son père avant chaque cours pour me proposer une pratique, certes appropriée, mais aussi très exigeante.

Pouvoir libérateur du yoga

Pendant que se développait mon expérience de l’enseignement puis de la formation d’enseignants, un sentiment d’affranchissement des modèles, de libération des influences reçues – sans pour autant les nier, un besoin de trouver mes références en moi-même et d’utiliser d’autres enseignements fondamentaux grandissaient… La conviction du pouvoir libérateur du yoga a pris le pas sur toute autre motivation : adaptation, soin, apprentissage, etc.

Comment contribuer à l’affranchissement vis-à-vis des croyances, des préjugés, des convictions intimes dénuées de fondements, tous générateurs d’illusions et de mal-être ? Comment faire voir les conditionnements sociaux-culturels, linguistiques, idéologiques, familiaux, conceptuels qui enferment dans un monde totalement construit et fermé ? Ceci s’applique aussi, bien entendu aux modèles venus d’Orient, venus du passé, à la tradition, etc.

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Cesser de vénérer la personne

Il n’est pas question de nier l’apport indispensable de ces sources mais d’affirmer le besoin, une fois intégrées, de cesser de les vénérer sous la forme des personnes qui les ont transmises, de ne pas tomber dans le culte de la personnalité, travers si contemporain et si éloigné des conceptions originelles, tant occidentales qu’indiennes, où l’auteur doit rester anonyme et où c’est l’œuvre seule qui compte.

Je témoigne du fait que Desikachar ne s’est jamais mis en avant ; un esprit critique dirait qu’il s’est effacé derrière l’enseignement de son père, qu’il a voulu faire connaître d’abord, reconnaître ensuite. La visite de Kaushtub, son fils, rue de Valois en 2009, m’a fait une impression bien différente : auto-affirmation, assurance personnelle au détriment d’autrui et d’autres travers encore, propres à l’inexpérience et à la jeunesse ! (Je ne suis pas placé pour juger, ayant eu ces travers pendant longtemps !)

Un dilemne

De ce fait, aujourd’hui, les formateurs et l’Institut se trouvent confrontés à résoudre un dilemme : rester fidèles à l’enseignement tout en étant capables de l’adapter au lieu et à l’époque et tout en se détachant des personnes qui ont été leur référence. Ce processus est général, commun à tant d’activités et de domaines ! Je souhaite que nous puissions ensemble mettre en place une démarche respectant l’esprit du yoga tout en renouvelant sa pédagogie et, pourquoi pas, ses formes.

« Un esprit façonné par une culture qui est à ce point dépendante de l’environnement, des tendances et des inclinations qui lui sont propres peut-il jamais rencontrer cette liberté qui consiste à être absolument seul ? Ce n’est que dans une telle solitude que la vraie relation à l’autre peut exister – une relation excluant toute friction, toute domination, toute dépendance. » Jiddu Krishnamurti –Saanen, le 18 juillet 1967. C’est un chantier long et difficile et il faudra de la lucidité et de la patience.

François Lorin

Formateur IFY