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Journal de l'IFY - Printemps 2018

Entretien avec Michel Vaujour

Article tiré de la rubrique "yoga dans la cité", paru dans le numéro Printemps 2018 du Journal de l'IFY.

 » Choisir sa liberté, en définitive, c’est choisir sa prison. Je crois que c’est notre seule liberté. « 

Ennemi public n°1, c’est ainsi que les médias ont, pendant plusieurs années, qualifié Michel Vaujour. Cet ancien braqueur français, fiché au grand banditisme, aura passé vingt-sept ans en prison. Vingt-sept, dont dix-sept en cellule d’isolement. Incarcération dure, dont il parviendra à s’échapper à cinq reprises. Michel Vaujour a obtenu sa libération conditionnelle en 2003.
Michel Vaujour a toujours préféré la fuite à la prison, l’aventure à la soumission, la liberté à la loi. L’une de ses cinq évasions est restée mythique. N’a-t-il pas escaladé les toits de la prison de la Santé à Paris pour se hisser à bord d’un hélicoptère piloté par son épouse d’alors, Nadine Vaujour ? De cette incroyable histoire, le cinéma a fait un film.
Mais, bien au-delà des apparences, qui est Michel Vaujour ?

Michel Vaujour : Quand je suis né, on m’a appelé Michel. Le reste, c’est administratif. Je suis Michel, Michel Vaujour pour vous.

Blaise Angel : Si on fait abstraction de l’administratif, qui es-tu ? Ou tu es quoi ?

M.V. : La bonne question, c’est ça. Ce n’est pas qui tu es, c’est tu es quoi ? Je te la pose à toi, la question : t’es quoi ? C’est la question qu’on doit se poser à peu près toute sa vie, par delà toutes les certitudes. La communauté a décidé qu’on était des Hommes… Mais il faut essayer de le devenir. On devient ce que l’on fait – je le crois profondément – et je pense que l’outil du yoga, c’est ça. Le véritable yoga, c’est un outil de transformation absolue.

B.A. : Parle-moi de ta transformation…

M.V. : Ma transformation. Je peux te résumer : avant, j’aurais pu être facilement un tueur. Quelqu’un qui te coupe la gorge tranquillement, qui essuie la lame, qui nettoie ce qu’il y a sur lui. Ok ? Et aujourd’hui, j’ai une empathie énorme pour toi. Tu es comme moi, tu mourras un jour. Pendant que je te parle, tout ce que tu es se transforme. Et tout ce que je suis se transforme. Il faut accepter la transformation. Tout ce qui est vivant se transforme.

On peut se sculpter soi-même, quand on est conscient de ce phénomène de transformation. Eh bien les techniques que le yoga offrent pour la transformation permettent de sculpter : de couper, découper, laisser pousser ici, couper là, etc. En fonction de l’idéal d’être vers lequel on tend.

 

Printemps 2018  « Il faut accepter la transformation. Tout ce qui est vivant se transforme. »
© Illustration : Laurent Jacqua

Si Michel Vaujour a souvent été exposé à des situations extrêmes – que ce soit lors de ses braquages, au cours de ses évasions et cavales, ou tout au long de ses vingt-sept années de prison -, contre toute attente ce sera dans l’enfermement carcéral que l’homme, empruntant un chemin de transformation, trouvera avec les techniques du yoga sa véritable liberté.
C’est pour cette raison en particulier, et parce que, quatre ans durant j’ai moi-même donné des cours de yoga en milieu carcéral, que l’envie de le rencontrer m’est venue.

En vérité, c’est d’abord le hasard qui a organisé notre première rencontre.
Le hasard, ou le yoga. Puisque c’était justement lors d’une formation de yoga à Paris, à laquelle je participais. Michel Vaujour, de qui je ne savais alors rien, était présent. Puis, apprenant que je donnais des cours de yoga en milieu carcéral, Michel Vaujour n’a pas hésité, une année plus tard, à accorder cet entretien. Deuxième rencontre donc, toujours voulue par le yoga et organisée à deux pas de chez lui, en banlieue parisienne.

Ce jour-là, le temps est maussade. Michel arrive avec Lulu, son gros chien qui le suit partout depuis qu’il a été libéré. Nous voici, longeant les quais de la Marne et, malgré la proximité des immeubles, on se croirait à la campagne. La pluie menace, nous faisons halte dans une gargote que Michel connaît bien. Comme je n’ignore pas que j’ai en face de moi un habitué de l’interrogatoire, j’ai pris soin de me renseigner sur le pedigree du lascar, j’ai épluché tout son dossier, à savoir son autobiographie parue, il y a quelques années aux Presses de la Renaissance, et intitulée « Ma plus belle évasion ».

J’ai également visionné un film documentaire le concernant :     « Ne me libérez pas, je m’en charge », de Fabienne Godet. Et puis, sait-on jamais, face à ce retraité de la gâchette, je suis venu armé. Dans mon sac, j’ai apporté« Le yoga pour chacun », de Philippe de Méric. Je sais en effet que c’est ce petit livre tout simple sur le yoga qui en prison, il y a bientôt quarante ans, a mis Michel Vaujour sur la voie du lotus.

 

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M.V. : Ça m’émeut de le revoir. Je te jure que j’ai des frissons. C’est un livre qui m’a accompagné pendant des années, c’est un livre qui a commencé à m’apprendre ce que c’est qu’être un Homme. Voilà. Un livre de yoga, très simple, mais il y a toutes les clés dedans. Et il n’y a pas besoin de plus qu’un livre, ce qui compte c’est : la pratique, la pratique, la pratique. Lire ne sert à rien. Parce qu’on ne comprend ce qu’on lit dans les livres de yoga, qu’une fois qu’on l’a expérimenté dans le corps. Mais le fait, c’est vrai, de le lire avant fait que, quand on l’expérimente dans le corps, on le reconnaît.

B.A. : C’est en fait avec ce livre que le yoga est entré dans ta vie.

M.V. : Oui complètement.

B.A. : Tu peux décrire où ça se passait ?

M.V. : C’était une cellule de 9 m², avec un lit en béton, une chaise en béton, une lumière au plafond 24 h/24, aucune visibilité sur l’extérieur, une cellule fermée. Aucun bruit, rien. Les seuls bruits que j’entendais parfois c’était la nuit, c’était le bruit des hommes autour de moi qui étaient frappés. Un autre monde. Moi j’avais vingt-cinq ans et le yoga m’a permis d’être au-delà de ce qui m’entourait.

Tu ne peux pas savoir ce que ça porte ce livre pour moi… En fait le yoga, c’est la science la plus profonde de l’Homme. Ce n’est pas un truc qu’on fait parce que c’est style. Non. C’est l’outil qui est mis à ta disposition. L’outil de l’alchimiste en vérité.

B.A. : Dans ce livre, je crois savoir que ce qui t’a d’abord intéressé c’était surtout l’aspect physique, les postures, la souplesse.

M.V. : Au départ c’était vraiment pour parfaire une forme physique qui me laissait la possibilité de m’évader. Je m’étais blessé une cheville et du coup, au lieu de faire les exercices de yoga que je faisais habituellement, j’ai commencé à m’intéresser aux respirations, ne serait-ce que pour m’occuper un peu, car je ne pouvais pas rester à rien faire, j’étais complètement dans l’agitation. Ça a commencé comme ça, puis ça a pris de plus en plus de place jusqu’à emplir tout l’espace de la vie et de l’esprit. Les 9 m² n’étaient que ça.

 

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©illustration : Laurent Jacqua

 

B.A. : Ton livre Michel Vaujour, « Ma plus belle évasion », je l’ouvre page 143 et je lis :

 » C’était la nuit de mes vingt-six ans. J’avais choisi le jour anniversaire de ma naissance pour faire de ma décision un acte solennel. Pour qu’il y ait un avant et un après. J’allais m’engager sans retour dans cette décision qui murmurait au plus profond de ma solitude avant le procès et que j’avais renforcée avec lui.

Ce soir-là, comme tous les autres soirs, les matons contrôlèrent que j’avais bien sorti tous les vêtements requis par le règlement et refermèrent portes, serrures et verrou pour la nuit. Dès cet instant, j’ai su que commençait la fin d’un temps. Depuis des jours je pensais à cette nuit-là. Et j’en connaissais déjà chaque instant, chaque phase. Dans le silence de mon coeur et par mon rituel, j’allais me jurer de renoncer à tout ce qui n’irait pas dans le sens de ma liberté à reprendre. Toute la nuit était à moi et je la désirais toute entière dédiée à ce voeu.

J’ai plié lentement en trois une couverture, je m’y suis agenouillé et je suis entré dans le vide du yoga. Inspir, expir, inspir, lentement. Naissant du fond du ventre, y mourant pour y renaître sans cesse et sans cesse, mon souffle allait et venait d’une narine à l’autre, silencieux, comme une vague éternelle. Les battements de mon coeur s’espaçaient, jusqu’à descendre à une trentaine de pulsations minute. Inspir. Plus rien n’existait, si ce n’est une conscience vide de tout objet, de toute pensée. Ce décrochage de tout et de moi-même me plongea au plus simple, probablement à l’essentiel, à ce souffle qui au premier instant de vie inspire et qui au dernier, expire. Bien plus tard, plusieurs heures plus tard peut-être, je ne sais pas, j’en suis sorti dans cet état de total détachement et paradoxalement de totale implication que le yoga appelle le Spectateur.

La ritualisation pouvait maintenant résonner jusqu’au plus intime de ma chair. Je me suis avancé jusqu’au lavabo, dans ma nudité, j’ai lentement ouvert l’eau, pris le gant, le savon, l’ai fait mousser et me suis lavé. Chaque aller et retour du gant sur mon corps, ma peau, me lavait de mes faiblesses de caractère, des trahisons envers moi-même qui avaient fait mon malheur. Ce n’était plus mon corps que je lavais, c’était cette autre chose au plus profond de nous-mêmes.

Puis, j’ai pris le petit rasoir Bic et dans l’esprit d’un moine prononçant ses voeux, j’ai rasé les longs cheveux bouclés dont j’étais si fier, les ai jetés dans les toilettes et j’ai tiré la chasse d’eau : chaque chose à sa place. Puis, assis à la table de béton, j’ai pris mon stylo et j’ai laissé couler les quelques mots pouvant être nécessaires à ma soeur Chantal pour récupérer mon corps et le faire incinérer, au cas où. Et j’ai fermé l’enveloppe, comme on scelle un testament. Enfin je suis revenu vers la couverture et je me suis à nouveau agenouillé jusqu’à l’aube naissante. Chaque frémissement de l’air sur l’intime de ma chair inscrivit mon engagement en lettres d’éternité. Inspir, lentement.  »

M.V. : Je ne me rappelle plus très bien de ce que j’ai écrit dans le livre, mais je pense que tu fais référence au vœu. Le vœu, pour moi, c’est : si on ne le tient pas, on meurt. Et ce n’est pas une figure de style quand je dis ça. D’abord j’ai coupé mes cheveux en signe de renoncement à toutes les vanités qui nous séparent de l’être.

B.A. : Pourtant dans cet espace si clos qu’est le milieu carcéral, en particulier une cellule de 9 m², avec la visite d’un gardien deux fois par jour, il n’y a pas tellement de paraître…

M.V. : Le simple fait de se regarder dans la glace… C’est aussi toutes les vanités avec lesquelles on s’aveugle. Ce n’était vraiment pas pour les autres, c’était pour moi. Arrêter de fumer. Je fumais à l’époque. J’ai pris une cigarette, je l’ai collée au mur avec un film. Deux allumettes, un grattoir, un bout de scotch et la cigarette qui pendait devant moi, collée au mur là où était la table de béton et j’ai marqué sur un papier en dessous : « traître ».

B.A. : Si tu cédais à la tentation…

M.V. : Traître à toi-même. Ça c’est une quête de liberté.

B.A. : Parce que l’objectif de ça, c’était quoi ?

M.V. : Tout ce dont on ne peut pas se passer nous aliène. Qui peut-on être si on n’est pas capable de se passer de ceci ou cela ? La vérité de l’Homme est dans sa nudité.

B.A. : Au départ le yoga pour toi c’est quelque chose qui va te servir à t’évader, à te battre, à combattre. Ça peut paraître paradoxal avec ce qu’on peut penser ou croire au sujet du yoga…

M.V. : J’avais un autre livre que celui-ci. Ça s’appelle l’« Hagakure », le livre du Samouraï, un livre écrit au XVIIe je crois.

B.A. : Pouvoir décapiter avec tout l’amour inconditionnel…

M.V. : Oui, exactement. L’Hagakure c’est ça, c’est le livre du Samouraï. C’est une suite de petites paraboles, d’attitudes intérieures face aux événements de la vie. Qui s’appliquent à toutes choses et à toutes époques. Par exemple, il y a la « Parabole de l’orage » : il pleut, tu marches, tu as
deux attitudes… Tu vas te cacher de porte en porte, te protéger un peu, reprendre de l’eau sur la tête et y aller : tu dois y être à telle heure ! Tu vas ressortir mais tu vas te protéger tout de suite, te cacher un peu.

B.A. : Tu subis, tu ne fais que subir.

M.V. : Voilà, tu as résumé la chose, je n’y avais jamais pensé mais c’est ça. Ou alors, tu marches tranquillement, détaché de l’eau qui te tombe dessus. De toutes façons, tu seras mouillé. C’est vivre l’événement ou le subir. Donc à l’époque c’était ça. J’avais ce livre, l’Hagakure. Un autre livre ensuite, d’où j’ai tiré toutes les techniques de combat nécessaires et c’était des heures par jour. Tout, rien que des trucs éminemment destructeurs. Et le yoga, en plus, pour parfaire le mental. Parce qu’un Samouraï pratique le zen.

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« J’avais ce livre, l’Hagakure. Un autre livre ensuite, d’où j’ai tiré toutes les techniques de
combat nécessaires et c’était des heures par jour. Et le yoga, en plus, pour parfaire le mental.
Parce qu’un Samouraï pratique le zen. »
Image tirée du film Ghost Dog: The Way of the Samurai, de Jim Jarmusch.

 

Il faut vivre ce qui nous advient. Vraiment le vivre et pas le subir. Le vivre comme expérience de vie, comme expérience formatrice. J’ai vécu ma mort de façon très intéressante. J’ai pris une balle dans la tête.

C’était l’expérience la plus importante de ma vie. Sans laquelle je n’aurais jamais pu me remettre en question.

B.A. : C’est un braquage qui se passe mal – ou bien -, ça dépend de quel côté on se place…

M.V. : En fait, quand je prends la balle dans la tête, eh bien je suis guéri, tu comprends ? Dans la fusillade je ne cours pas. J’affronte. Pour moi c’était comme une guerre. À ce moment-là j’étais en accord avec moi.

La première des règles de la vie que je te conseille, quelle que soit la chose, que tu sois truand, malfrat ou n’importe quoi, c’est d’être en accord éminemment profond avec toi-même, avec le plus intime de toi-même et non pas en accord avec les lois ou les conneries comme ça, ou des règles morales de merde à trois balles… Qu’est-ce que tu en as à foutre de ça, fondamentalement ?

Avec le plus intime de toi-même, être en accord toujours avec le plus intime, le plus profond de toi-même, assumer ce que tu as à assumer pour être ce que tu es.

Et quand j’ai pris la balle dans la tête, j’étais ce que j’étais. Et donc, j’ai très bien vécu ça [rire]. J’ai su que je ne me relevais pas. Je suis tombé à terre, je me suis retenu à la voiture, je me rappelle de ma gueule qui glisse le long de la voiture. Et quand je suis tombé à terre, j’ai su que c’était foutu. Je ne voulais pas tomber. Je voulais me décrocher de ça, me détacher de la chute mais c’est un peu comme si on te coupait les jambes, parce qu’on ne peut pas se détacher d’une balle dans la tête, c’est pas une attitude psychologique suffisante… [rire]

Et donc je me suis retrouvé au sol et je savais que c’était foutu, il y avait le sang qui coulait, il y avait des bouts de cervelle dedans, je voyais tout ça. J’étais bourré d’adrénaline, j’ai vu les morceaux de verre… La balle avant de me toucher avait traversé les vitres de voitures qui étaient dans le parking. J’ai vu les morceaux de verre passer au ralenti. Mais le ralenti n’était pas du ralenti, c’était mon cerveau qui tournait à une vitesse au-delà de la normale. Qui fait que tout était perçu comme au ralenti.

Dans la fusillade c’était comme ça : le mec tirait une balle, tu avais l’impression qu’il pouvait en tirer dix… Ces moments-là c’est comme du ralenti mais c’est tout le contraire, c’est le cerveau qui a démultiplié sa vitesse. En fait c’est la libération du plus profond de toi, c’est la survie. Et ça s’est éteint, je n’ai plus vu clair. Le corps aussi a disparu, plus rien…

Il y avait une chose, c’était l’ouïe. Il me restait l’ouïe. J’ai entendu un mec au-dessus qui disait : « Lui c’est pas la peine, il est déjà mort, allez voir au-dessus. » Il y en avait un autre avec une balle dans le bras, c’était un ami à moi. Et quand l’autre a dit ça, franchement… Moi j’étais en train de vivre quelque chose de… un accomplissement total. Total. Et aujourd’hui si j’ai quelque chose dans la vie, un but dans la vie, fondamentalement, c’est que la prochaine fois que j’aurai à mourir : que je meure en accord avec moi-même. Et donc, c’est aujourd’hui, que je prépare ma mort.

Ce que j’avais vécu là était dingue. Pendant des mois et des mois… rester… Quand je suis sorti du coma, j’ai compris qu’en fait la mort n’existait pas.

B.A. : Qu’elle n’est pas ce qu’on croit, c’est ça ?

M.V. : Elle n’est pas du tout ce que l’on croit. Pas du tout. Elle existe pour celui qui est extérieur à la mort, extérieur à celui qui meurt. Elle existe pour celle et celui qui regarde l’autre qui meurt. Mais, pour celui qui meurt, non. J’étais dans une paix infinie. L’éternité, c’était ça en vérité.

B.A. : Après la balle que tu reçois dans la tête, tu reviens à la vie, dans un hôpital, où tu te retrouves hémiplégique.

M.V. : Ah oui, expérience hyper intéressante… hémiplégique.

B.A. : Tu décris ça comme une prison supplémentaire, tu deviens vraiment prisonnier même de ton corps. C’est difficile pour s’enfuir…

M.V. : Jusqu’alors, le corps a toujours été un outil et un allié absolument essentiel. Je faisais ce que je voulais de mon corps, vraiment ce que je voulais. À cette époque, juste avant l’évasion de la Santé, j’avais le cœur qui battait au repos, hyper relax, 37/38 bpm, ce qui est très très bas. J’étais physiquement hyper performant.

B.A. : Mais quand tu te retrouves hémiplégique à l’hôpital, là encore c’est le yoga qui va te permettre en quelque sorte de recouvrer ta condition physique. Est-ce que tu peux expliquer ça ? Comment as-tu fait ??

M.V. : Le yoga tel que je l’ai rencontré et tel qu’à ce moment-là je l’avais déjà vécu, c’était un yoga full-time, c’était du total. J’étais très très très loin, beaucoup plus loin que ce que les salles de yoga peuvent enseigner. Tu acquiers une connaissance intuitive des fonctionnements du corps. Tu
peux jouer sur tout, de la même façon que tu peux jouer sur le mental, le psychisme. Je n’ai pas eu une minute de rééducation, je suis sérieux. J’étais laissé livré à moi-même. On m’a mis dans une prison-hôpital par mesure de sécurité, personne ne s’approchait de moi…

B.A. : Alors quelles techniques est-ce que tu as employées ?

M.V. : Le voyage intérieur. Je savais et je sais que dans le yoga la moindre tension physique induit une tension mentale, la moindre tension mentale induit une tension physique. Et c’est d’ailleurs là-dessus que s’appuie le yoga pour travailler sur le mental : il travaille sur le corps, ce qui permet de travailler sur le mental. C’est une interaction entre les deux.

Le voyage mental, c’était de voyager dans mon corps, dans tout le côté paralysé, à la recherche de la moindre perception et une fois que j’avais une petite perception de quelque chose, je l’activais, je la travaillais. Je l’activais, je la travaillais. Mais celui qui l’active et qui la travaille, c’est le cerveau. Donc une activation de la zone qui est lésée, petit à petit et qui se régénère, etc. Et petit à petit comme ça, sur des semaines et des mois, j’ai récupéré ce que j’avais à récupérer et ce qu’il était possible de récupérer. Ça revient à ce que je te dis, que le yoga est vraiment une science de l’Homme, une science très très très profonde… Le yoga c’est l’outil de Dieu.

B.A. : On s’est rencontrés il y a une année. À l’époque, quand je t’ai dit que je travaillais en milieu carcéral auprès de détenus et que mon travail de mémoire, pour la fin de ma formation de yoga, porterait certainement sur quelque chose du goût : « Yoga en milieu carcéral et liberté intérieure »… Il m’a semblé que tu étais dubitatif, par rapport au yoga qu’on pouvait donner en prison. Pourquoi ?

M.V. : Parce que je l’ai enseigné. J’ai enseigné en prison pendant trois ans à peu près. J’ai rencontré quelques mecs qui étaient très réceptifs. Mais qui étaient aussi très distraits. C’est-à-dire qu’ils pouvaient venir pendant quelques semaines et après c’était fini, ils partaient dans un autre délire… Et puis après c’est encore autre chose, etc.

B.A. : Comme une distraction. Ils venaient se distraire, ils venaient faire autre chose, mais sans l’idée de persévérance.

M.V. : C’est un peu ça. Il n’y avait pas vraiment de perpétuation de la chose. Ils avaient du mal à assimiler que le yoga…Qu’on ne peut pas pratiquer le yoga comme on pratique le clairon. On va au yoga une fois par semaine peut-être, mais le yoga est là sept jours sur sept. Sinon il n’y a pas de yoga.

B.A. : L’écueil que tu présentes et que tu as rencontré en milieu carcéral, c’est-à-dire un peu de « tourisme », les gars qui viennent et repartent, on peut le rencontrer de la même manière en-dehors du milieu carcéral et dans les cours de yoga…

M.V. : C’est totalement ça. Mais peut-être qu’il ne faut pas en demander plus. Le fait d’en demander plus, surtout en parlant des spécificités du milieu carcéral, c’est déjà s’inscrire dans l’ordre d’une perspective de réinsertion, de blabla social et compagnie… Ça n’a rien à voir avec le yoga. Peut-être qu’il faut simplement se dire : là on offre une heure à quelqu’un, une heure qui lui permet de retrouver ses repères, de se recentrer peut-être, d’arrêter cette agitation avec des valeurs complètement dérisoires qui peuvent s’inscrire au cours de la détention. Peut-être qu’il ne faut pas aller au-delà. On ne va pas en faire un yogi éternel ni un grand sage. Le mec va ressortir et fera autre chose. Ce qu’il refera, ce sera son problème. Pourquoi vouloir que cela ait plus de sens pour eux que cela n’en a dans l’instant ?

B.A. : Alors c’est justement ça, vivre l’instant présent et ne rien attendre de plus, ne rien vouloir de plus.

M.V. : Quand tu penses comme ça tu es en plein yoga parce que l’ásana qu’est-ce que c’est ? L’ásana bien vu, bien vécu, comme il doit être, c’est être là dans l’instant et pas ailleurs, ni avant, ni après. Quand tu donnes un cours, tu dois le donner dans l’esprit du yoga, là, dans l’instant. Le yoga, c’est pour faire rencontrer des instants.

 

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B.A. : Des exercices de respiration, du práóáyáma, tu en fais toujours ?

M.V. : Oui, práóáyáma toujours, tous les jours. Je me lève à 4 h à peu près. J’en ai pour jusque 6 h du matin…

B.A. : Qu’est-ce que tu fais comme práóáyáma ?

M.V. : Kapálabháti. Je ne fais plus bhastriká, parce que depuis que j’ai pris la balle dans la tête, il ne faut pas que ce soit trop violent.

B.A. : Mais kapálabháti c’est quand même assez violent ?

M.V. : Tout dépend de ton rythme. Mais ça va encore. Je fais 100 à peu près. Mais si c’est trop violent, je sens des vibrations dans le côté gauche, qui était paralysé : alors j’arrête. Je crains que ça me déclenche des crises d’épilepsie. J’ai le cerveau qui a été lésé quand même… J’ai toujours la balle dans la tête.

Le matin je me lève, je bois un demi verre d’eau. Je me mets sur mon tapis, j’ai un tapis rond, je fais mes ásana là-dessus. Après je continue le práóáyáma et je termine par nádiøodhana pour la méditation. Ou alors je commence par les práóáyáma…

B.A. : Tu médites comment, ou tu médites sur quoi ?

M.V. : Je médite sur rien !

B.A. : Parce qu’il y a plusieurs techniques de méditation, il y a…

M.V. : Nirguna et saguna. Nirguna c’est sans objet. Saguna c’est avec objet, c’est-à- dire un support. Tout à l’heure je te parlais de la flamme, c’est saguna.

B.A. : Alors toi, tu fais nirguna ?

M.V. : L’objet du yoga, c’est cette capacité de concentration nirguna, sans objet, le vide. Moi je commence par la respiration et là ce n’est pas kapálabháti bien sûr.

B.A. : La respiration, c’est-à-dire ta respiration naturelle ?

M.V. : Oui. Tu rentres dedans et après il n’y a plus de temps, il n’y a plus rien.

B.A. : Comment tu passes tes journées ?

M.V. : Écoute, arrêtes-toi, tu vois ça, c’est un merle. [chant du merle]

B.A. : Alors c’est comme ça que quelqu’un qui a passé près de trente ans en prison dont dix-sept, si ma mémoire est exacte, en quartiers haute sécurité et donc en isolement… C’est comme ça que quelqu’un qui a passé tout ce temps incarcéré et qui est libre depuis dix ans passe ses journées ?

M.V. : Oui. C’est super ! Je sais une chose : on ne rattrape pas le temps perdu. On ne le rattrapera jamais en quantité.

B.A. : Mais est-ce que tu l’as vraiment perdu ce temps ?

M.V. : C’est une bonne question. En qualité, là oui ! On peut rattraper. Je n’ai jamais été aussi bien dans ma vie ! Jamais. Parce que mon rapport à la vie a radicalement changé à travers tout ce dont  on vient de parler.

 

 

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Reportage : Blaise Angel
Réalisation sonore : Christian Morerod
Nous remercions Blaise Angel de nous avoir autorisés à transcrire et publier cet entretien.